Poussière tu seras

518bvsHLA8L._SX301_BO1,204,203,200_

Traduit par Patrick Raynal

4e de couverture : « Adrian Calvert, 14 ans, a disparu. Dans le salon poussiéreux du barbier, les lames de rasoir s’activent et les langues se délient : ce n’est pas la première disparition dans la région. Depuis plusieurs années, des jeunes manquent à l’appel dans l’orphelinat voisin. Personne ne sait ce qu’ils sont devenus. Récemment, la pluie cinglante a exhumé des os, autour d’une clinique désaffectée. Des os d’enfants… »

Quatrième de couverture un peu fantaisiste et qui dévoile dès la première phrase quelque chose qui aurait dû être tu. Passons…

Sam Millar, écrivain nord-irlandais pas tout à fait comme les autres s’il en est : ancien combattant de l’IRA, qui a été emprisonné à Long Kesh, la lugubre prison de Belfast, de sinistre mémoire. Il fit partie des Blanket Men. Il a survécu à la torture et se demande lui-même, avec le recul, comment c’est possible. Lire absolument son autobiographie : On the Brinks.

Ce polar, qui se déroule dans la cambrousse d’Irlande du Nord est l’histoire d’un jeune héros, Adrian Calvert, et de son père, ancien flic alcoolique et veuf qui cache un terrible secret. A la découverte de ce secret, Adrian s’enfuit. Et c’est le début d’une histoire incroyable.

L’univers de ce livre est en noir, blanc et rouge. La noirceur de l’histoire, la blancheur de la neige, des os (et de l’innocence), le sang du crime. Un récit percutant, c’est le mot qui revient dans la tête après la lecture.  Un suspense haletant qui en font un page-turner. « L’orphelinat avait fait partie du paysage urbain pendant des décennies, il avait même servi de de décor pour un film tiré d’un livre de Dickens. »
On frissonne par la rencontre de personnages inquiétants, vivant dans des lieux non moins glauques : un zeste de gothique avec cet orphelinat à présent en ruines, qui semble hanté par les enfants disparus et dont le survivant à une allure de fantôme, de banshee, bref de personnage fantastique, un zombie revenant de l’indiscible, accompagné d’un barbier, avec tout ce qu’engendre ce genre de personnage dans l’imaginaire collectif…

Une écriture sans gants, dans le sens où elle dit les choses sans fioriture, dans dissimulation. C’est du brut qui va avec l’ambiance (lecteurs chastes, passez votre chemin mais sachez que vous raterez quelque chose).

Un très bon polar, à l’intrigue bien alambiquée, qui vous embarque dans cet univers étrange et restera ancré dans votre mémoire un bon moment après avoir refermé le livre. Le tout inspiré d’un fait divers qui n’aurait jamais dû exister.

Ce livre a été selectionné pour le Prix du meilleur polar 2013 des Editions Points.

Publié dans Littérature nord-irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

La légende d’Henry Smart

518TC8QKFCL__SS500_

Traduit par Frédérik Hel Guedj

4e de couveture : » « Avec La Légende d’Henry Smart, Roddy Doyle nous offre le portrait d’un sauvageon pure gouaille – entre Oliver Twist et Gavroche -, né dans les bas-fonds de Dublin au début du siècle. Comme il n’a rien à perdre et qu’il a l’âme d’un desperado, il rejoindra les révolutionnaires qui firent trembler Dublin lors des émeutes de 1916. C’est ainsi qu’Henry Smart se fera le défenseur des humiliés, passera quelques semaines en prison, entrera dans la clandestinité aux côtés des partisans de l’indépendance, luttera contre les troupes anglaises venues éteindre les feux de la guerre civile. Confession d’un idéaliste floué, tableau d’une époque gorgée de sang et de haines, La Légende d’Henry Smart éclaire le passé irlandais d’une lumière bien sombre, loin des mythes et des lieux communs. » André Clavel, Le Temps « 

Encore une plongée dans l’histoire irlandaise de la fin du XIXe-début du 20e siècle puisque le roman s’achève sur la période de l’Etat libre irlandais de 1920.

Un style accrocheur, de l’humour et un personnage très attachant. Henry est effectivement un gamin pauvre des bas fonds de dublin, livré à lui-même à cause d’une mère complètement perdue, noyée dans ses grossesses à répétition et ses enfants morts et un père très gentil mais qui l’adore, mais handicapé (unijambiste) et trop pauvre également pour s’occuper de lui. Donc Henry s’aventure seul dans les rues de Dublin dès l’âge de 5 ans, avec son petit frère Victor, avec qui il forme un duo de choc.
Ses premiers mots de révolté de la vie, il les adresse au roi d’Angleterre et d’Irlande : « te faire foutre », sans comprendre le sens de ce qu’il dit. De fil en aiguille, Henry se retrouve engagé dans la lutte pour la cause irlandaise à l’âge de 14 ans (le fameux épisode de la prise de la Poste de Dublin de Pâques 1916) par le plus pur des hasards, un moyen comme un autre pour lui de survivre. Il y rencontre l’amour de sa vie, Miss O’Shea militante de la cause irlandaise avec qui il parcourra l’Irlande dans tous les sens et à vélo, sur le « Sans croupe ». Une vie à changer d’identité aussi, pour échapper aux vilains Blacks and Tans et leurs « auxies » (auxiliaires) envoyés par les Anglais pour mater les Irlandais. On croise au fil des pages Michael Collins et bien d’autres.

Il y a l’aspect historique de Pâques 1916 évdemment, (qui fêtera ses 100 ans en 2016), important pour l’histoire de l’Irlande, revu à la sauce Roddy Doyle…

J’ai pris un grand plaisir à lire ce roman dont le sujet reste au demeurant fort triste puisqu’il évoque la pauvreté irlandaise, l’état de délabrement dans lequel se trouve le peuple, les tentatives de tout un chacun pour s’en sortir.
Outre le personnage de Henry, j’ai beaucoup aimé celui de sa grand-mère (jeune grand-mère d’une quarantaine d’années !), dévoreuse de livres malgré sa pauvreté extrême, donnant des informations à son petit-fils en échange de livres, et pas n’importe lesquels, des livres exclusivement écrits par des femmes ! Assez rigolo.

Ce que j’aime avec Roddy Doyle, c’est que tous ses livres ont un style très différents. Rien à voir ici avec Paddy Clark ou La Femme qui se cognait dans les portes, c’est encore différent de tous les autres.

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Paula Spencer

51kFzTcGrbL

Traduit par Isabelle Delord-Philippe

4e de couverture :  » A Dublin, le boom économique des années 2000 efface peu à peu les traces de la pauvreté. Dans sa petite maison, où vivent encore ses deux enfants, Leanne et Jack, Paula livre sa guerre personnelle à son propre passé. Elle vient de fêter ses quarante-huit ans et a décidé que ça suffisait : elle ne laisserait plus l’alcool détruire sa vie. Depuis quatre mois et cinq jours – précisément -, elle ruse avec ce tueur à la fois séduisant et repoussant. Déployant mille stratégies pour l’abattre, elle mène une guérilla de tous les instants. Fascinés par son courage, enchantés par son piquant, nous partons avec elle à la reconquête du bonheur.
D’un sujet difficile, Roddy Doyle tire un roman d’une pétulance revigorante. Usant de cet humour décalé déjà à l’oeuvre dans la « triologie de Barrytown », il crée avec Paula Spencer un personnage inoubliable, symbole d’une Irlande surmontant lentement les traumatismes de son histoire. »

Roddy Doyle est surtout connu en France pour The Commitments (autrement dit, les « engagés »)  et Paddy Clake ha ha ha. Pourtant il a écrit quantité d’autres romans, que pour ma part, je préfère. Ce roman est la suite de La femme qui se cognait dans les portes et j’ai retrouvé avec plaisir Paula Spencer. Je précise qu’on peut tout à fait lire ce roman sans avoir lu la premier volume – même si c’est mieux de l’avoir fait !

Ce livre a été écrit, tout du moins publié en 2006, autrement dit en plein boom du Tigre Celtique qui ne savait pas encore qu’il aurait une fin catastrophique. N’empêche, Roddy Doyle n’a pas son pareil pour décrire avec humour le quotidien d’une femme irlandaise ordinaire et pauvre. Comme dans La femme qui se cognait dans les portes, on oublie totalement que l’écrivain est ici un homme : il parvient à se glisser dans une peau féminine avec tellement d’aisance que ça en est stupéfiant !

Paula, qui a jeté son alcoolique de mari à coups de pied au cul après des années de maltraitance, a toujours, dans cet opus, un caractère bien trempé mais aussi un coeur gros comme une maison.
C’est avec étonnement et curiosité qu’elle regarde la nouvelle Irlande cosmopolite, elle qui n’a jamais passé la frontière de Dublin et qui ne connaît même pas toute la capitale irlandaise. Elle fait des ménages et ses collègues de travail sont roumains et nigérians et, en plus, ce sont des hommes, observe-t-elle avec malice : « Voilà un autre grand changement, peut-être le plus grand de tous. Les hommes de ménages. Des Nigérians et des Roumains. » Elle n’hésite pas à engager la conversation avec les caissières du supermarché hard-discount de son quartier, où « les caissières sont presque toutes étrangères » et ça aussi, c’est un vrai changement. Notre héroïne ouvre son coeur au monde, sans a priori mais avec pas mal d’étonnement.

Peu à peu Paula acquiert une autonomie financière qui lui permet de se faire des petits plaisirs à elle et surtout aux siens. Elle découvre la société de consommation qui se développe comme un cheval au galop en Irlande – ce qui ne veut pas dire qu’elle n’existait pas avant non plus ! Les supermarchés sont mêmes ouverts 24h/24 pour certains.
Cependant, son quotidien n’est pas sans nuages : sa fille Leanne, qui a assisté petite au passage à tabac de sa mère lorsqu’elle était enfant, et qui s’interposait pour la protéger, est aujourd’hui une jeune femme très fragile… Jack (le plus jeune fils de notre héroïne) semble parfois douter sa mère. Paula doit affronter le regard critique de sa progéniture. Et comme si cela ne suffisait pas, une de ses soeurs doit aussi vaincre le pire…
Mais les femmes de ce roman sont toutes des femmes fortes ! Autant dire que la fin ne vous fera pas pleurer !!

Roddy Doyle nous livre ici un roman plein de tendresse et doté d’un humour qui fait mouche, le tout surmonté d’une bonne bouffée d’optimisme irlandais. A se prescrire sans modération !

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

La femme qui se cognait dans les portes

41CVOPRg5LL__SS400_

Traduit par Isabelle Delord-Philippe

4e de couverture : « Après le succès de sa trilogie de Barrytown et le triomphe de Paddy Clarke Ha Ha Ha, Roddy Doyle réussit un nouveau tour de force avec ce roman où il trouve – lui, un homme – le ton juste pour dire « Moi, Paula, trente-neuf ans, femme battue ». C’est avec un mélange d’humour – irlandais bien sûr – et de cruauté qu’il prend la voix de cette Paula Spencer, une Dublinoise dont la vie conjugale a été ponctuée de raclées, de dents et de côtes brisées, alcoolique au surplus et par voie de conséquence. Mais qui reste digne et garde la force de prétendre, à l’hôpital, après chaque dérouillée, qu’elle s’est « cognée dans la porte », un grand livre ».

Roddy Doyle réussit un tour de force littéraire pour évoquer un sujet délicat et difficile. La première chose surprenante que l’on constate une fois le livre terminé, c’est qu’on a complètement oublié, pendant la lecture, qu’il a été écrit par un homme ! Le récit à la 1ère personne n’y est sans doute pas pour rien, celui du témoignage et du vécu. Mais surtout les sentiments, les émotions féminines sont incroyablement restitués. Paula, Dublinoise, fait le récit de son enfance, de sa famille, de la rencontre de celui qui deviendra son mari, un certain Charlo Spencer, pendant les trois quarts du livre. On en vient même à se demander si le livre traite bien du sujet que l’on croyait et que le titre laisse deviner : celui d’une femme battue. En effet, pendant les trois quarts du livre il n’est pas question de coups et de maltraitance, mais de bonheur, de souvenirs d’école, d’enfance, de jeunesse et de fiesta que Paula et ses soeurs se racontent. Le présent se superpose au passé, les pistes temporelles sont brouillées. Puis la violence surgit et se déchaîne quand on ne l’attendait plus, d’un coup (c’est le cas de le dire!), sans explications. Charlo (nom prédestiné!) en colle une à Paula parce qu’elle lui a dit d’aller se faire ton thé lui-même. Tout au long du récit, ce sont alors des dents cassées, des yeux au « beurre noir », des cheveux arrachés, des coups de poings etc. Pour tenir le choc, pour ne pas commettre le pire, il y a l’alcool. Paula devient alcoolique. Une aubaine pour son abruti de mari, qui lorsqu’elle est trop amochée, l’emmène à l’hôpital en disant qu’ivre, elle s’est cognée dans une porte… Pourquoi Charlo agit-il ainsi se demande Paula et le lecteur avec elle. L’auteur ne donne aucune explication parce qu’il n’y en a aucune à donner et laisse le lecteur juger : Charlot n’a aucune excuse. Charlot est un assassin. Charlot est un malade. Charlot est un macho. La violence est purement gratuite. Le roman, malgré ce sujet délicat, est bourré d’humour et Paula a son franc parler. La manière dont elle parvient à se débarrasser de son tyran est hilarante et une juste vengeance pour les humiliations subies pendant des années. Pour maintenir un peu de suspens, je vous ne dis pas comment…

Je mets ce livre en première place de mon hit-parade des romans de Roddy Doyle pour adultes, loin devant Paddy Clake ah! ah!ah!, le livre qui a rendu Roddy Doyle populaire (mais que je n’ai pas trop aimé, sans doute parce que difficilement traduisible).

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Chimères

515Sd2pCt8L

Traduit par Stéphane Camille

4e de couverture : A vingt ans, Kathleen quitte sa terre natale sans se retourner. Croyant se libérer d’une Irlande qui peut briser les femmes et les enterrer vives sous le poids des traditions, elle rejoint Londres pour mener sa vie d’adulte du côté du vainqueur. Jusqu’au jour où, devenue journaliste, elle rentre au pays enquêter sur un scandale qui ne cesse de la fasciner: la liaison entre une aristocrate anglaise et son palefrenier irlandais au temps de la famine. Une passion folle, symbole de la revanche sociale de tout un peuple, qui ne tarde pas à se muer en questionnement sur le désir, l’exil, l’identité, la vérité…

Chimères (titre en v.o. : My Dream of You, tellement plus évocateur!) est pour moi le plus beau des romans de la très grande Nuala O’Faolain, un tour de force littéraire qui, par le mélange les genres, la mise en abyme entraîne le lecteur vers une quête, comme Kathleen, l’héroïne. Celle de la vérité.

Kathleen  qui écrit des articles pour un magazine de voyage, revient sur sa terre natale irlandaise pour enquêter sur une passion qui fit scandale juste après le Grande Famine : la liaison d’une aristocrate anglaise avec son palfrenier irlandais (cette liaison fait penser à une autre lady d’ailleurs…). Cette histoire, véridique, a donné lieu à un procès (« le procès Talbot »). Mais le thème du roman est bien plus qu’une simple histoire d’amour scandaleuse. Le lecteur, comme Kathleen, le découvre au fur et à mesure.

Cette histoire, dont Kathleen veut écrire le roman, l’entraîne dans une interrogation sur elle-même, sur la condition des femmes en Irlande, hier et aujourd’hui, sur le rapport à l’écriture, la vérité, le mensonge, la réalité, la fiction, sur le rapport à l’Autre, l’amitié, l’amour, sur l’histoire de l’Irlande, sur le sens de la vie…

Nuala O’Faolain est pour moi la plus grande écrivaine de l’Irlande contemporaine. J’ai lu tous ses romans et l’autobiographie qui l’a menée sur le devant de la scène littéraire : On s’est déjà vu quelque part ? Son décès prématuré en mai 2008 a suscité beaucoup d’émois en Irlande et pour cause !

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Le voyage de Felicia

4100NEA61QL__SL500_AA300_

Traduit par Katia Holmes

4e de couverture : « Elle cherche Johnny. Désespérément, c’est-à-dire – paradoxe des mots – l’espoir chevillé à l’âme et au corps. Johnny et Felicia se sont connus au pays, en Irlande, à la faveur d’un mariage. Brève rencontre : ils s’aiment ou croient s’aimer; lui regagne l’Angleterre où il a trouvé du travail – sans laisser d’adresse. Elle décide de franchir la mer pour le retrouver.
Felicia erre dans la grande ville noire, autrefois fleuron de l’industrie anglaise triomphante, aujourd’hui cité dévastée par la crise, le chômage, le racisme, la violence. Johnny reste introuvable. Portée par une passion qu’alimente le seul souvenir d’un instant volé, Felicia finit par s’enfermer dans son rêve, sans espoir de secours, bientôt incapable d’empoigner la réalité qui s’offre. Inapte au métier de vivre, elle ne se soutient plus que de cet amour fantôme.
Son errance l’expose à d’étranges rencontres. Ainsi croisera-t-elle la route de Hilditch, inquiétant compagnon d’infortune, âme perdue dans ses fables – assassin peut-être. Il ne pourra pas l’empêcher d’aller jusqu’au bout de sa dérive : quête sans absolu, absurde descente aux enfers fouettée par tous les mauvais vents du sort, où même l’ordinaire solidarité humaine fait défaut – sinon entre paumés… et encore.
Aucun coup de tonnerre au long de cette tempête que l’on dirait filmée au ralenti et qui débouche sur un silence sidérant: ce silence auquel le monde d’aujourd’hui, en sa folie, refuse obstinément de prêter l’oreille. »

A regarder la couverture, on s’attend à un roman qui se déroule au XIXe siècle. Nous sommes pourtant dans les années 80, en Angleterre, aux environs de Birmingham. La 4e de couverture me semble beaucoup trop interprétative. Il s’agit ne s’agit pas, à mon humble avis, d’un roman sur le chômage, le racisme et la violence.

Felicia quitte son Irlande natale pour retrouver son amant. Tout simplement parce qu’elle est enceinte. Ce personnage m’a agacée tout le long du récit par son innocence poussée à l’extrême. La caricature de la pauvre fille qui débarque de sa campagne. Un effet voulu par Trevor dont on se rend compte à la fin du roman. Sur son chemin, elle croise l’inquiétant personnage de Mr Hilditch, vieux garçon, aux moeurs étranges, qui a tout du psychopathe et dont le passé est laissé à l’imagination du lecteur, ou du moins, ce dont il a fait de ses anciennes « amies ». Puis notre pauvre héroïne complètement paumée manque de peu de se faire embrigadé par des illuminés d’une secte religieuse, qui, une fois qu’ils tiennent leur proie, ne la lâche plus. Elle passe ensuite du temps en compagnie d’une clocharde irlandaise, débarquée il y a des années de son île, étrange reflet d’elle-même et d’un couple de drogués.

Ce roman a tout le long des accents de thriller psychologique.Le personnage de Hilditch est franchement flippant. Beaucoup trop propre sur lui au quotidien pour être tout à fait honnête. Ce qu’il arrive à faire faire à Felicia vous laisse pantois. Seulement la fin du roman révèle quelques surprises. Un roman d’apprentissage d’une fille des années 80 qui n’a rien d’un roman d’amour. Même s’il en reprend les codes, c’est pour mieux les retourner. J’ai beaucoup apprécié l’analyse psychologique fine de l’écrivain pour ses personnages, au-delà des apparences. Ainsi que la peinture qu’il fait de la société : la solitude des personnages, chacun dans leur univers, égoïstes, chacun à leur manière. Peinture pessimiste mais réaliste, hélas!

Le voyage de Felicia (Felicia’s Journey) a été écrit en 1994 et traduit en français en 1996 par les éditions Phébus. Il a obtenu de nombreux prix, dont le Whitbread et le Sunday Express Award pour ce roman.

Le cinéaste Atom Egoyan a tiré une adaptation du roman en 1999 (je ne l’ai pas vue) :

affiche

Publié dans Littérature irlandaise | Laisser un commentaire

Cet été-là

51fHX8-xLOL

Traduit par Bruno Boudard

4e de couverture : « Nous sommes à Rathmoye, petite ville d’Irlande, dans les années 1950. Lors des obsèques de la vieille et riche Mrs Connulty, Ellie, seconde épouse du fermier Dillahan, aperçoit aux abords de l’église un drôle de personnage qui photographie l’événement. Les endeuillés, le cortège, le cimetière… Florian Kilderry attire les regards, suscite la curiosité des indiscrets, mais lui n’a d’yeux que pour Ellie. L’amour s’empare d’eux. Ellie crois qu’elle va rompre avec la monotonie de sa vie, avec la tendresse sans relief et pourtant sincère de son époux. Mais Florian, jeune homme depuis peu orphelin, ne songe qu’à quitter l’Irlande. Il n’est que de passage…
Cet été-là est sans doute l’un des plus beaux romans de William Trevor, avec En lisant Tourgueniev. »

William Trevor prend le temps de poser le décor de son roman : pendant une centaine de pages, il ne se passe rien, mis à part l’irruption de Florian Kilderry dans la vie monotone des habitants d’un petit village irlandais. Florian n’a rien fait de mal, juste pris des photos lors des obsèques d’une dame bien riche, Mrs Connulty, qui laisse deux orphelins, de grands enfants qui continueront à tenir la pension sans elle. Grâce à Miss Connulty, on sent rapidement que les cancans vont bon train dans ce trou perdu où les villageois ont une vie morne, avec des habitudes bien ancrées. Dès le début je n’ai pas aimé cette Miss Connulty : c’est bien la commère de l’histoire, celle qui brode alors qu’elle n’a pas vu grand chose, si ce n’est Florian marcher à côté d’Ellie Dillahan, une orpheline épousée par un fermier veuf dont elle était la domestique. Pendant tout le roman, on frissone pour cette pauvre Ellie à cause de cette bonne femme…
Parce qu’effectivement, Ellie aura une aventure, celle d’un été, avec Florian, elle qui a épousé un fermier non pas par amour, mais parce que c’était une opportunité : qui voudrait d’une orpheline ? Cet homme est doux et attentionné, donc Ellie n’est pas malheureuse. Elle a juste la vie très monotone d’une fermière. Florian va bouleverser tout cela .

Au début, on se méfie aussi de Florian, puisqu’on sait par avance, contrairement à Ellie, qu’il va quitter définitivement l’Irlande. Né d’une mère catholique italienne et d’un père irlandais protestant, on se demande si, finalement Miss Connulty a raison, si c’est un « oiseau de mauvais augure ». Mais « comment peut-on traiter quelqu’un d’oiseau de mauvais augure, quand on ne le connaît pas ou qu’on ne sait rien de lui ?« .

William Trevor, après avoir soigneusement planté le décor et brossé un portrait non dégrossi de ses personnages, amène le lecteur à voir au-delà des apparences et laisse le trio amoureux dévoiler ses blessures. Chacun d’entre eux est hanté par les fantômes de leur passé respectif.

Les personnages sont attachants. Ellie et Florian sont réellement amoureux mais la rupture, cette épée de Damoclès qui pèse sur tout le roman (avec comme pendant le risque du scandale), ne finira pas tout à fait comme on aurait pu s’y attendre au début du roman, même si elle a bien lieu : pas de tragédie déchirante, pas de pathos mais plutôt un sentiment de tranquillité retrouvée.

J’apprécie le style très lent et tranquille de William Trevor, son souci du détail et, surtout, toute la poésie de sa plume.

Je confirme la réputation qui suit William Trevor depuis 1958 : c’est un très grand écrivain irlandais !
Originaire des environs de Cork, il est protestant et vit à Londres depuis 1954. L’Italie semble le fasciner car elle hante nombre de ses romans, dont celui-ci, qui pourtant qui sent bon la campagne irlandaise.

Merci aux éditions Phébus pour le livre.

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Coups du sort

Trevor-Elleston-Coups-Du-Sort-Livre-896815605_ML

Traduit par Renée Kérisit


« Vivre loin des troubles qui déchiraient l’Irlande au début du siècle, telle semblait être la destinée de la famille Quinton : l’acte sauvage et gratuit de soldats aveuglés  par la haine détruira cette harmonie pour trois génération ».

Ce roman n’est plus édité en France (mais on le trouve dans les bonnes bibliothèques ou d’occasion) et c’est vraiment dommage : sans doute le meilleur que j’ai lu de William Trevor.

Somptueusement écrit, envoûtant à souhait, un zeste gothique avec une demeure bourgeoise qui vire à la ruine, il raconte l’histoire de Willie, (fils d’une Anglaise ayant épousé un Irlandais, comme ce fut aussi le cas de sa grand-mère), de sa cousine Marianne et d’Imelda (je ne peux pas vous dire qui c’est sous peine de « spoiler »)….

Le lecteur traverse l’histoire irlandaise sans aucune date mais beaucoup d’indices et croise même à un moment donné Michael Collins, le grand leader ayant arraché la plus grande partie du pays au joug britannique. Le roman est construit sur une alternance de points de vue et de manière chronologique. C’est Willie qui prend la parole en 1983 et qui s’adresse à une personne féminine dont on ignore l’identité. Puis c’est au tour de Marianne de s’exprimer et là le puzzle commence à prendre forme. Le meilleur étant évidemment pour la fin !

William Trevor rétablit une vérité oubliée. J’ai vraiment apprécié ces personnages hors normes, loin des caricatures et du clivage traditionnel irlandais.
Je maintiens le suspense…
En tout cas, c’est un coup de coeur, qui d’ailleurs a obtenu le Whitbread Award du meilleur roman en 1983.

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Le silence du jardin

 

51MYZ9HXFTL._SX321_BO1,204,203,200_

 Traduit par Katia Holmes

Dans un manoir perdu sur une île dans le sud de l’Irlande au début du XXe siècle, vivent des anglo-irlandais. Ils s’entendent bien avec les Irlandais et adorent balancer des vannes sur les Anglais. Sarah Pollexfen, parente pauvre de la famille, est employée comme gouvernante pour s’occuper des trois enfants du clan Rolleston, orphelins de mère. Puis elle rentre chez elle, au presbytère près de Bandon, sinistre et froid. Pendant des années elle rêve des années idylliques qu’elle a passé à Carriglas (le nom du manoir) et n’a qu’une envie : y retourner. Ce qui se produira 25 ans après sa première arrivée. Entre temps, la Première Guerre mondiale est passée par là, les enfants ne sont plus des enfants mais sont devenus orphelins (père tué lors des combats). Le manoir part à vaux-l’eau.

C’est tout à fait volontairement que je n’en dis pas plus sur cette histoire qui m’a frappée par ses personnages hors normes et par la manière dont elle est traitée, avec justesse, humanité mais aussi sans concession.
Une bonne touche de suspense, quelques fantômes qui traînent dans les placards, du tragique mais aussi de l’humour, et ça vous en bouche un coin pour un moment !
Si vous aimez les romans « Big House », je vous conseille vivement de tester celles à la sauce trevorienne, ça vous changera et ça vous étonnera ! J’ai lu ce roman en V.O. également et c’est encore plus savoureux.

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Lucy

51Q4MM2W7ZL

 Traduit par Caroline Martinez

4e de couverture : « Une gamine refuse de suivre ses parents à l’heure où la famille décide de s’exiler hors d’Irlande. Elle disparaît, on la recherche en vain, tout le monde la croit morte… jusqu’au jour où elle s’en revient dans la maison vide, désertée par ses habitants d’hier. Lucy ne tarde pas à comprendre qu’elle a voulu, en quelque sorte, cette vie d’orpheline : qu’une force secrète en elle refuse ce que les autres appellent le bonheur… Dans  la lignée mélancolique d’En lisant Tourgeniev, un très grand Trevor. »

Je confirme la dernière partie de la dernière phrase de la 4e de couverture : du très grand Trevor ! Par contre, je modère la thématique de refus du bonheur par Lucy . Ce n’est d’ailleurs pas le sujet essentiel du roman ou du moins pas que cela !

Lucy est une petite anglo-irlandaise, qui comme toutes les familles de la « Protestant Ascendancy » d’Irlande, vit dans une belle demeure. Seulement, dans les années 20, les choses sont compliquées en Irlande : la guerre d’indépendance fait rage, puis la guerre civile. Alors, autant dire qu’il ne fait pas bon du tout être anglo-irlandais ! Les parents de Lucy ne se sentant plus en sécurité alors que les belles demeures comme la leur sont incendiées, que le capitaine Gault, le père de Lucy a blessé à l’épaule une activiste nationaliste s’étant introduit sur son domaine, dans le but de faire la même chose que chez ses voisins, ils décident de quitter ce pays qu’il aime tant mais qui leur est si hostile. Mais Lucy, du haut de ses 8 ans en a décidé autrement : elle veut rester. Très attachée à la maison et à ce qui est aussi son pays au même titre que les Irlandais catholiques, elle se cache, ne mesurant pourtant pas toutes les conséquences de son acte. Lorsqu’elle revient dans la demeure de ses parents, ceux-ci sont partis, pensant qu’elle s’est suicidée ! Mais elle retrouve les fidèles domestique, Henry et Bridget, qui lui serviront de parents de substitution et veilleront tendrement sur elle, même adulte, jusqu’à ce que la vieillesse les emporte.

J’ai absolument adoré ce roman de la veine « Big house », que je mets sur le même pied d’estale que Coup du sort : William Trevor vous emporte dans un univers irlandais sans doute moins connu que celui de l’Irlande catholique et nationaliste. Le personnage de Lucy, femme au caractère bien trempé mais d’une extrême douceur est très attachant, même si on peut lui reprocher son inertie et son refus d’épouser celui qu’elle apprécie et inversement : une sorte d’auto-flagelation, de punition en raison de sa mauvaise conscience, qui lui fera rater sa vie sentimentale. Cependant, Lucy n’est pas malheureuse  car en dépit d’énormes sacrifices, elle a obtenu ce qu’elle voulait : rester en Irlande, rester sur sa terre et dans sa maison. Elle le fera jusqu’au bout, émouvante dans sa solitude et regrettant d’être, femme vieillissante désignée comme la « dame protestante », parce que dans l’Irlande d’aujourd’hui (le roman se termine à l’ère de l’Internet), « une Protestante, c’est une relique attardée, respectée pour ce quelle était, mais qui n’avait pas sa place ».

Dans ce magnifique roman, William Trevor amène une réflexion sur l’extrêmisme, dépoussiérant l’Histoire de l’île d’émeraude, et amenant sur le devant de la scène une thématique que je ressens comme encore assez taboue : la chasse à l’anglo-irlandais, dans une Irlande nationaliste prise au piège de la violence. Cependant, il est également important de remettre les choses dans leur contexte : celui de la provocation de part et d’autre, ayant eu pour résultats des milliers de morts, dont bons nombre d’innocents, des deux côtés.

Grâce à William Trevor, je ne regarderai plus jamais les belles demeures irlandaises sauvées du massacre de la même manière !

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire