Mon traître

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4e de couverture : « Il trahissait depuis près de vingt ans. L’Irlande qu’il aimait tant, sa lutte, ses parents, ses enfants, ses camarades, ses amis, moi. Il nous avait trahis. Chaque matin. Chaque soir… » Sorj Chalandon

C’est la 4e de couverture qui m’a intriguée et le fait que ce roman sur l’Irlande du Nord, soit écrit par un Français  (déduction faite grâce à la photo de l’édition de poche). Ca ne pouvait qu’être intéressant à mes yeux.

L’auteur a changé le nom des protagonistes mais a réellement vécu cette histoire d’amitié avec un membre de l’IRA et cette découverte de l’Irlande.

Dans ce récit, Sorj se prénomme Antoine, luthier à Paris : « J’ai rencontré la République Irlandaise à Paris un matin de novembre 1974 » grâce à un Breton. L’Irlande d’Antoine à cette époque est celle du Taxi mauve, de l’Homme tranquille, les « pulls blancs torsadés », l’Eire où il s’est déjà rendu 3 fois. Le Breton lui dit que s’il n’a jamais mis les pieds en Irlande du Nord, alors il ne connait pas l’Irlande! Et tout part de là, parce que cette phrase le vexe  (je le comprends, même si ce que dit le Breton est parfaitement vrai !).

Antoine part donc à la découverte du Nord et c’est la révélation, le coup de foudre pour les Irlandais et leur combat, la découverte de leur histoire et de leur calvaire sous ces années thatcheriennes. Il met sa vie française entre parenthèses, perd ses amis de l’Hexagone qui ne comprennent pas son comportement envers un pays qui n’est pas le sien.

Il s’y fait rapidement des amis, jusqu’au jour où il rencontre Tyron Meehan, celui qui deviendra son « traitre ».Tyron Meehan est dans la réalité Denis Donaldson, membre de l’IRA…

Je n’en dis pas plus sur ce magnifique roman sur l’amitié, la solidarité, l’engagement, la confiance aveugle. Mais aussi sur la trahison, et la perpétuelle interrogation qu’elle engendre : pourquoi? Un roman qui vous prend aux tripes.

Un vrai coup de coeur. La « suite » de Mon Traître est Retour à Killybegs, encore plus réussi.  Accorchez-vous parce que ça secoue.

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Le quatrième mur

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En 1974, Georges, étudiant en histoire, militant pro-palestinien, fait par hasard la connaissance de Sam. Sam est grec, juif et metteur en scène. Georges ignore que cette rencontre va changer sa vie à tout jamais, le propulser au coeur du confilt libano-israélo-palestinien, de la guerre civile qui ravage le Liban en 1982-1983, et ébranler ses certitudes.
Sam a un rêve : monter l’Antigone d’Anouilh à Beyrouth, sur la ligne verte qui disloque la ville. Seulement Sam est rongé par la maladie. Il demande à Georges de réaliser ce rêve. George accepte. Il lui faut réunir toutes les communautés et religions du pays qui s’entre-déchire. Une Palestinienne sunnite, un chiite, un Druze, une chrétienne, un maronite. C’est Imane, la belle Palestinienne qui incarnera Antigone « la petite maigre »… Seulement voilà, la réalité de la guerre reprend le dessus sur la fiction de la pièce et le rêve de paix. La veille du jour J, Beyrouth est bombardée par les Israéliens et Chatila massacrée.

Cela fait des semaines que je recule à écrire un billet sur ce roman. Pas parce que je n’ai pas aimé, bien au contraire. Parce qu’il m’a laissée stupéfaite et retournée et que je sais d’avance que je n’en parlerai pas à la hauteur de ce qu’il mérite.

Sorj Chalandon m’avait déjà scotchée avec Mon traître et Retour à Killybegs. Cet écrivain, ancien reporter de guerre, met vraiment ses tripes dans ses romans (et quand il en parle aussi, d’ailleurs).

Outre la dimension éminement littéraire et l’écriture magistrale, ce roman restitue le traumatisme psychique de la guerre, la manière dont les certitudes peuvent être ébranlées, le néant des mots face à l’atrocité. Comment il est impossible de revenir en arrière et de tout effacer quand on a vu le martyr des corps déchiquetés, torturés, violés, brûlés, et entendus les cris de douleur des survivants.

Sorj Chalandon a dit, lors de la mini-conférence au Salon du livre de Paris, que Georges était son double fictionnel : ce roman restitue son expérience de reporter de guerre et la difficulté qui surgit quand il faut retourner dans un pays en paix avec des images de guerre dans la tête. Comment supporter le quotidien de la paix ?

Le « quatrième mur » est le terme employé au théâtre pour désigner l’espace, le mur invisible qui sépare les acteurs du public, qui met à distance les comédiens des spectateurs. Hélas, Georges, à la différence de Sorj, franchira ce mur.

« Je quittais tout. Je n’avais plus rien à faire de la paix. Dans un monde où les enfants pleurent pour une boule de glace. »

En lisant ce roman, vous verrez la guerre, vous saurez ce qui s’est passé à Chatila même si vous n’étiez pas pas né ou pas en âge de comprendre, Chatila ne sera plus un mot flou. Et cela restera ancré dans votre esprit pour longtemps.

Sorj Chalandon allie ici son talent d’écrivain et de journaliste. A lire absolument.

Bravo aux lycéens qui ont fait de ce livre leur Prix Goncourt de l’année 2013 : amplement mérité !

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L’amour et les forêts

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Bénédicte Ombredanne est agrégée de lettres et enseigne dans un lycée. Parce qu’elle n’est pas retenue pour être membre du jury d’un prix littéraire, elle décide d’écrire à Eric Reinhardt pour lui dire que si elle avait été retenue, elle aurait défendu son dernier roman qu’elle a adoré. Eric Reinhardt lui répond et s’ensuit, non sans hésitation et réflexion de la part de l’écrivain (les écrivains ayant « la réputation d’être des croqueurs de lectrices »), une correspondance e-mail suivie de deux rencontres. L’écrivain est rapidement intrigué par cette jeune femme, habillée avec recherche, à la manière d’une dandy toute droit sortie du XIXe siècle (veste en pane de velours, bottines lacées, bague ancienne…). Il se confie sur son travail d’écrivain (l’angoisse d’écrire un prochain roman plus mauvais que celui qui l’a rendu célèbre) et cette confidence (un zeste manipulatrice, mais pas totalement) incite à son tour Bénédicte à la confidence : elle avoue être victime de harcèlement conjugal. L’écrivain, indigné, se prend d’amitié pour cette femme. De son côté, Bénédicte tente de changer sa vie : sur un coup de tête et de colère, elle s’inscrit sur Meetic.

C’est le premier roman que je lis d’Eric Reinhardt. J’avoue que j’ai été bluffée par la qualité de son écriture et les divers niveaux narratifs que contient ce roman. L’écrivain est d’abord narrateur puis s’efface pour laisser la plume à Bénédicte qui raconte son calvaire. On change souvent de registre de langue. On passe d’une écriture très soignée, aux longues phrases proustiennes, à un style très cru qui vous met des coups de poing dans les yeux, une écriture 2.0 qui vous plonge dans la jungle plutôt mal-famée de Meetic comme qui vous y étiez vous-même en direct (mais en même temps, c’était comique). On a l’impression de vraiment se faire harceler et insulter par le mari de Bénédicte. Enfin, la dernière partie du roman se fait presque polar : l’écrivain revient sur scène pour enquêter sur le passé de Bénédicte.

Autant le dire tout de suite : malgré tout le malheur de Bénédicte, j’ai eu du mal à avoir totalement de l’empathie pour elle. Pas que je ne trouve pas que ce qu’elle vit est insupportable (ça l’est vraiment totalement !), mais j’ai eu envie de la secouer à longueur de pages, de lui dire : « Mais purée, barre-toi ! Ne reste pas avec ce cinglé. Pour moins que ça d’autres l’ont fait ! En plus tu es agrégée, tu as les moyens financiers de te barrer ! » Bref, Bénédicte est un personnage très agaçant parce qu’elle ne va pas au bout de ce qu’elle décide. Elle fait les choses sous le coup de la colère, de sursauts, puis n’assume pas et retourne dans ses pénates.
Voilà un exemple presque « soft » de la manière dont lui parle son mari : « Regarde-moi dans les yeux au lieu d’interroger la moquette, on dirait une demeurée. Ce n’est pas en adoptant cette attitude de contrition que tu vas t’en sortir, hypocrite, salope. » Et quand je dis que ça c’est « soft », ça l’est vraiment. C’est quand il est « gentil » qu’il lui parle ainsi. Je ne parle même pas du reste qui va au-delà de ce qu’on peut imaginer. Ce type est un pervers narcissique et sa femme tombe dans les pièges qu’il lui tend (il pleure, il supplie, il promet) à tous les coups (sans jeux de mots!). Pourtant cette femme n’est pas une demeurée et elle le sait.  Elle entreprend des choses (la rencontre sur Meetic d’un homme bien qui la rend plus heureuse en une demi-journée que son mari en x années de mariage) mais elle rêve sa vie plutôt que de passer à l’action. Elle s’imagine un avenir : « Elle arrêterait l’enseignement : elle sortirait de cette prison-là (…). Elle en avait assez, en somme, de se dévouer quasi exclusivement, dans l’ordre, à son mari, à ses enfants, et aux enfants des autres, sans aucun retour constructif. Elle suivrait une formation pour travailler dans l’édition : après tout, elle était agrégée de lettres, ce n’était pas rien, sans doute pourrait-elle devenir correctrice, ou bien lectrice, ou bien encore, un jour, qui sait, une éditrice appréciée par ses auteurs, pourquoi pas ? »

Déjà le lecteur a son compte d’émotion devant cette histoire. Mais il n’est pas au bout de ses surprises. On imagine totalement que Bénédicte va finir assassinée par son époux. Eh bien non ! Et là attention je suis obligée de raconter la fin alors SPOILERS :
Bénédicte meurt d’un deuxième cancer (parce qu’elle en a eu un premier !). Mais avant de mourir, elle est encore accablée par son mari (et dénigrée par ses enfants). Bénédicte, mourante, souhaite qu’on la laisse seule et surtout que son mari ne dorme pas au bout de son lit d’hôpital. Evidemment c’est ce qu’il fait ! Et finit par lui faire comprendre qu’elle ne crève pas assez vite !!  A peine morte, sa fille dégage toutes les affaires de sa mère de la maison.
Alors là, pour tout ça j’ai dit : STOP. C’est « too much » ! J’ai trouvé que ça perdait en crédibilité par excès de malheurs. J’ai peut-être tort mais c’est mon ressenti. Limite il y a de quoi se pendre à la fin !

C’est d’autant dommage que l’idée du rebondissement qui fait de l’écrivain un enquêteur « familial » après la mort de Bénédicte est originale. L’idée de la jumelle de Bénédicte surprenante. Le contenu des révélations de la jumelle peut-être un peu moins, en fin de compte (j’avais en partie deviné).

En tout état de cause, malgré la dernière partie du livre qui m’a déçue par excès de malheurs, ce roman est vraiment un bouquin marquant et bluffant qui reste dans la mémoire même quinze jours après l’avoir refermé.

Ce roman a été écrit sur la base de témoignage de lectrices qui ont écrit à Eric Reinhardt pour témoigner de leur calvaire. L’une d’entre elles lui a même demandé d’écrire sa vie. Témoignage pour celles qui souffrent en silence. Comme je l’ai pensé dès le début : il ne faut sans doute pas aller très bien pour confier sa vie à ce point à un écrivain.

Eric Reinhardt brosse le portrait d’une femme en souffrance mais non sans quelques piques bien senties par instants.

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Le cinquième enfant

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4e de couverture : « Pour Harriett et David, un couple modèle qui a fondé une famille heureuse, l’arrivée du cinquième enfant inaugure le temps des épreuves. Fruit d’une grossesse difficile, anormalement grand, vorace et agressif, Ben suscite bientôt le rejet des autres enfants, tandis que les parents plongent dans la spirale de l’impuissance et de la culpabilité.
La romancière du Carnet d’or, prix Nobel de littérature 2007, mêle ici de façon impressionnante réalisme et fantastique, dans une fable cruelle qui met à nu l’envers et le non-dit des relations familiales. »

 Harriett et David ont dès le début envie de fonder une grande famille. Et pour pouvoir loger un grande famille, il faut une grande maison ! Pour cela il leur faut quitter Londres pour une ville assez proche, où ils tombent sous le charme d‘ »une grande maison victorienne au jardin mal entretenu ». « Une maison à deux étages, avec un grenier, pleine de chambres,, de corridors et de paliers »… Voici pour le décor, victorien et gothique à souhait.  Et dans cette maison au jardin mal entretenu, il y a comme une chambre magique à faire des bébés ! Harriett enchaîne les grossesses en un temps record. La famille, les voisins, les amis débarquent dans la grande maison pour Noël et Pâques, pendant des années, à tel point que le couple devient réputé pour les fêtes qu’il organise.

Tout va bien dans le meilleur des mondes, jusqu’au jour où s’annonce la cinquième grossesse.  A partir de ce moment-là, Doris Lessing se délecte à casser l’image de la femme enceinte heureuse et de son accomplissement à travers la maternité. Une ambiance à la Rose-Mary’s Baby s’installe (c’est du moins la très forte impression que j’ai eue !). Avant même d’être né, le bébé a décidé d’en faire voir de toutes les couleurs à sa mère, l’empêchant de dormir par son agitation intra-utérine. Une fois né, Ben (puisque c’est ainsi qu’il sera prénommé) est « une créature batailleuse », très costaud, qui a besoin de double ration de biberon prescrites pour un bébé de son âge : il lui en faut pas moins de dix par jour et même davantage… Et quand il tête sa mère, il la laisse meurtrie de bleus ! Ben n’est pas un beau bébé, d’ailleurs il ne ressemble pas un bébé :

« Il avait la tête rentrée dans les épaules, comme s’il avait été accroupi et non couché. Le front offrait une pente uniforme, et les cheveux poussaient curieusement en deux épis sur le devant, formant un genre de triangle qui descendait assez bas sur le front, jaunâtres et hirsutes, tandis que, derrière et sur les côtés, ils étaient aplatis. Il avait les mains épaisses et lourdes, avec les paumes noueuses. » Il a des « yeux vert-jaune » sans « aucune lueur de reconnaissance ». Harriett trouve qu’il ressemble à « un troll ou un lutin » ! Elle finit même par sincèrement croire qu’il n’est pas humain, qu’il vient du monde du Petit Peuple, etc. Cela revient souvent dans ses propos !

Une chose est certaine : cet enfant fait peur. La famille, les amis prennent leurs distances avec le couple. Ben est un être violent. Il lui prend de tuer des animaux en les étranglant. Harriett et David finissent par l’enfermer dans une des chambres de la maison, de peur qu’il ne fasse du mal à ses frères et soeurs, qui d’ailleurs, ne l’aiment pas. Puis David décide de le placer dans une institution pour inadaptés… (je ne raconte pas la suite mais ça ne s’arrête pas là).

Doris Lessing se fait sarcastique sur le sort réservé aux êtres différents, hors normes, sur le regard d’autrui et des proches en particulier. Cependant, elle fait de Ben un personnage effrayant, pas du tout sympathique. On n’a aucune empathie pour lui. Elle maintient donc une certaine ambiguité pour montrer également la difficulté à gérer un enfant différent, sans pour autant s’apitoyer sur le sort des parents. On trouve Harriett stupide quand elle pense sérieusement que son fils n’est pas humain !

Doris Lessing vous happe littéralement, maintient un suspense de tous les diables, jouant avec la frontière du fantastique et l’imagination du lecteur en experte ! On suit l’évolution de Ben jusqu’à l’âge adulte et on n’est pas trop surpris du chemin social qu’il emprunte. Il y a une suite à ce roman : Le monde de Ben. J’espère avoir le temps de le lire dans le cadre du challenge, parce que là, franchement, celui-ci est un coup de maître et j’ai découvert un roman de Doris Lessing très différent de ceux que j’avais lus par le passé.

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Un enfant de l’amour

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4e de couverture : « James Reid est un jeune homme romantique dont le principal défaut est d’avoir trop rêvé sa vie avant qu’elle ne commence véritablement. Durant l’été 1939, il embarque pour l’Inde avec son régiment et, lors d’une escale au Cap, croit trouver en Daphné, jeune femme mariée, le grand amour qu’il attendait. À la fin de la guerre, il apprend que de cette liaison passionnée est né un enfant qui ne se sait pas illégitime. James va alors tout entreprendre pour rencontrer son fils… »

 

Ce roman de Doris Lessing, publié en 2003 est un roman d’apprentissage, celui d’un jeune Anglais mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale et envoyé aux Indes, avec escale en Afrique du Sud. C’est là qu’il connaîtra l’amour, dans sa rencontre avec Daphné, jeune Anglaise en mal d’enfant.

Mais Si Doris Lessing raconte ici une histoire d’amour sans retour (parce que Daphné fera sa vie sans James mais lui en sera incapable), c’est surtout la restitution d’une époque qui est le tour de force de ce roman.
Celle des Anglais, colons installés en toute impunité dans un pays qui n’est pas le leur, servis par des autochtones qui leur sont dévoués.
C’est celle de l’effervescence intellectuelle et culturelle, le socialisme (James se lie d’amitié avec Donald qui en est un fervent défenseur), la passion littéraire dévorante de James qui devient un lecteur et un admirateur invetéré de Kipling.
Celle de la souffrance, de l’ennui et du gâchis humain : la souffrance sur le bateau qui emmène les soldats de Grande-Bretagne jusqu’en Afrique du Sud : à notre époque, on a dû mal à imaginer ce que c’était de faire une telle traversée dans les années quarante et Doris Lessing nous le rappelle avec talent : on a dû mal à lâcher le livre et c’est sans doute ce qui m’a le plus plu.
Quant à l’ennui et au gâchis, il s’agit de ces mêmes soldats, qui après une traversée des mers très pénible, arrivent en Inde pour finalement souffrir… du climat et mourir d’ennui ! Autrement dit, ils ont été envoyés là-bas pour rien, ou plus précisément « jusqu’au cas où ».

En somme, Doris Lessing offre ici un roman d’atmosphère que j’ai beaucoup aimé. Elle ne faillit pas à la réputation de sa qualité d’écriture, à son humour, parfois noir. On se dit que ce n’est pas pour rien qu’elle fut Prix Nobel de littérature en 2007 (même si c’est une reconnaissance bien tardive !).

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Alfred et Emily

 

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Traduit par Philippe Giraudon

4e de couverture : « Parce que le poids de la Première Guerre mondiale a brisé son père, parce que l’émigration en Rhodésie a fait perdre à sa mère le goût de vivre, Doris Lessing a voulu imaginer l’existence de ses parents si l’histoire avait pris un autre cours : la guerre n’a pas eu lieu, l’Angleterre est florissante… et Alfret et Emily ne se sont jamais mariés. »

 Au premier abord, on pourrait penser que l’idée de Doris Lessing est un peu saugrenue : à quoi cela sert-il de réinventer la vie de ses parents ?  Mais elle avoue que « la colère ramenée des tranchées par mon père s’est emparée d'[elle] très tôt et ne [l’]a plus jamais quittée ». Elle précise dans l’avant-propos du livre que ses parents furent «  Tous deux furent dévastés par la Première Guerre mondiale. Après avoir eu la jambe fracassée par un obus [son] père dut porter une prothèse de bois. Il ne se remit jamais de l’expérience des tranchées. (…). Sur son certificat de décès, il aurait fallu inscrire comme cause de la mort : la Grande Guerre. »

Le livre, constitué de deux parties, est organisé de manière originale sinon surprenante : la première partie est une fiction : « Le roman d’Alfred et Emily » ; la deuxième (« Alfred et Emily : deux vies ») est une réflexion de Doris Lessing qui évoque l’impact qu’a eu la vie de ses parents sur la sienne, en tant que personne, écrivain et femme engagée.
L’ensemble du livre est agrémenté de photos et d’un extrait du London Encyclopaedia qui relate l’histoire du Royal Free Hospital, premier hôpital public et gratuit de Londres, où travaillait la mère de Doris Lessing.

L’écrivain reprend les grands traits de caractère de ses parents pour réinventer leur histoire. Emily McVeagh est une jeune femme de la bourgeoisie londonienne. Avec sa meilleure amie Daisy, elle décide de s’engager comme infirmière au Royal Free Hospital pour défier son père. C’est le pire boulot que l’on puisse imaginer, un travail réservé alors aux femmes de basses conditions. Les conditions de travail sont effroyables, le salaire misérable, on y souffre de la faim. Comme c’est un acte de rébellion, évidemment, cela ne va pas durer très longtemps… le temps pour Emily de trouver un mari, avec qui elle s’ennuiera mais qui mourra rapidement !
Emily se découvre des talents de conteuse, c’est du moins les enfants des voisins qui lui révèlent cette corde à son arc. Qui dit contes, dit lecture, dit école… De fil en aiguille, Emily finit par monter un réseaux d’école Montessori. Pour les achalander en livres, « elle se rendit dans plusieurs librairies, où elle déclara qu’elle comptait commander un grand nombre de livres et se renseigna sur les prix des livres en gros ». La mère de Doris était effectivement une lectrice invétérée à tel point qu’elle se rappelle qu’un flots de livres entraient et sortaient de la maison car sa mère étaient prise par les gens du coin « pour une sorte de bibliothécaire ». En Rhodésie, c’est une bouffée d’oxygène pour la mère comme pour la fille . Doris se rappelle qu‘ »elle avait lu allongée sur son lit, ou assise à cet endroit même. Les livres – un lieu de paix et de sérénité, où elle pouvait se réfugier… Les livres étaient une bénédiction. La lecture était une bénédiction. »
Une soupape de sécurité pour résister à la vie africaine difficile, où Emily avait cru pouvoir reconstituer la vie de salon anglais. C’est en Perse qu’Alfred et Emily décident d’aller vivre en Afrique, parce qu’en Rhodésie on disait qu’on pouvait faire fortune avec la culture du maïs. Mais c’est une toute autre réalité qui les y attendait…

Alfred, dans la fiction, est beaucoup moins présent qu’Emily. Un indice qui révèle l’obsession de Doris Lessing quant à sa mère avec qui elle ne s’entendait pas. Son père, amputé d’une jambe, qui ne mourra pas physiquement dans les tranchées de la Grande Guerre, sera vaincu des années plus tard par le diabète. Sa mère, traumatisée par tous les blessés qu’elle a vu arriver à l’hôpital, n’est plus que l’ombre d’elle même et ne se relèvera jamais. Des parents traumatisés par la guerre pèsera lourdement sur Doris : « C’était pour moi une réalité aussi présente que ce que je voyais autour de moi. Aujourd’hui encore je m’efforce d’échapper à cet héritage monstrueux, pour être enfin libre. » Ces propos sont tenus en 2007.

Un livre en forme d’exutoire où la guerre est expurgée de la fiction, au mieux présente sous forme de coupes de cheveux partisanes : les femmes au carré raide sont pro-serbes ; celles au carré flou soutiennent les turcs. Et si vous êtes neutres, il n’y a plus qu’à vous tresser une natte ! Aussi ridicule que la guerre ! Un écrit d’ambiance sur une époque.

J’avoue que je ne m’attendais pas à un tel livre. J’imaginais une petite fiction tranquille. Réécrire la vie de ses parents n’est pas chose aisée. Doris Lessing parvient néanmoins à ne pas tomber le piège de la fiction d’une « vie de rêve » et de personnes « zéro défauts ». Les liens entre fiction et réalité se tissent à la lecture la deuxième partie du livre, qui, toutefois, m’a donné quelques fils à retordre, par les redites et les divers sujets abordés.

Un bel hommage et une manière de rappeler que la guerre n’est pas une chose anodine (j’ai l’impression d’enfoncer une porte ouverte mais l’actualité mérite qu’on le rappelle).

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Avec vue sur l’Arno

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Traduit par Charles Mauron

4e de couverture : « Lucy Honeychurch n’aurait jamais pu partir à la découverte de l’Italie comme toute jeune Anglaise de bonn famille sans la surveillance d’un chaperon zélé, sa cousine Charlotte. A leur arrivée à Florence, les deux voyageuses constatent avec dépit que la chambre qui leur a été réservée n’a pas de vue sur l’Arno. En violation de toutes les convenances, deux inconnus, M. Emerson et son fils George, leur proposent de leur échanger la leur qui, elle, donne sur le fleuve. L’attitude cavalière de George envers Lucy et le peu de résistance qu’elle lui oppose poussent Charlotte à décider d’abréger leur séjour. Mais le hasard va de nouveau réunir les Emerson et les Honeychurch, en Angleterre cette fois… Un roman délicieux sur l’éveil des sentiments et le poids des conventions sociales par un des maîtres de la littérature anglaise. »

S’il y a des personnages que l’on a vraiment envie de « claquer » du début à la fin, c’est bien cette vieille fille de Charlotte qui a un avis sur toutes choses et, de préférence, à la place des autres, en particulier, évidemment, de sa cousine Lucy. On ne peut lui trouver aucune qualité, mais bien que de l’hypocrisie (la fin du roman est d’ailleurs édifiant à son égard). L’autre personnage très agaçant et Cecil, le fiancé de Lucy. Il n’a pas encore compris que penser à la place des gens, et surtout des femmes, ne va pas beaucoup l’aider.
Quant aux Emerson, ils sont « excentriques » au regard de leur époque. Ils ne réfléchissent pas aux conventions, ils font ce qui leur semble bien. En particulier George, franchement impulsif ! Toute l’intrigue reposant sur ce fameux baiser volé à Lucy au milieu d’un pré de violettes.

Si j’ai eu quelque peu de mal à entrer dans l’histoire pendant les deux premiers chapitres, je me suis totalement laissée emporter pas les pages suivantes. J’ai beaucoup apprécié l’ironie très sarcastique de E. M. Forster, son  humour (et je pense qu’il faut relire le livre une fois terminé car la narration est riche, dense et laisse sans doute échapper des choses). De l’originalité dans la narration elle-même où le narrateur commente l’attitude des personnages.


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Les enfants de Longbridge

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Traduit par Jamila et Serge Chauvin

J’ai découvert par le plus pur des hasards il y a quelques d’années, un auteur anglais, drôle qui n’aime pas Thatcher. En fan de l’Irlande, cela ne pouvait que m’attirer, quand on sait ce que la Dame de fer a fait subir à ce pays et aussi à la Grande-Bretagne.

Jonathan Coe décrit magistralement les années Thatcher dans, Testament à l’anglaise. Du coup, sous le charme,  j’ai dévoré tous les romans de cet aimable et acide Anglais… Notamment les deux romans qui complètent Testament à l’Anglaise (et qui se situent en amont et en aval de ces années-là) et qui sont aujourd’hui réunis en un seul volume.

Bienvenue au club se déroule dans l’Angleterre des années 70. Le lecteur découvre cette Angleterre-là par les yeux d’une bande d’adolescents de Birmingham… :

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Les ados rêvent d’amour. Les syndicats sont prospères. Mais ne pas trop se fier aux apparences ! Chômage, tensions sociales, montées de l’extrême-droite, « troubles » en Irlande du Nord. C’est l’époque des attentats de l’IRA… Une des héroïnes voit son ami mourir et elle-même se retrouve à l’hôpital pour plusieurs années. Mais Coe n’accuse pas les Irlandais mais le parti Conservateur de Thatcher… Il assemble les pièces du puzzle pour le faire comprendre au lecteur. La vision naïve et rêveuse du monde adolescent est rattrapée par la réalité des adultes. Cette période-là est celle qui voit le pays basculer de l’Etat-providence au thatchérisme. Le roman s’achève l’élection de la Dame de fer. Chose impensable et pourtant…

Le 2e volume nous transporte dans l’Angleterre des années 1999-2003.

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Les ados sont devenus des quadragénaires, dont un très proche du pouvoir.
La deuxième partie se déroule dans l’Angleterre de Tony Blair, des néo-travaillistes, des attentats du 11-septembre, de la guerre en Irak… Là encore, l’écrivain a la plume acide mais drôle. Les énigmes restées en suspend dans la première partie sont résolues. Il dévoile notamment la raison d’une des mystérieuses disparitions… due à la haine anti-irlandaise qui s’est développée dans l’Angleterre de Thatcher, ou comment des Irlandais ont été assassinés simplement parce qu’ils étaient Irlandais… et les témoins de ces assassinats aussi.

Dans ce deuxième volume, le cynisme et le désenchantement des personnages donnent le ton. Leurs rêves de jeunesse détruits. Leur vie médiocre.

Bref une fresque magistrale de l’Angleterre de la fin du XXe siècle, sans concessions. Deux romans foisonnant qui vilipendent le Pouvoir et l’ultra-libéralisme triomphant au détriment de l’humain.

Une lecture, très aisée grâce, notamment à l’humour (noir) de l’écrivain, qui donne à méditer.

 

 

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Un bonheur de rencontre

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Traduit par Jean-Pierre Carasso

4e de couverture : « Fâcheries, querelles, ennui… Mary et Colin se connaissent trop. Leur amour n’en finit pas de mourir dans cette ville de canaux bordés de palais et d’églises. Tout bascule le jour où ils rencontrent Robert et son épouse, la mystérieuse Caroline.
Sous l’influence de ce couple étrange, Colin et Mary se retrouvent dans un brusque regain de sensualité. Mais s’ils se serrent l’un contre l’autre, c’est que le jeu leur échappe et que commence une descente aux enfers rigoureuse et implacable, un long cauchemar…
Une œuvre violente, forte et cruelle. »

Un couple (Mary et Colin) non marié en vacances à une ville qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Venise (même si jamais citée comme telle). Ils s’ennuient, passent leur temps dans leur chambre d’hôtel, au lit ou sur le balcon. Et lorsqu’ils sortent se promener, en soirée, c’est pour faire une bien étrange rencontre et se perdre dans le dédale des rues, incapables de retrouver leur chemin avant des heures. La rencontre de Robert et Caroline va bouleverser leur séjour et leur couple.

Un roman sur l’amour-passion, ou plutôt du « jusqu’où peut-on aller par amour? » qui ne m’a pas convaincu. Je l’ai trouvé « too much » ! Une femme qui aime être battue par son mari, du sado-masochisme jusqu’à l’extrême et un dénouement que je ne comprends pas. Bref, c’est la première fois qu’un livre de Ian McEwan me déçoit. Pourtant il y a un suspens intense par moments, c’est un livre fort bien écrit. Mais la thématique et son traitement me laisse perplexe. Je ne vois pas où l’auteur veut en venir. Et en plus, ça ne donne pas envie d’aller visiter Venise ! 🙂

Ce livre, dont le titre VO est The Comfort of strangers qui date de 1981, a fait l’objet d’un film, que je n’ai pas vu : Etrange séduction (1991).

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L’innocent

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Traduit parJean Guiloineau

4e de couverture : « En 1955, Leonard Marnham, jeune technicien anglais, arrive dans le Berlin d’après-guerre pour participer à l’opération Gold, une vaste entreprise de services secrets anglo-américains visant à mettre sur écoutes les lignes téléphoniques des Soviétiques. Il rencontre une jeune Allemande, Maria, qui l’initie aux mystères de l’amour.
Mais à mesure que Leonard s’enfonce dans la guerre froide, cet amour vibrant et sincère le plonge dans les bas-fonds de l’horreur absolue. Comment une passion, si forte soit-elle, peut-elle rester pure dans un monde d’apparences, de trahisons et de menaces ?
Un grand roman d’espionnage qui bascule dans le cauchemar. »

Un roman très différent de ceux que j’ai lu de cet auteur (Samedi, Expiation, Sur la plage de Chesil). Il fut écrit en 1989. Avant la Chute du Mur et quelques lignes à la fin résonne comme une prémonition. Assez incroyable.

Une découverte de l’ambiance du Berlin de 1955, ville écartelée entre Anglais, Américains, Français et Russes.  Le héros, Leonard, tout jeune Anglais à la solde des Américains, est chargé de mettre en place le matériel pour espionner les lignes soviétiques. Il découvre l’Amour en la personne de Maria, dans cette ville qui ressemble à un cauchemar.

Au début,  j’ai trouvé les deux personnages très sympathiques et le » boss » américain de Léonard, Bob Glass, très antipathique.

Puis, au fur et à mesure, les personnages deviennent plus complexes qu’ils en ont l’air. On perd ses repères. Innocent Léonard ? En amour oui mais il apprend vite ! Et à l’extérieur aussi ! Maria, une pauvre fille qui a été mariée à Otto, un Allemand ivrogne, qui vient une à deux fois par an encore pour la tabasser… Oui, certes, c’est abject et cet Otto est bien détestable. Mais l’attitude de Maria à l’égard de Léonard n’est pas toujours « nette ». Elle sait le manipuler.

Et lorsque Leonard et Maria lui rendent la monnaie de sa pièce à Otto, ils me sont devenus encore plus détestables que tous les autres personnages du roman, à vouloir se trouver des excuses et un semblant d’innocence !!

Ce roman fait perdre au lecteur ses repères habituels en l’enfonçant dans un cauchemar sans nom.  C’est l’histoire de manipulations en chaînes… Comme à son habitude, Ian McEwan réserve une surprise au lecteur à la fin du roman, dans le Berlin de 1987. Je suis encore partagée pour mon avis sur le héros, entre pitié et colère…
Quant à Maria, je trouve qu’elle s’en est bien sortie.

Un roman qui interroge la part d’ombre de l’être humain tout comme la frontière entre l’innocence et responsabilité.

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