Le magicien – Colm Toibin

Traduit par Anna Gibson

Je n’ai pas lu beaucoup de roman de Colm Toibin, peut-être 4 au total, dont celui qui l’a rendu célèbre en France, le fameux Brooklyn. Sans doute plus accessible, plus facile à lire que Le testament de Marie. Alors, quand j’ai vu Le magicien, pavé de 601 pages, ce n’est pas sur celui-ci que je comptais jeter mon dévolu en premier pour la rentrée littéraire. Sans parler du prix : 26€ !!! 😱 De quoi partir en courant. Mais finalement, j’ai eu beaucoup de chance en faisant marcher le réseau de l’occasion (le prix unique du livre en France frise avec l’hypocrisie) : j’ai acheté un exemplaire totalement neuf pour 10€. Avec un remords pour la rémunération des auteurs etc. Mais bon, c’est juste l’éditeur qui déconne à fond. Donc finalement, pas question que le lecteur soit la poule aux oeufs d’or, surtout quand il s’agit d’un grand éditeur (Grasset, pour ne pas le nommer). Comme je ne fais pas partie de la crème qui reçoit des montagnes de livres en service presse… même pour la littérature irlandaise. Je ne démarche pas non plus, je n’ai pas ce culot. 😅 Bref, obligée de trouver un système D pour lire de la littérature irlandaise parce que je ne m’appelle ni Pigeon, ni Crésus et encore moins Mouton…

Et je ne le regrette pas mon système D car ce roman est un vrai coup de coeur, une nouvelle lecture marquante de mon année 2022. J’ai dévoré ce livre passionnant de bout en bout, sans temps mort, sans ennui.

Colm Toibin entreprend ici la biographie de l’auteur allemand Thomas Mann. Il avait fait la même chose pour Henry James, avec Le maître, livre qui dort sur mes étagères depuis sa sortie en poche en 2008. Shame on me ! – mais après la lecture du Magicien, autant vous dire que je vais l’en sortir bientôt.

L’auteur choisi de montrer l’auteur sous toutes ses facettes, de le faire descendre du piedestal presque mythique sur lequel il est perché dans l’esprit du lecteur. Le Grand Ecrivain, le Prix Nobel de Littérature. Il n’en est pas moins humain. J’avoue qu’au début, je me demandais si Colm Toibin en voulait à Thomas Mann pour dresser le portrait d’un homme aussi peu sympathique. Très collet monté, hautain, sûr de sa valeur, condescendant presque. Et frustré par des pulsions non assouvies.

C’est une narration chronologique, qui commence à Lubeck en 1891 et se termine dans ce même lieu, dans les années 1950, où l’écrivain malade revient avant de mourir. Thomas grandit dans un coin d’Allemagne à l’esprit étriqué, Julia, sa mère est brésilienne. Elle épouse à 17 ans le sénateur Mann. Ce mariage fait jaser les esprits de l’Eglise réformée… Elle a 5 enfants, dont 2 deviendront écrivains, des écrivains diamétralement opposés : Heinrich (qui tient de l’excentricité de sa mère) et Thomas (plutôt de son père). Prémisses d’une future famille pas comme les autres ? Heinrich est un rêveur idéaliste et rebelle ; Thomas un conservateur droit dans ses bottes. La famille que va fonder Thomas est un peu à cette image. Il épouse une femme riche. C’est bien pratique car il a été infoutu de tenir un boulot, comme le commun des mortels. Faut dire qu’une entreprise d’assurance incendie n’a rien de palplitant !! Il s’y ennuie et c’est là qu’il commence à composer des poèmes, d’écrire une nouvelle, d’avoir des ambitions littéraires. Il finit par se faire virer. Mais il écrit Les Buddenbrook. Thomas a une haute idée de la nation allemande. Il est très partriote. Il déteste la France. Il épouse Katia Pringsheim au début du XXe siècle, issue d’une famille juive non pratiquante. Ils partent à Munich . De leur union naîtra plusieurs enfants, dont les « presque » jumeaux, Erika et Klauss, leurs aînés. La famille est riche, vit très confortablement pendant que la vie devient plus compliquée pour la plupart de leurs compatriotes. On connaît la suite de l’Histoire…

Colm Toibin s’attache à décrire le fond historique et social avec minutie. Mais aussi, il perce à jour les frustrations de l’écrivain – l’homosexuel qui ne parvient pas à s’assumer comme tel – et comment cet ensemble a influencé son oeuvre. On comprend la raideur de Thomas par l’empreinte qu’a eu sur lui Lusbeck. (Pourtant, son frère Heinrich est totalement différent. ) Ses enfants aînés sont également totalement l’inverse de lui : ce sont des contestataires de l’ordre établi, des rebelles des sans-limites qui font les quatre cents coups. Thomas est indifférent à ce qui se passe, la dangereuse montée du national-socialisme. Il pense que tout va se calmer. La révolte de Munich va commencer à lui ouvrir les yeux, à l’ébranler. La famille est obligée de fuir. Le début d’une longue pérégrination forcée qui va commencer avant la Seconde guerre mondiale. Jusqu’à la mort de l’écrivain, chassé des Etats-Unis en pleine guerre froide.

Colm Toibin montre au départ un homme figé, qui ne veut pas prendre parti par des écrits politiques, de peur que cela nuise à sa réputation et à son oeuvre. Bien qu’il pense le plus grand mal des nazis. C’est contraint et forcé, poussé par les autres qu’il commence à prendre parti, alors qu’il a quitté l’Allemagne. Il est rattrapé par l’Histoire malgré lui. Réfugié aux États-unis, connu, Prix Nobel de littérature, le pouvoir en place lui demande des discours. Allemand, il est mal vu par les citoyens américains qui mettent tous les Allemands dans le même sac : c’est à cause d’eux que les États-unis vont devoir s’engager dans la guerre. Il est condamné dans son propre pays. Il se retrouve pris en étau, même après la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec la montée de la guerre froide et le démantèlement de l’Allemagne.

Si au début du roman, Thomas Mann n’est pas très sympathique, on referme le livre avec le souvenir d’un homme émouvant, épris de beauté et seul.

C’est une oeuvre dense mais passionnante, qui se lit très facilement. On en sort aussi plus instruit.

Le roman est en lice pour le Prix Fémina Etranger. On croise fort les doigts pour ce coup de coeur que je vous conseille vivement !

A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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2 commentaires pour Le magicien – Colm Toibin

  1. alexmotmots dit :

    Une lecture qui ne me tente pas (à cause des 600 pages entre autres). J’emprunte beaucoup en BM pour un abonnement annuel de 25 euros. Moi aussi, je trouve parfois que le prix de certains livres est abusé. Et il n’est malheureusement pas près de baisser.

    J’aime

    • Maeve dit :

      Chez moi, la bibliothèque est gratuite pour les habitants de la commune mais le problème c’est que lorsqu’il n’y a qu’1 exemplaire du livre (quand ils l’ont), eh bien faut pas être pressé de le lire. Et j’aime avoir les livres. C’est un excellent roman et parfois j’aime bien les pavés. Je crois que j’ai eu beaucoup de chance…

      Aimé par 1 personne

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