Le week-end dernier, je suis allée au Festival America qui se déroule tous les deux ans à Vincennes, pour ceux qui ne le sauraient pas (oui, je connais des gens qui habitent plus près que moi et qui ignorent l’existence de ce festival de qualité !).


Malgré l’intitulé du festival, qui a évolué depuis sa création, il n’y a pas que des invités étatsuniens. L’Europe était bien représentée cette année, et en particulier l’Irlande, avec Donal Ryan, Jan Carson, Michael Magee, Darragh McKeon et Colm Toibin. Autant dire que je piétinais d’impatience depuis que j’avais appris la nouvelle. J’y ai passé deux jours, malgré le froid saisissant, une fin de rhino qui a eu du mal à me lâcher et m’avait mis sur les rotules les jours qui précédaient – j’avais initialement prévu d’y aller aussi le vendredi, mais mon corps disait vraiment niet. Heureusement, une journée en off et j’étais suffisamment requinquée pour ne pas rater l’événement, ce qui n’aurait fait qu’aggraver mon état de santé ! 🙂 .
Chaque festival est différent : quoi qu’on s’imagine, cela ne se passe pas exactement comme on le croyait et certainement pas comme le précédent. En 2022, je n’avais d’ailleurs fait qu’un rapide passage un après midi. Mais les vrais amateurs de littérature irlandaise ne peuvent pas rater autant d’auteurs irlandais en France !

Bon, j’ai dû faire trop longtemps la queue pour récupérer mon bracelet d’entrée, donc j’ai raté la rencontre avec Colm Toibin, auteur que je n’ai jamais écouté. Donc je suis allée directement, en ratant le début, à la la rencontre « L’écrivaine est une lectrice » avec Jan Carson (Irlande du Nord), mais aussi Ayana Mathis (USA) et Szilvia Molnar (USA). Pas totalement assez concentrée après les commodités pratiques et le fait d’arriver en retard, j’ai quand même retenue que Jan Carson est inspirée par Toni Morrison ! Quand elle est en panne d’écriture, qu’elle se remet en question, elle retourne lire Beloved et ça la remet en piste. 🙂 J’ai envie de découvrir les romans d’Ayana Mathis qui mettent en scène les femmes déshéritées, comme très souvent, a-t-elle expliqué. Son dernier livre, paru en août dernier, Les égarés (traduit par François Happe) chez Gallmeister, a l’air de valoir le détour. Concernant Jan Carson, je l’ai déjà dit, mais je le répète car je suis une inconditionnelle de l’autrice depuis ses premiers romans parus en France, vient de paraître un recueil de nouvelles, Le fantôme de la banquette arrière (traduit par Dominique Goy-Blanquet, éditions Sabine Weispieser) que je suis en train de dévorer. Pour quelqu’un qui dit qu’elle n’est pas une écrivaine de nouvelles, je me demande ce que ça donnerait si elle l’était car elles sont justes géniales (j’en ai lu cinq pour l’instant). Elle a dit que ça lui servait un peu de « brouillon » entre deux romans car elle écrit des romans assez volumineux.

J’enchaine avec la rencontre suivante « Loin des villes » avec Donal Ryan, Claire Fuller et Antoine Wauters. Je ne connaissais pas ces deux derniers. Donal Ryan explique que la plupart de ses livres se déroulent dans la maison de son enfance, dans la campagne où il est né (cf. Nenagh, tout près de Limerick, que je connais assez bien 🙂 ). Les auteurs expliquent que la campagne est un lieu très ouvert psychologiquement, contrairement à ce qu’on s’imagine, et que la langue est intrinsèquement liée au lieu, surtout en Irlande. Donal Ryan explique qu’un de ses romans a été adapté au théâtre et que les gens étaient en mode « wow », très étonnés. Ecrire sur les gens de la campagne, c’est aussi une manière de faire une expérience avec lui-même et ses contradictions. Souvent, il n’a pas conscience de la misère de ses personnages, mais le bonheur est un thème ennuyeux en littérature. Et contrairement à ce que les gens imaginent, on se sent plus seul en ville (lui en tout cas) qu’à la campagne. Personnellement, je mettrai un bémol en disant que ça dépend de quelle ville et de quel village à la campagne. Il y a des villages qui ont été fondés par des clans (famille) installés là depuis très longtemps et si on n’est pas du clan, ou qu’un membre du clan des générations passées s’en est éloigné, il est souvent difficile d’y trouver sa place, de nouer des liens. En ville, on est plus dans l’anonymat, cela a des avantages et des inconvénients. Donal Ryan explique que ses personnages sont des taiseux et que le silence de ses personnages est une partie importante de son travail d’écrivain. Il faut qu’il vienne en Corse, c’est un excellent lieu où l’on peut expérimenter le silence des gens ! Je n’ai pas l’impression que les Irlandais soient des taiseux, plutôt des bavards mais qui ne parlent pas des sujets sérieux.
Virée au salon du livre du festival…






Et c’est reparti avec (encore !) Donal Ryan sur le thème « Trouver refuge », qui traite entre autres de l’exil, des demandeurs d’asile et des réfugiés, avec la Belge Lize Spit, et Hisham Matar. L’auteur irlandais explique qu’il a travaillé plusieurs années comme inspecteur du travail et qu’il a malheureusement constaté qu’un nombre important de travailleurs non déclarés étaient des étrangers. Dans le cadre de son travail, il a rencontré des Syriens, des Afghans, des Ougandais, qui lui ont raconté leur histoire et que c’était des histoire horribles. Il écoutait aussi un podcast diffusé en Irlande intitulé « Je cherche refuge ». Il dit qu’il n’était pas un bon inspecteur du travail car il écoutait les histoires des gens. Je trouve que ce n’est pas contradictoire. Lize Spit, dont je me suis procurée le dernier roman L’honorable collectionneur, (traduit par Emmanuelle Tardif), aux éditions Actes Sud a très bien évoqué également le thème de l’exil. Si on doit fuir, on devient quelqu’un d’autre, les enfants grandissent trop vite à cause de la guerre, notamment. Pour écrire son roman, tiré d’un fait réel expliqué à la fin de l’ouvrage, elle a demandé à une amie de lui raconter ce qu’elle a vécu. Celle-ci lui a expliqué pourquoi, maintenant, elle dort toujours avec la lumière allumée. Donal Ryan explique qu’à un moment donné, on entendait tous les jours parler d’histoires de naufrages, et que d’une certaine manière, parce que les médias nous martèlent le cerveau avec cela, on finit par devenir insensible et que c’est là que la littérature a le pouvoir de raconter les choses de façon différente. Cf Par une mer basse et tranquille (traduit par Marie Hermet).
Une rapide incursion à la rencontre « Au coeur des ténèbres » avec Michael Magee (dont j’espère retrouver la photo !) où l’auteur nord-irlandais évoque la partie autobiographique de son roman. Je me doutais en le lisant mais ne connaissant pas la vie de l’auteur, je ne pouvais pas l’affirmer (Sean Maguire/Michael Magee, ça m’avait mis la puce à l’oreille, d’autant plus que le personnage a fait des études de lettres et fréquente un peu le milieu littéraire). Il explique que dans le roman le personnage tente de comprendre le geste malheureux qu’il a eu envers l’homme avec qui il s’est battu (je n’ai pas lu cela pour ma part) et que Belfast où il vit est encore dans un processus de réparation. Sean Maguire, son personnage, est né la même année que lui et ils font partie de la génération post-conflit. On avait promis à sa génération qu’elle récolterait les dividendes de la paix mais que le problème c’est qu’elle fait partie de la classe sociale des travailleurs, de la classe populaire et que les inégalités ne sont pas réparées. Et que la mère de Sean lui transmet le double héritage de cela : les Troubles et la pauvreté.
Et puis, direction le clou de la journée, la rencontre sur le thème « Gens de Dublin, écrivains d’Irlande », sauf que je ne m’attendais pas à une foule pareille. Quelques frayeurs de ne pas pouvoir rentrer car malgré 15 minutes d’avance, j’étais très loin de la porte. Bref, finalement plus de 300 personnes d’après les personnes chargés de l’accueil étaient venus pour la littérature irlandaise, lire autre chose que ce dont ils ont l’habitude, pour les quelques conversations que j’ai eues, ou là par hasard, attirés par la foule (lol). Darragh McKeon, Donal Ryan, Sinead Mac Aodha (en charge de la promotion de la littérature irlandaise en Europe et ancienne directrice du Centre culturel irlandais), le tout animé par Marianne Payot. On a évoqué l’influence de James Joyce et Ulysse (je suis pour ma part toujours kéblo au chapître 10), Donal Ryan l’a lu en entier pour impressionner sa prof de français à l’époque. Il a aussi été question de John McGahern (dont l’oeuvre est actuellement réédité chez Sabine Wespieser) qui a été inspirant car il écrit sur l’Irlande rurale. Et damned, je ne sais plus qui de Darragh ou de Donal (mais je crois que c’est Donal) a dit qu’Edna O’Brien était la soeur de sa grand-mère (déjà, là, je commençais a être au bout de ma vie, donc faire le lien dans ma tête, la soeur de la grand-mère ou la soeur de la grande-tante, j’étais perdue 🙂 et que donc, il a grandi dans son ombre. La grand-mère de son père avait ramené des livres interdits en Irlande (pour mémoire, Edna O’Brien s’est exilée au Royaume Uni) : des prêtres, des juges venaient chez lui pour lire les auteurs…
Sachez également que les Irlandais sont les meilleurs menteurs du monde. Ne vous fiez jamais à eux, c’est dû à mille ans de colonisation dixit l’inénarable Donal.
Sinead MacAodha explique qu’avant, le sud de l’Irlande (la République) ne pouvait pas se permettre d’écrire sur l’Irlande du Nord et qu’en ce moment, les écrivains du Nord souffrent beaucoup car les bibliothèques ferment, il y a des problèmes économiques qui impactent le Livre. Mais le Sud est généreux et essaie d’octroyer des bourses, même si c’est compliqué car c’est un autre pays, même si c’est une même île. Elle a expliqué également que c’est compliqué d’éditer dans des maisons d’édition irlandaises quand on a un pays voisin géant de l’édition britannique, que c’est un peu l’équivalent de la Belgique vis-à-vis de la France.
Dimanche matin, j’ai chopé mon RER par un froid de gueux pour rejoindre la rencontre sur « L’art de la nouvelle » en compagnie de Jan Carson, Donal Ryan (nan, mais je ne me suis pas rendue compte que je l’avais suivi à ce point, mais il était très invité !), Véronique Ovaldé, Dominique Chevalier en maîtresse de cérémonie et une écrivaine mexicaine dont j’ai oublié le nom 😦


Je l’ai déjà dit maintes fois ici, la nouvelle n’est pas un genre populaire en France. Pourtant, il y avait du monde, c’est donc bien qu’il y a un public intéressé. Personnellement, j’aime beaucoup les nouvelles et je suis bien contente de pouvoir lire celles du monde anglophone à défaut d’avoir vraiment le choix dans le secteur francophone. Bon, ça a été l’occasion d’apprendre que Véronique Ovaldé a écrit un recueil donc tout n’est pas perdu ! En Irlande, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, les auteurs, à défaut de vivre facilement de leur plume tout de suite, ont des facilités pour se faire publier dans les journaux via des nouvelles. Chose inexistante en France : la presse ne publie pas de nouvelles.
Jan Carson explique qu’elle écrit plutôt des romans que des nouvelles car cela demande moins de concentration mais qu’elle en écrit car elle trouve ça super, même s’il n’y a pas de festival dédié et d’infrastructure. Elle a déclaré que peut-être que le public français devrait faire pression sur les éditeurs pour avoir davantage de recueils de nouvelles. Elle écrit des nouvelles car elle écrit de gros romans et qu’ensuite elle a besoin de penser à autre chose. Elles lui permettent de faire des choses un petit peu dingues.
Donal Ryan a avoué sa difficulté pour en écrire alors qu’il pensait que c’était facile, quand il a quitté son emploi. Un mois après, il était sec, l’angoisse de l’écrivain, la page blanche etc. Un jour, son épouse l’a trouvé allongé sur le carrelage de la cuisine, en PLS et elle lui a demandé s’il avait un problème de santé. Il a répondu qu’il n’arrivait pas à écrire de nouvelles. Elle lui a mis la pression et comme il a eu la trouille, il a réussi, mais il évite d’en écrire – un jour, je pense qu’il va écrire un roman sur sa femme, j’ouvre les paris sur un billet aller-retour à Dublin. ou à Paris, top là ! 🙂
Véronique Ovaldé déclare qu' »un roman ça lui colonise le cerveau » pendant des mois, alors que la nouvelle exige la complicité du lecteur.
Jan Carson annonce qu’elle a deux recueils de nouvelles dont un qui n’est pas encore traduit et qu’elle essaie de faire circuler ses personnages d’une nouvelle dans une autre, voire dans un roman. C’est une forme d’écriture adultérine, c’est souvent des excroissances des romans qu’elle est en train d’écrire. Il y a actuellement un troisième roman en préparation. Son recueil actuel est axé sur la notion de déception, notamment les promesses faites aux Nord-Irlandais. Bientôt un recueil de micro-fictions (micro-nouvelles) va sortir en France : j’ai hâte de voir du haïku irlandais !
Pour Donal Ryan, le seul point commun de ses nouvelles est l’endroit où il a grandi. Et ce sont des histoires volées car ce sont les histoires des gens. Il a écrit l’histoire d’une Ougandaise que son employeur faisait travailler illégalement en Irlande, cela a touché sa corde sensible et il s’est senti obligé d’écrire l’histoire de cette femme alors qu’il était en train de mener l’employeur au tribunal.
Jan Carson raconte qu’on lui demande d’écrire sur la frontière, qu’il y a beaucoup de commandes éditoriales sur ce sujet suite au Brexit. On la trouve dans son recueil sous forme de métaphore.

L’après-midi, j’ai assisté à la renconte « Une société corrompue » avec l’Ecossais Alan Parks qui écrit une série sur le Glasgow des années 70 que j’ai très envie de découvrir suite à son intervention so scotish (si on veut de l’ambiance dans une table ronde littéraire, il faut un(e) Irlandais(e) ou/et un(e) Ecossais(e) ! Darragh McKeon a évoqué son roman en disant qu’il n’a pas choisi de mettre l’épilepsie au coeur de son livre et qu’il n’avait pas l’intention d’écrire un roman sur les troubles. Il vivait à New York, il venait de divorcer, il lisait l’Idiot et qu’il était lui-même au bout du rouleau. Il travaillait dans un hôpital où il s’occupait des gens en fin de vie. Cela l’a conduit à travailler sur le thème de l’enfance et de la mémoire. J’ai pas trop vu le rapport avec le sujet de la rencontre…
J’ai fini le festival sur les 80 ans de Richard Ford ! Ce n’était pas vraiment prévu, mais c’est la joie des festivals. Il y a le backstage. Je suis revenue avec de nouvelles idées de lectures en découvrant de nouveaux auteurs. J’ai échangé avec beaucoup de gens, connus ou inconnus. Vous ne me verrez jamais (ou du moins rarement) faire la queue pour un autographe car je ne sais jamais quoi dire aux auteurs. Je préfère les lire.
Je me rends compte que j’ai écrit le billet le plus long depuis des années ! 🙂 Cela me fera un souvenir. Et vivement le prochain Festival America !
Pour ceux qui ont raté l’Irlande à Vincennes, elle sera à Cognac dans le cadre du LEC Festival (Littérature Européenne de Cognac) donc l’Irlande est le pays invité cette année du 12 au 17 novembre. Pour plus d’informations, c’est ICI
Je ne me suis pas relue, je suis fatiguée, donc désolée pour les éventuelles fautes. 🙂
