Frangine

frangine

C’est la rentrée. Joachim rentre en terminale et Pauline en classe de seconde. Ils sont frère et soeur. C’est Joachim nous raconte au quotidien ce qui s’est passé en ce début d’année scolaire dans un lycée tout ce qu’il y a de banal, ni pire ni meilleur qu’un autre. Un lycée de la France d’aujourd’hui. Lui, il est plutôt à l’aise dans ses baskets, bon élève et observateur. Surtout quand il s’agit de sa petite soeur qu’il voit se renfermer, pleurer…  Très secrète, Pauline n’ira pas d’emblée vers lui pour expliquer ce qui lui arrive.

Et quand il le découvrira, Joachim décidera de toute façon de ne pas en parler à ses parents, pour les protéger. Ses parents ce sont Julie et Maline…
Julie travaille dans une jardinerie et Maline est éducatrice dans un centre de rétention fermé pour ados en déroute. Deux femmes ce qu’il y a de plus normal. Et aux yeux de Joachim et Pauline, une famille comme les autres, avec les mêmes problèmes que n’importe quelle famille : des engueulades, des problèmes de boulot, de la fatigue, des rires, des pleurs, des grand-parents, des souvenirs, des albums photos.  Enfin deux ados avec des problèmes d’ados. Joachim en pince pour une fille de son lycée. Mais Pauline se morfond.

Parce que Pauline est harcelée par ses camarades qui ont appris qu’elle avait deux mamans. On la traite de « gouine » (ben oui, si vous avez des parents homos, forcément, vous l’êtes, dans leur tête), on insulte ses parents, on la menace sexuellement, etc. C’est le fait des élèves, mais les adultes qui apprennent la violence psychologique subie par cette gamine ne volent pas non plus forcément à son secours. Heureusement, il y a un prof de sport, à qui Joachim va se confier. Heureusement aussi Pauline est quelqu’un de courageux, qui, malgré son accablement, trouvera le moyen d’affronter ses adversaires à sa façon (bonne partie de rigolade au rendez-vous pour le lecteur !)

Un livre que je n’aurais pas ouvert si je m’en étais tenue à la couverture que je trouve très moche. Mais pour en avoir entendu largement du bien, je l’ai ouvert et je ne l’ai plus lâché, absorbée par le ton percutant de Marion Brunet qui aborde un sujet d’actualité : l’homophobie.

Un roman sur l’intolérance, les préjugés et la bêtise. Cependant, Marion Brunet n’élude pas non plus les problèmes : les deux adolescents se posent inévitablement des questions sur leur père génétique; Julie et Malin ont dû se rendre à l’étranger pour mener à bien leur projet de fonder une famille ; c’est Julie qui a porté les enfant, mais est-ce que Malin se sent moins mère pour autant ? Bref, qu’est-ce qu’un père et qu’es-ce qu’une mère ? C’est quoi une famille ?

L’auteur démontrer aussi, à travers la figure des grands parents dans ce roman, que les familles hétéro-parentales ne sont pas forcément parfaites : les grands-parents sont divorcés ou alors ont rejeté leur fille quand elle leur a annoncé qu’elle était « gay » et qu’elle allait quand même fonder une famille.
Elle met en balance avec beaucoup de justesse la question de la « normalité ». En fin de compte ce qui fait le plus de mal à ces ados et leurs parents, c’est l’intolérance des autres.

Un roman primé dont j’ai apprécié le ton juste (pas du tout moralisateur), le franc parler , l’écriture dynamique et l’humour qui pointe par moments.

Un autre roman est paru récemment, La gueule du loup : je sais déjà que je vais le lire.

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Sans prévenir

sansprevenir

 Traduit par Marie Hermet

4e de couverture : « A quinze ans, Francis Wootton est passionné de vieux films, de musique rock et de lectures romantiques. Mais avant tout, il ne se prend pas au sérieux. Sans prévenir, un jour, la vie bascule. On lui diagnostique une leucémie. A l’hôpital où il entre pour son traitement, il rencontre Ambre, son caractère de chien, son humour, sa vulnérabilité. »

On a beaucoup comparé Sans prévenir à Nos étoiles contraires de John Green. La quatrième de couverture le stipule aussi.  Pour avoir lu John Green, je dirai qu’à part le thème de la maladie pendant l’adolescence, ces deux livres sont assez différents, tant par le ton du livre que par le caractère des deux adolescents malades. Je ne vais pas me livrer à une comparaison parce que ça ne rime à rien, mais j’ai trouvé celui-ci beaucoup plus gai.

Beaucoup de personnages peuplent ce roman. Francis nous décrit sa famille : un frère aîné qui ne s’est pas vraiment remis de la mort de Curt Cobain ; un père qui a quitté le foyer ; une soeur jumelle morte à l’âge de sept ans écrasée par un camion sous les yeux de sa mère… Et pour parfaire le tout, une leucémie qui lui tombe dessus, sans prévenir.
L’hospitalisation. Une chambre avec deux autres ados qui sont très différents de lui, moins matures. L’arrivée d’Ambre qui va bouleverser sa vie d’ado malade et le faire tomber amoureux pour la première fois alors qu’il se bat contre la maladie. Un amour réciproque, perturbé par leur cancer. Mais heureusement, le texte s’attarde pas sur la souffrance, les détails scabreux de la maladie, et si l’auteur décrit par moment les symptômes dus au traitement et les moments de grande fatigue deux adolescents, il s’attache surtout à décrire la vie et c’est ce que j’ai vraiment apprécié. Ca tourbillonne de vie, même. Beaucoup d’humour avec le franc parler de ces gamins qui continuent malgré tout de vivre leur adolescence comme (presque) tous les adolescents. Entre coups de gueule, moqueries et même une grosse bêtise qui les mènera visiter le poste de police. Le personnage d’Ambre est une vraie tête brûlée qui, en plus d’un caractère ombrageux, n’a pas peur de grand chose mais elle a le coeur sur la main. Francis, beaucoup plus discret, se réfugie dans la littérature, les vieux films, le rock. Leur film fétiche sera  Certains l’aiment chaud

Des gamins attachants issus de milieu social différent. Deux mères hors normes toutes les deux, un peu déjantée chacune à leur manière, qui vont se regarder en chien de faïence avant de devenir amies. Deux familles qui finalement seront liées à vie, au-delà de la mort.

Je dois dire que la fin m’a vraiment surprise, interloquée même. Je suis revenue en arrière pour voir si j’avais bien lu. Mais oui…

Un roman qui ne s’achève pas sur la mort – même si on doit en passer par là pendant le récit – mais sur la vie qui continue.
Un livre avec beaucoup d’humour et quelques scènes savoureuses, loin de toute mièvrerie.

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Refuges

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Mila, jeune romaine de 17 ans, retourne, le temps d’un été, à Lampedusa, l’île où elle passait ses vacances enfant. Elle n’y avait pas remis les pieds depuis six ans. La maison familiale, la Pointe des Orangers, est toujours là. La famille est toujours là. Seul n’est plus là, le petit frère de Mila, mort d’une méningite alors qu’il était bébé.
La seule chose qu’elle redoute : passer quatre semaines avec ses parents, parce que juillet est depuis un mois funeste. « Depuis que Manuele était mort, c’était toujours la même chose : où qu’ils soient, Mila avait toujours l’impression que son père cherchait à remplir le temps, de manière tellement désespérée que c’en était presque comique. » La seule solution pour Mila d’échapper à l’ambiance morbide est de trouver un vélo est de partir explorer l’île. Gina, sa tante, va réaliser son voeu et lui prêter une vieille bicyclette  Bianchi, d’un vert un brin kitch.
Sa mystérieuse cousine Paola, étudiante au visage de Madone, lui révèlera les secrets de Lampedusa, île paradisiaque, surnommée l’île du Salut.

Les aventures de Mila et de Paola sont entrecoupées, au fil de la lecture, par huit voix, venant de l’autre côté de la Méditerranée, d’Erythrée plus précisément. Les voix  de jeunes de leur âge, qui décrivent le calvaire de leur vie dans leur pays natal et leur espoir de trouver une existence plus humaine en Europe. Prendre tous les risques, quitte à le payer de sa vie, ce sera toujours mieux que vivre en Erythrée. Ces huit voix, nous les retrouveront embarquées dans un Zodiaque pour une traversée de l’Enfer.

La narration joue sur le contraste entre la douceur de vivre qui émane de Lampedusa, avec son soleil, ses plages de rêve, le bleu du ciel, les fleurs partout, la langueur des habitants et l’horreur décrite par les Erythréens. Mila a une histoire familiale compliquée depuis la mort de son petit frère, une famille brisée et figée dans la douleur. Elle cherche en Lampedusa un refuge et un espoir d’un futur plus serein. Les migrants Erythréens portent cet espoir en eux également. Le lien entre les deux histoires est de cet ordre : Lampedusa, l’île du Salut, l’île des refuges.

C’est l’énigmatique Paola à la beauté quasi mystique, qui révèlera à Mila la face cachée de cette île italienne aux confins de l’Europe : l’île des migrants clandestins, fuyant un véritable camp de travail forcé dans leur pays. Une véritable gifle pour Mila, la gifle qui l’aidera à grandir, surtout quand elle apprendra par la bouche de sa cousine qu’une loi votée en 2006 (la loi Bossi-Fini) a opéré « un durcissement des conditions d’accueil des migrants en Italie ». Une loi qui a « conduit à la mise en place de poursuites judiciaires pour toute personne, notamment les pêcheurs qui, recueillant un migrant, se retrouve de fait complice d’immigration illégale ».

Un roman magnifiquement écrit, qu’on ne lâche plus, sur un sujet d’actualité, comme souvent avec Annelise Heurtier. On se laisse porter facilement par la poésie de Lampedusa, on est tenu en haleine par les voix des migrants et horrifié par leur condition. Une lecture où l’on ne s’ennuie pas une minute et où l’on finit outré par la loi votée par le gouvernement Berlusconi de l’époque. Heureusement, un livre qui porte l’espoir dans les dernières pages.

Une lecture que j’ai apprécié même si mon horizon d’attente était un peu différent : je m’attendais à un récit davantage centré sur les conditions de vie des migrants survivants à Lampedusa, sur l’accueil réservé, le récit d’une rencontre, ce genre de choses-là.

En tout cas, un roman qui a le mérite de rappeler l’horrible réalité des migrants fuyant leur pays : s’ils fuient, c’est pour tenter de sauver leur vie, pas pour «  »profiter » des aides sociales des pays européens », comme le dit  très bien l’auteur à la fin du livre. Annelise Heurtier rappelle également que la loi Bossi-Fini « entre en contradiction avec plusieurs textes internationaux tels que la Convention des Nations unies sur les réfugiés », entre autres.

Merci aux Editions Casterman !

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Morwenna

morwenna

Traduit par Luc Carissimo

4e de couverture : « Morwenna Phelps, qui préfère qu’on l’appelle Mori, est placée par son père dans l’école privée d’Arlinghurst, où elle se remet du terrible accident qui l’a laissée handicapée et l’a privée à jamais de sa soeur jumelle, Morganna. Là, Mori pourrait dépérir, mais elle découvre le pouvoir magique des livres de science-fiction. Delany, Zelazny, Le Guin et Silverberg peuplent ses journées, la passionnent. Un jour, elle reçoit par la poste une photo qui la bouleverse, où sa silhouette a été brûlée. Que peut faire une adolescente de seize ans quand son pire ennemi, potentiellement mortel, est une sorcière, sa propre mère qui plus est ? Elle peut chercher dans les livres le courage de se battre. »

J’étais à la recherche de littérature galloise (parce que je retourne au Pays de Galles cet été, pour en découvrir le Nord) quand je suis tombée sur ce livre, avec un bandeau annonçant : « Un chef-d’oeuvre : Prix Hugo, Prix Nebula, British Fantasy Award ». Let’s go, adjugé vendu ! Pourtant j’innove en ce qui concerne le genre, parce que je ne lis jamais de Fantasy et je déteste Game of Thrones ou les choses de ce genre-là.

Morwenna a une famille compliquée dont elle explique peu à peu l’histoire dans le journal intime que nous avons entre les mains et qui couvre la période du 5 septembre 1979 au 20 février 1980. Elle a perdu sa soeur jumelle, Morganna, écrasée par une voiture. Morwenna en réchappera mais avec une jambe boiteuse. Elle ne peut se déplacer qu’avec une canne.  Elle n’a pas été élevée par ses parents mais par Grampar et Granmar. Son père, elle ne l’appelle pas « papa » mais « Daniel ». Celui-ci décide de lui faire quitter le Pays de Galles et l’envoie en pension dans une école anglaise. Changement de langue et de décor pour la gamine. Plus de vallées industrielles polluées mais un paysage plat en pleine campagne.
(En 1975, Morwenna et Morganna ont jeté un sort à l’usine de charbon locale,  Phurnacite parce qu’elle avait pollué l’air et tué la nature : une simple fleur jetée dans une mare et le lendemain l’usine fermait avec des licenciements en masse.)
Mais même le changement de décor ne pourra faire oublier à Morwenna la perte de sa soeur jumelle. Elle n’a pas pu faire son deuil et en plus, en Angleterre, elle arrive difficilement à voir les fées. Parce que Morwenna a ce don. Elle essaie pourtant de les trouver, elle les appellent en gallois avant de se dire que peut-être, ici, elles ne parlent qu’anglais ! Elle découvre que sa mère est une sorcière qui lui veut du mal. Alors pour fuir tout ça et se reconstruire, Morwenna se réfugie dans les livres de SF : elle a de la chance parce qu’entre la bibliothèque de l’école, celle de la ville, la librairie et l’argent que lui donne son père, elle sera comblée. Surtout quand on lui propose de participer au club de lecture. Elle y rencontrera des gens bien plus intéressants que ses camarades de pensionnat, un certain jeune homme en particulier, va capter son attention….

Un roman d’apprentissage à la sauce fantasy. Une héroïne très intelligente et attachante. Des « fées », dont Morwenna a une connaissance encyclopédique sans pour autant savoir qui elles sont vraiment. Un univers très réel d’un côté et une plongée fantastique au coin de la page. Je me suis laissée prendre au jeu grâce aux phrases de la gamine qui font mouche.

Pourtant, j’ai eu du mal avec le style de l’auteur, cette écriture très alambiquée parfois qui vous fait perdre le fil. Et surtout, j’ai eu vraiment du mal avec l’énumération des romans de SF qui occupe une grande partie du roman. Ca m’a fait un peu l’effet d’un catalogue (d’autant plus inutile pour moi que je suis une « bille » en SF!). Morwenna est une grande lectrice capable de lire deux livres par jour. On comprend donc qu’elle en parle beaucoup puisque c’est son loisir principal et surtout son échappatoire. Mais bon, lui faire citer et re-citer des tonnes de référence SF est un peu indigeste à la lecture. Voici les principaux défauts que j’ai trouvés au roman.

Le reste est très distrayant, plein de charme et non dénué de réflexion.
L’histoire d’une (re)naissance originale. Mais pour moi peut-être pas le chef-d’oeuvre annoncé. J’ai dû passer à côté de quelque chose.

Quelques extraits :

« Il désire vous voir, ai-je dit aux fées en gallois. »

« Ils [les elfes] parlent, enfin ceux que je connais parlent, mais ils tiennent des propos bizarres, et uniquement en gallois. Généralement. J’en ai rencontré un à Noël qui parlait anglais. »

« L’auteur n’est pas responsable de ce que l’éditeur met sur la couverture. »

« Un beau garçon comme ça, en chemise rouge à carreaux, qui lisait, réfléchissait et parlait de livres, c’était plus rare qu’une licorne. »

« Les fées ont tendance à être soit très belles soit absolument hideuses. »

« Les bibliothèques sont vraiment géniales. Mieux même que les librairies. »

« Cette école rendrait n’importe qui communiste.
J’ai lu Le Manifeste du parti communiste aujourd’hui, il est très court. Vivre dans cette société serait comme vivre sur Anarres. Je suis partante tout de suite. »

« Selon Miss Carroll, T. S. Eliot travaillait dans une banque quand il a écrit La terre gaste, parce qu’être poète ne paie pas. »

« Porter un uniforme sept jours sur sept, c’est comme être en prison. »

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Et je danse, aussi

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 C’est en regardant une célèbre émission télévisée d’actualité littéraire que j’ai découvert que l’auteur de Terrienne (à savoir Jean-Claude Mourlevat) avait eu une idée un peu farfelue : envoyer un mail à Anne-Laure Bondoux (le premier qu’envoie Pierre-Marie Sotto à Adeline Parmelan) et d’attendre sa réaction. Anne-Laure Bondoux, alors plongée dans l’écriture d’un roman, se prend au jeu d’un roman épistolaire à quatre mains. Je dois dire que ça m’a bien intriguée de savoir ce que ça pouvait donner. Donc je me suis jetée dessus.

Pierre-Marie Sotto, écrivain célèbre et Prix Goncourt trouve un jour dans sa boîte aux lettres une mystérieuse enveloppe avec au dos l’adresse email de son expéditrice, une certaine Adeline Parmelan. Pensant qu’il s’agit d’un manuscrit, il répond à sa mystérieuse interlocutrice qu’il n’ouvrira pas l’enveloppe puisque lire ce genre de document relève du boulot d’un éditeur et pas de celui d’un écrivain. N’empêche, Pierre-Marie Sotto ne se doute pas encore que ce premier courriel est le début d’une longue correspondance, celle de ce roman épistolaire de près de trois cents pages que nous tenons entre nos  mains…

Les deux personnages principaux se dévoilent peu à peu. Surtout Pierre-Marie, l’écrivain connu et reconnu mais en panne d’écriture depuis plusieurs années. Il a déjà correspondu avec une lectrice, avant Adeline, mais celle-ci est partie en Irlande pour suivre son mari ! Pierre-Marie a cessé de lui écrire car il trouvait que sa prose collait « sans doute trop près à sa réalité » : « Je lui aurais volontiers pardonné de s’inventer un peu. »
Pourtant notre écrivain est celui qui s’invente le moins dans sa correspondance avec Adeline. Ainsi, il lui dévoile pourquoi il a cessé d’écrire et pourquoi, un jour, il a réussi à décrocher le Goncourt. Ben oui : Pierre-Marie a eu une muse en la personne de sa cinquième épouse ! Une belle Italienne, traductrice, qui s’est fait la malle, sans prévenir. Il ne sait pas pourquoi ni même si elle est encore vivante. Depuis, il se morfond et s’ennuie.

Pierre-Marie est un personnage très sincère pour un écrivain. Il ne cache rien. Il va jusque à corriger les inexactitudes de sa vie privée qu’Adeline a trouvé sur Internet : « Marié trois fois ? C’est faux je l’ai été quatre. Et j’ai six enfants » « Ma troisième femme est norvégienne (…) Choc des cultures. Nous nous sommes séparés en bons amis. Nos trois enfants sont bilingues. »

Mais bon, le pauvre gars, maintenant , il est tout seul et en plus il ne parvient pas à écrire !  Adeline lui prend le pouls, tente de lui donner de l’allant :
 » Soyez écrivain dans le silence et le désarroi, soyez écrivain sans un mot, sans une virgule ».
« Depuis quand vos personnages vous emmerdent-ils ? Depuis quand avez-vous perdu votre flamme ? Voulez-vous un briquet ? »
« Tenez, pourquoi n’écrivez-vous pas des histoires pour les enfants ? Vous voilà seul dans votre maison vide (…) avec votre satané chat ».

Adeline, cette mystérieuse correspondante 2.0, sait ménager des surprises à l’écrivain comme au lecteur, parce qu’elle ne manque pas d’imagination et que sa vie est compliquée. Même si elle reproche à Pierre-Marie de la percevoir comme un personnage de roman, elle n’est pas tout à fait innocente dans ce jeu-là, et que son interlocuteur d’écrivain découvre la vérité sur ce qui elle est réellement la terrifie.
« Ce que je voulais dire hier, c’est que je ne suis pas une héroïne échappée d’un roman de Zola ou de Dickens : je suis comme des millions de gens qui se débrouillent avec ce qu’ils ont. » C’est marrant, il a une drôle de bouille son petit ami dans la réalité…

Les deux protagonistes vont finir par s’attendre l’un l’autre sur leur boîte électronique, s’attendre comme on attend la suite d’un feuilleton addictif. Ils vont semer des poussins (comprendre : faire des digressions sur des sujets à évoquer) qu’ils se promettent de récupérer plus tard. Des personnages secondaires apparaissent. Les intrigues se multiplient.

A un moment donné, je me suis demandé comment Jean-Claude Mourlevat et Anne-Laure Bondoux allaient retomber sur leurs doigts d’écrivain, emportés par leur plume imaginative et percutante : il y avait des poussins partout ! Et l’impression que les créateurs des personnages s’amusaient beaucoup. La fameuse enveloppe a même disparu de la trame narrative, du moins passe largement au second plan. Normal, puisque Pierre-Marie se fait un « film » sur Adeline. Mais finalement, celle-ci le ramène à l’origine de leur rencontre virtuelle, préférant prendre les devants sur la réaction de l’écrivain s’il ouvre l’enveloppe…. Effectivement, on n’est pas au bout de nos surprises !

Evidemment, on imagine que c’est un peu « casse-binette » d’écrire un roman à quatre mains. Il doit falloir vraiment bien s’entendre. Pourtant, ici tout se tient et l’on sent que les deux auteurs se sont beaucoup amusés. Et c’est ce qui ressort de ce roman épistolaire : le fun, sur fond d’histoire d’amitié. Une correspondance truculente, pleine de répliques qui font mouche.

Un roman sur le pouvoir de l’imagination et de la création, où la fin de l’histoire sera d’ailleurs… à imaginer par le lecteur.

Une lecture qui met de bonne humeur.

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Les filles de l’ouragan

les filles de l'ouragan

Traduit par Simone Arous

Dana Dickerson et Ruth Plank sont nées le même jour au même endroit : le 4 juillet 1950, dans le New Hampshire. Elles ont été conçues un jour d’ouragan. Elles ne sont pas jumelles, juste « soeurs d’anniversaire ». Leurs familles respectives sont dissemblables. Dana est délaissée par ses parents : sa mère est une artiste pour qui l’art est plus important que ses enfants ; son père est immature et passe son temps enchaîner les projets irréalisables en rêvant de gloire. Ruth est issue d’une famille de gens de la terre qui ont réussi : Farm Plank est réputée pour la culture de la fraise. Un jour, les Dickerson quitte le New Hampshire pour aller s’installer en Pennsylvanie. On peut penser que s’en est fini des liens entre les deux familles, qui avaient l’habitude de se voir une fois par an pour la date d’anniversaire de Dana et Ruth, sous la pression de Mme Plank. Pourtant. Aussi différentes soient-elles, ces deux familles semblent avoir leur destin lié. La vie des deux soeurs d’anniversaire ne sera pas un long fleuve tranquille, mais à l’image de la météo du jour de leur conception…

Nous suivons la vie de Ruth et de Dana des années 50 à nos jours, par un jeu d’alternance de voix narrative. Une manière pour Joyce Maynard de peindre ce coin d’Amérique au fil du temps, d’aborder plusieurs problèmes auxquels seront confrontés les jeunes femmes dans cette Amérique-là, liées par un drame familial dont elles n’ont pas connaissance.
Ruth tombe amoureuse de Ray Dickerson, le frère de Dana, de plusieurs années son aîné. Sa passion pour cet homme ira de paire avec la passion qu’elle se découvre pour la peinture. Elle perçoit la vie à travers le prisme de l’art. Elle goûtera les années hippies, la liberté, l’érotisme, dans une cabane sur une île canadienne, avec Ray,  jusqu’à ce qu’un jour sa mère la ramène brusquement sur terre, brisant son couple, sa vie et son inspiration artistique.
Dana ne s’intéresse pas aux garçons, mais aux filles. C’est une terrienne, jusque dans son apparence trapue. Elle intègre l’Ecole d’agriculture du New Hampshire, fait la connaissance de Clarice qui deviendra sa compagne. Elle perd de vue son frère Ray et prend ses distances avec ses parents qu’elles ne considèrent pas.

Difficile de parler de ce roman sans raconter toute l’histoire!
En tout cas, on ne s’ennuie pas trois minutes et la prose de Joyce Maynard nous fait visiter cette Amérique rurale. Elle aborde des thèmes comme la spéculation immobilière qui n’aura de cesse de harceler les fermiers, de vouloir leur faire vendre leurs terres pour y construire des lotissements ; l’endettement de ceux-ci suite à des années de sécheresse : le père de Ruth a longtemps été fier de pouvoir faire tourner sa ferme sans emprunter un seul dollar aux banques, mais hélas !, son idéal sera mis à mal…
Et puis, être homosexuelle et femme est vraiment quelque chose de tabou, en particulier dans le monde du travail, même s’il est universitaire : Clarice en fera la difficile expérience.

Le mariage hétérosexuel (ça va sans dire dans cette Amérique puritaine !) et les enfants sont le modèle de la famille et la famille prime avant tout dans cette Amérique-là. Même Ruth finira par s’y plier, mais pour combler l’exaltation artistique qui l’a quittée.

Enfin, on en apprend un rayon sur la culture de la fraise, en particulier la naissance d’une nouvelle variété, plus savoureuse et plus résistante ! Tout cela est lié à à l’intrigue, à la famille qui en renaîtra, sous une forme différente, contre vent et ouragan. Sacrée mise en miroir !

Les deux héroïnes sont attachantes, l’histoire ne vous fait difficilement lâcher le roman avant de l’avoir terminé. J’ai vraiment aimé cette saga familiale américaine et j’apprécie vraiment la prose de Joyce Maynard, découverte avec L’homme de la Montagne (merci Festival America !). J’ai adoré l’ambiance rurale de ce bouquin. Le genre de livre qui vous donne envie d’aller cultiver du maïs et des fraises dans le New Hampshire, ça c’est clair !
Le seul reproche que je peux faire qu’on devine peu ou prou l’intrigue bien avant la fin parce qu’il y a trop d’indices pour que l’on n’y pense pas ! Mais en même temps, ce n’est pas tout à fait ce à quoi on s’attend….

newhampshiremap

A cause, ou plutôt grâce à ce roman, je vais poursuivre sur ma lancée de découverte de la littérature américaine des grands espaces.

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Nord-Michigan

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Traduit par Sara Oudin

Joseph vit dans une bourgade perdue du le Nord-Michigan, près de la Pine River. Il a 43 ans, tente de s’occuper de la ferme de ses parents. Il est également instituteur, métier qu’il déteste et exerce par nécessité et non par vocation. D’ailleurs, au moment où l’on ouvre le roman, on sait déjà qu’il n’en a plus pour longtemps dans cette école. Joseph est un solitaire. Il préfère la pêche et la chasse à la compagnie humaine. Sauf en ce qui concerne les femmes… Quand une de ses élèves, Catherine, lui fait des avances, au lieu de les ignorer pour éviter les pires ennuis, il fonce sur l’occasion. C’est d’autant plus dangereux qu’il fréquente également depuis toujours (ou du moins une éternité) son amie d’enfance, Rosealee, qui est aussi sa collègue à l’école. Pourtant, il n’envisage pas vraiment de faire sa vie avec elle. Il habite avec sa mère, mourante, et qui décédera au cours de la narration. Quand il n’est pas avec ses maîtresses, Joseph adore également la compagnie d’une bouteille de whisky ou des poèmes de Keats et Witman, un échappatoire efficace.

L’histoire va tourner autour de l’indécision de cet homme à choisir entre Catherine ou Rosaelee. On découvre également au fur et à mesure le passé de Joseph, l’accident qui l’a rendu infirme et inapte à l’incorporation pendant la 2nd Guerre mondiale; ses petits frères et soeurs morts bébés des affres de la diphtérie, toute une histoire de famille douloureuse. Des souvenirs incessants qui hantent Joseph, l’empêchent de vivre et le conduisent à un comportement suicidaire. Bref, vous l’aurez compris, cet homme n’est pas vraiment un gai luron.

Jim Harrison offre une photographie de la vie dans le milieu agricole du Nord-Michigan à la fin des années 50. Le titre original du roman est d’ailleurs Farmer. Je dois avouer que ça ne fait pas très envie ! Entre alcool, ennui profond et dépression. J’ai vraiment eu du mal avec le personnage perpétuellement indécis, trop dépressif à mon goût. J’ai regretté que le roman focalise sur ses relations sexuelles avec Catherine et Rosaelee. J’ai fini par trouver ça indigeste. L’intrigue en elle-même ne m’a donc pas plu.

Par contre, j’ai vraiment apprécié la part belle que fait Jim Harrison à la nature et aux animaux. Des animaux qui paraissent parfois bien plus intelligents que les humains, comme l’anecdote sur un coyote qui roule dans la farine Jospeh, complètement fasciné par l’animal. La forêt est décrite avec un humour et une saveur culinaire sans pareil  :

« Les grouses étaient en somme de somptueux dîners sur pattes qui se baladaient dans la forêt en attendant d’être tuées et mangées. »

Jim Harrison met aussi l’accent sur les origines des gens qui peuplent ce village du Nord-Michigan : le père de Joseph était suédois; le médecin de famille est d’origine galloise. Le machisme des hommes n’est pas en reste : les fermiers considèrent les filles comme des bouches inutiles.

Une peinture sociale qui fait assez froid dans le dos, un roman à l’ambiance étouffante, (peut-être un peu trop à mon goût) malgré la nature sauvage qui peuple les pages. J’ai été un peu trompée sur le sujet par le titre français »Nord-Michigan », assez vague, et la couverture de cette édition de poche. Le roman focalise vraiment sur le personnage du fermier célibataire et dépressif.

C’est le premier roman que je lis de Jim Harrison. Je pense poursuivre malgré tout, puisqu’il est un géant incontournable de la littérature américaine  et que son attrait pour la nature et l’Histoire du Michigan, entre autres, ne peuvent que m’intéresser.

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Adama ou la vie en 3D

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e4Texte : Valentine Goby
Illustration : Olivier Tallec
Cahier documentaire : Catherine Quiminal


4e de couverture :
« 1988, Saint-Denis, en banlieue parisienne. Adama est un collégien d’origine malienne, passionné de musique. Né en France, il ne connaît presque rien du pays de ses parents. Mais le Mali le fascine, et il s’interroge : pourquoi tant de gens veulent quitter ce pays que l’on dit magnifique ? Pourquoi risquent-ils leur vie pour entrer en France et travailler pour un salaire de misère ? Un jour, son père lui annonce qu’il va retourner au pays pour inaugurer une école. Adama rêve de partir avec lui… »

Quant j’ai découvert cette série sur le thème « Français d’ailleurs », ça a fait « tilt » ! Je ne connaissais pas cette série que Casterman réédite au format poche. J’ai donc choisi de recevoir ce livre consacré aux Français d’origine malienne, d’autant que je travaille dans une ville où cette communauté est assez importante. Je me suis dit qu’un petit livre pareil, d’une soixantaine de pages, aurait parfaitement sa place sur les étagères d’un CDI, qu’il saurait attirer les gamins pas toujours prompts à s’approcher d’un bouquin, sauf s’il s’agit d’un manga…. Un roman documentaire qui met en avant la vie et l’histoire de Français dont on parle peu et qu’en général on connaît mal, même si on les côtoie tous les jours.

Côté documentaire, on en apprend vraiment un « rayon » sur le Mali, pays de musiciens et de chanteurs, notamment grâce au dossier à la fin de l’ouvrage sur « L’immigration malienne en France ». Adama, l’adolescent de ce roman porte d’ailleurs le même prénom qu’Adama Drame, le maître du djembé. Un pays multi-ethnique, peuplé de Touaregs, de Maures, et de Peuls (populations nomades qui débordent les frontières du Mali) mais aussi des Bambaras (majoritaires), de Malinkés, de Dogons et de Soninkés. Ces derniers constituent les principaux migrants maliens en France. On apprend pourquoi ceux sont eux qui arrivent dans l’Hexagone. Le Mali, un pays culturellement riche et multi-linguistique.
Une chronologie récapitule les principales dates de l’histoire du pays, depuis la colonisation française en 1880 jusqu’à l’indépendance (1960), l’immigration en vers l’Hexagone, les lois « Pasqua » (1993), la guerre civile actuelle menée par des terroristes islamistes sur une partie du Mali.

Côté fiction (qui sert de support au dossier documentaire de la fin de l’ouvrage), on a affaire à un ado curieux de ses origines depuis le jour où il a vu son ami Ibrahima embarqué par la police. Il cherche à comprendre pourquoi et se met à rêver de partir au Mali. Le jour où son père annonce qu’il repart là-bas le temps d’inaugurer une école, Adama lui demande de l’emmener. Son père fait mine d’établir un deal : pour partir, Adama devra obtenir 12 de moyenne générale. Un ressort narratif qui met un peu de suspense dans le récit mais on se doute bien qu’Adama va partir. Et ce voyage va lui donner de l’épaisseur et une identité et lui permettre de grandir :
« J’ai grandi dans le ventre de ma mère, et son ventre c’est Kayes, et puis j’ai poussé dans la cité, la tour 7, c’est mon ventre à moi, et à l’instant où je parle toutes ces lumières et tous ces ventres se superposent sous mes yeux, faudrait que je la place dans mon devoir, tu vois.
Quelque chose comme : « Cet été, j’ai fait des milliers de kilomètres, j’ai suivi les menottes d’Ibrahima, j’ai traversé le jaune de la carte, je suis retourné dans le ventre de ma mère plein de charters tristes et de terre brûlante, j’ai touché mes premiers seins de fille. Et aussi, j’ai collé en surimpression le profil bleu gaz et nuit de ma mère, et la fenêtre criblée d’ampoules de notre cuisine, tour 7, et dans cette image, je me suis reconnu. » »

Un texte magnifiquement écrit par Valentine Goby, un docu-fiction très riche. Le seul reproche que je peux faire c’est un chouia de manque de suspense dans l’histoire d’Adama pour tenir le lecteur récalcitrant en haleine. On sent bien que c’est l’aspect documentaire qui prime sur le reste.
En tout cas, très intéressant !
Merci aux Editions Casterman !

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Carnets de thèse

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Jeanne est prof dans un collège en ZEP. Jusqu’au jour où elle apprend qu’elle est acceptée en thèse de doctorat. Euphorique, elle se met en disponibilité de l’Education nationale et se lance, sans le savoir, dans l’Enfer.

Cela faisait un moment que je lorgnais sur cette BD, j’ai craqué et je l’ai lue !
Les personnages sont caricaturaux à souhait. Jeanne cumule tous les handicaps et tous les déboires imaginables.
Elle n’est pas financée et accepte donc un poste d’enseignant vacataire, dans un domaine dont elle n’est pas spécialiste, pour en rajouter une couche  : il va falloir qu’elle donne des cours de littérature médiévale alors que sa thèse porte que Kafka ! Mais pour en rajouter encore une couche, l’administration de l’université s’aperçoit qu’elle ne peut pas donner des cours comme vacataire, une fois qu’elle les a donnés ! Ironie du sort, la solution pour manger va être d’intégrer ladite administration !
Le timing pour sa thèse va en prendre un coup, parce que donner des cours, évidemment, demande un minimum de préparation.  Mais travailler toute la journée comme secrétaire, c’est encore plus chronophage !

L’Administration de l’enseignement supérieur est vraiment un alien dans cette BD. Elle ne paie pas. Elle fait des erreurs.Les secrétaires sont des loques impitoyables.

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Et puis, il y a les profs…

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Et puis encore pas de bol pour Jeanne, son directeur de thèse est un fantôme

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Piètre personnage là aussi.

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Et puis au milieu de tout ça, il y a Jeanne qui se débat avec sa thèse proprement dite (son plan, ses fiches de lecture, une rédaction qui est aussi bordélique que sa tête), et qui se fait larguer par son petit ami qui a l’impression de faire un ménage à trois avec Kafka. Sans parler de ce que pense la famille qui ne comprend pas pourquoi Jeanne fait une thèse en littérature : ça va changer quoi au monde, hein ? Par contre, les thésards scientifiques, c’est du caviar !
Sans parler des normaliens à l’ego démesuré, chouchoux des directeurs de recherche, qui font de l’ombre aux autres thésards (mais ne s’en font pas moins exploiter).

J’ai globalement bien aimé cette BD qui m’a fait rire et sourire par son caractère outrancier et caricatural – où perce quand même une certaine vérité, même si ce n’est pas très glorieux. Elle a le mérite de mettre le doigt là où ça fait mal. Mais je n’ai eu aucune bonne  surprise. J’ai donc fini par m’ennuyer un peu.

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Comme son ombre

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A travers les mots de Matthieu Farcot

Charlie Flint est psychiatre et enseignante à l’université d’Oxford. Du moins était. Une sombre affaire de meurtre, une erreur de jugement de sa part, lui a valu sa carrière. Un jour elle reçoit dans une enveloppe des coupures de presse relatant l’assassinat de Philip Carling le jour de son mariage avec Magda. Celle-ci est la fille de la responsable adjointe du département de philosophie, Corinna Newsman, elle-même ancienne tutrice de Charlie au collège St Skolastika de l’université d’Oxford quand elle était étudiante. Charlie a toujours eu de l’admiration pour cette femme de bien des points de vue… Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et Charlie est en couple avec Maria. Seulement voilà, elle en pince pour une certaine Lisa Kent. Universitaire elle aussi dans le « psy ». Quand elle reçoit la mystérieuse enveloppe, avec son imagination débordante, Charlie pense que c’est Lisa qui lui a envoyée. Et c’est le début d’une histoire qui va lui réserver bien des surprises, la renvoyer des années en arrière, le jour du décès d’une étudiante à Oxford. Tout ce remue-ménage intérieur va l’obliger à revisser sa casquette de profileur pour la police, à titre officieux. Elle va rencontrer une certaine Jay Stewart, qui a fait fortune via l’économie numérique en éditant des guides de voyage 2.0. Jay a également profité de la mode littéraire britannique des « mémoires d’infortune » pour raconter sa vie au grand public. L’occasion d’un succès retentissant. Mais comme tout est compliqué, Jay est aussi en couple avec Magda.
Une enquête qui va mener Charlie au bout d’elle-même.

Quand on s’engage à lire un Val McDermid, si on connaît un peu, on sait que ce n’est pas du polar bâclé et vite écrit. Sérieusement, je ne sais pas combien de temps elle a mis pour écrire ce pavé de plus de 500 pages en édition de poche, mais il fait fumer vos neurones ! Il y a beaucoup de personnages dès le début et tous demandent toute votre attention pour ne pas vous noyer. Mais on s’y fait et on parvient à prendre ses repères et à se mettre dans les rails du récit. Ou plutôt des récits. Parce qu’on lit les aventures de Charlie qui se déroulent sur une semaine, où pendant ce temps, Jay écrit la suite de ses mémoires d’infortune pendant que Charlie elle-même dévore, captivée, le premier volume mémoires de Jay. Le problème c’est qu’elle soupçonne cette femme d’être l’assassin de Philip Carling. C’est du moins ce dont est absolument convaincue Corinna, que Magda accuse d’homophobie.

Je dois avouer que ce polar m’a surprise. Je ne m’attendais pas du tout à cet univers lesbien et à la dimension « romance » qu’il comporte, sur fond de meurtres. Toutes les femmes de ce roman sont homosexuelles (sauf Corinna). C’est qui est étonnant, c’est que la quatrième de couverture du bouquin n’y fait absolument pas référence. Pourtant, ça pèse sur toute l’histoire. Pourquoi le mari de Magda a-t-il été assassiné ? Pourquoi Magda est en couple avec Jay alors qu’elle avait épousé Philip ? Charlie se débat avec ses sentiments : quitter Maria pour Lisa ou pas. Lisa joue avec les sentiments de Charlie en s’affichant avec Kathie. Corinna dit qu’elle n’est pas homophobe mais ça ne l’empêche pas de tout faire pour essayer de séparer Jay et Magda, quitte à persuader Charlie que Jay est une serial killeur : pourquoi un certain nombre de jeunes femmes ont-elles trouvé la mort en présence de Jay ?

Le thriller psychologique en lui-même est fascinant et machiavéliquement construit. Si au début tout a l’air clair, au fil des pages, on se met à douter de la noirceur des uns et de la blancheur des autres. Et puis il y a du gris. Val McDermid est de ce point de vue un redoutable écrivain qui arrive à vous retourner la tête sans que ce soit abracadabrant. Elle va même au-delà de vos surprises. Pas de sang en direct (deux coups de bombe lacrymogène), juste des faits rapportés et quand même un cadavre dans un placard (enfin, pas tout à fait un placard, mais je ne peux pas en dire plus sous peine de spoiler). Un polar de manipulations en cascade. Val McDermid interroge à la perfection la notion de culpabilité et les conséquences de nos actes sur autrui. Elle pointe aussi du doigt l’homophobie d’une certaine intelligentia qui s’en défend et des ravages dans les esprits de la religion et autres sectes à cet égard.

Contre toute attente, on se fait même une escapade sur l’île de Skye, comme pour s’aérer les neurones du milieu universitaire psychotique oxfordien. Un petit road trip le temps d’un week-end, avec Charlie et Maria, pour voir à quoi ressemble le « kiff » des alpinistes britanniques : la chaîne des Back Cuillin et son Sgurr Deag avec son « Pic In » (Pic Inaccessible). C’est là que j’ai retrouvé mes copains les midges remarquablement transformés en « moucherons » (sourire). J’ai tout un nuage qui me suit depuis Peter May (et même depuis Sans laisser de traces, le dernier Val McDermid que j’ai lu, où ils sont gentiment restés  midges avec une note en bas de page). Ca mérite presque une thèse du genre : « De la représentation du midge dans les romans écossais traduits en français ». En vrai, ça occupe même pas la moitié d’une ligne dans le roman mais compte tenu de ma lecture précédente, ça m’a fait sourire.
Une escapade très réussie, avec Charlie qui lit le roman de Jay, en particulier le passage où celle-ci évoque l’accident de montagne qu’elle a eu avec une de ses collaboratrices. En tout cas, sachez que « quand on aime grimper sur la neige et la glace, il n’y a rien de tel au Royaume-Uni que la chaîne des Cuillin en hiver. Rien. C’est le plus grand défi hivernal pour les alpinistes britanniques ».
Une bouffée d’oxygène écossaise, mais sur fond de mort quand même….

Heureusement, il y a aussi pas mal d’humour dans ce thriller psychologique. Notamment à travers le couple Charlie-Maria qui vaut quand même son pesant de cacahuètes :
« Comme toujours, Maria tartinait de Marmite ses toasts aux céréales. Elle désigna avec son couteau la grande enveloppe matelassée posée à côté de l’assiette de Charlie. « Le facteur est passé. Je ne comprends toujours pas pourquoi tu as arrêté les cornflakes pour ces trucs, ajouta-t-elle en pointant son couteau vers les barres de céréales. On dirait des protège-slips pour masochistes. » »
Quand Charlie raconte ses lectures c’est quelque chose :

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Il y a une habile mise en abyme des personnages du lecteur et de l’auteur sachant maintenir le premier en haleine dans ce roman. Charlie découvre stupéfaite qu’elle adore Jay-écrivain et que celle-ci a un talent dingue pour rendre les gens « addict » à ses mémoires.

On s’attache facilement à l’héroïne. Elle a un côté roublard mais un coeur en or, quitte à se planter une fois de plus.

Le seul reproche que je peux faire à ce livre, c’est quand même quelques longueurs dues aux tergiversations sentimentales de Charlie. Ca finit par ennuyer. Même s’il y aura, ironiquement, plus obsessionnel qu’elle.

Un thriller psychologique façon brainstorming, à la fois noir, suffocant, mais non dénué d’humour, diaboliquement construit. On comprend le titre français à la fin.
Une lecture surprenante et hors du commun.

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