Lettres choisies de la famille Brontë

51AoR0FBtNLTraduites et annotées par Constance Lacroix

Pendant un mois, je me suis plongée dans la correspondance de la famille Brontë, traduite pour la première fois en français – l’occasion de refaire mentalement le voyage à Haworth d’il y a deux ans. Trois cents lettres, écrites entre 1821 et 1855, en grande majorité celles de Charlotte, qui dialogue avec son amie de toujours Ellen Nussey, ou son éditeur, entre autres. Mais aussi quelques unes d’Emily, de Anne et de Branwell ou de leur père, le révérend Patrick Brontë.

Ces lettres furent ma lecture de chevet, chaque soir. C’est avec plaisir et émotion que l’on se retrouve plongé dans l’intimité de cette famille devenue mythique. Des personnes réelles devenues des personnages. Parce que finalement, ce recueil épistolaire se lit comme un roman polyphonique, sous l’ascendant de Charlotte qui était sans doute la plus sociable de la famille et qui a survécu à son frère et ses soeurs.
On est frappé par l’isolement de cette famille qui semble vivre en huis clos,  recluse, et dont les lettres sont, semble-t-il, pour Charlotte, outre un moyen de dialoguer, aussi une manière de s’évader.  Si elle ne reproche pas ouvertement à son amie Ellen de ne pas être venue la visiter, sa déception est à peine voilée : « Nous vous avons longuement et ardemment attendue, ce mardi où vous nous aviez promis une visite – je me suis usé la vue à vous guetter par la fenêtre, armée de mon lorgnon, et parfois même le nez chaussé de besicles. »
Pourtant,  si dans un premier temps, Emily et Charlotte sont parties jusqu’à Bruxelles pour se former, avec dans l’idée d’ouvrir à leur retour leur propre pensionnat pour jeunes filles à Haworth, leur dessein sera contrarié et elles renonceront définitivement.
C’est l’écriture qui prend le relais pour de bon, mais voilée de secret, avec une première publication conjointe des trois soeurs, en 1846, sous des pseudonymes masculins.
Et puis, c’est Jane Eyre, publié en 16 octobre 1847 sous le pseudonyme utilisé par Charlotte :  Currer Bell. Un succès immédiat, un roman plébiscité par Thackeray. Currer Bell, un auteur mystère qui suscite la curiosité, les supputations les plus folles sur son identité, même si l’identité d’une femme ne fait pas de doute.  « Si Thackeray s’enquiert à nouveau de l’identité de Currer Bell, dites-lui que c’est, et cela doit rester, un secret jalousement gardé pour la bonne et simple raison qu’elle ne mérite pas d’être révélée – fait qui n’aura pas échappé à sa perspicacité. », écrit Charlotte.
Charlotte cachera même à sa meilleure amie être l’auteur de Jane Eyre. C’est assez étonnant.

Ces lettres nous plongent, à leur manière, dans les salons littéraires anglais de l’époque. Ainsi apprenons-nous que Charlotte n’appréciait guère Jane Austen, qu’elle lui préfère la Française George Sand ! En revanche, elle est littérairement très proche d’Elizabeth Gaskell, avec qui elle entretient une correspondance : « J’ai lu En visite à Cranford avec un de ces plaisirs qui vous semblent toujours de trop courte durée. J’aurais voulu que le texte fut deux fois plus long. »

Si Emily, Charlotte et Anne sont des génies littéraires qui se cachent, Branwell, lui, a tout de l’artiste imbu de lui-même, d’une manière assez délirante. J’avoue qu’il ne m’a guère été sympathique. Instable, fragile, il plonge dans l’alcool, l’opium et autres stupéfiants. Charlotte déplore à de nombreuses reprises son attitude et désespère dès 1845 : « Mes espoirs sont au plus bas en ce qui concerne Branwell. Je crains parfois qu’il ne parvienne jamais à rien de valable. » Il rend la vie impossible à sa famille, extorque de l’argent à son père en menaçant de se suicider s’il ne lui donne pas satisfaction.

Pourtant, son décès brutal, en septembre 1848 laissera les Brontë dans une grande mélancolie. 1849, année terrible qui verra disparaître Emily deux mois après son frère. Puis ce sera Anne. La mort qui frappe comme une malédiction : « Les jours de cet hiver sont traînés, sombres et pesants, comme un convoi funéraires; depuis septembre, la maladie ne s’est pas éloignée un instant de la maison – c’est étrange – il n’en était pas ainsi jadis – et pourtant tout ceci, je le soupçonne, était en marche depuis des années(…) ».
Des pages très émouvantes, notamment la lettre de Patrick Brontë : « J’ai connu, à la vérité, plus que mon lot d’afflictions dernièrement – mais telle était la volonté du Seigneur – et le devoir m’ordonne de me résigner. Mon unique Fils s’est éteint, suivi de près par une fille que j’aimais tendrement. Les larmes sont permises au milieu de tels maux, puisque le Christ lui-même pleura son ami défunt (…) ». Ou celles de Charlotte, la seule survivante à ses cadets :
« Le 24 septembre, mon unique frère (…) mourut – d’une mort qui nous frappa bien brutalement. L’avant-veille, il s’était encore rendu au village. Ce fut un coup terrible. Il n’était pas même enseveli que je tombai malade. Je fus prise d’une fièvre nerveuse, qui me rongea sourdement, me laissant sans force. Je fus lente à me rétablir, et ce fut alors que ma Soeur Emily – que vous avez côtoyée jadis – contracta une inflammation pulmonaire – une pleurésie se déclara – nous vécûmes deux mois dans une torturante alternance d’espoir et de crainte : enfin le 19 décembre – elle mourut.
A peine la tombe se fut-elle refermée sur Emily qu’Anne, ma plus jeune soeur, la seule qui me restât, présenta à son tour des symptômes qui nous jetèrent dans les plus vives alarmes. (…) Ma pauvre soeur est partie en paix pour sa dernière demeure. Elle est morte ce lundi. (…) Le spectacle des chambres vides, qui jadis abritaient les êtres les plus chers à mon coeur – et où désormais planera éternellement – je crois – l’ombre de leurs derniers instants. »

Charlotte écrivait à Ellen en lui disant : « Je suis certainement vouée à finir vieille fille, Ellen – je ne peux espérer d’autres occasions. Qu’importe, je me suis résignée à ce destin dès l’âge de douze ans »; elle se mariera le 29 juin 1854 au vicaire de son père, Arthur Bell Nicholls, mais meurt en mars 1855, à l’âge de 39 ans, renonçant à tout traitement sur le mal qui la ronge. Une vraie femme libre.

Ainsi se referme la porte du presbytère de Haworth, où infusait à l’insu de tous, le génie littéraire de trois soeurs, marqué du sceau de la tragédie.

Ces Lettres choisies sont une invitation à (re)lire toute l’oeuvre des Brontë et à faire le voyage à Haworth, que je vous recommande. J’y suis allée, très émue mais aussi impatiente. J’ai dévalisé la librairie, et tout et tout…

(c) Village de Haworth, Yorkshire, avec l’entrée du presbytère

 

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(c) Le pub, où Charlotte Brontë aimait se rendre

Le presbytère, à présent transformé en musée (où les photos sont interdites, comme pour mieux préserver le mystère) est très bien conçu, on y sent Charlotte, Emily, Anne, Branwell et Patrick vous frôler. C’est aussi l’un des sites littéraires les plus visités d’Angleterre, alors pour être tranquille, il faut y aller tôt, pour mettre une distance entre vous et les foules « déchaînées ». Et là, c’est génial ! Le village est mignon, bien évidemment dédié à la famille devenue mythique. J’y suis allée en été, il faudrait que j’y retourne en hiver pour mieux sentir l’austère climat du Yorkshire.

Merci aux Editions de la Table Ronde, une fois de plus pour cette excellente pioche ! 😉

 

A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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4 commentaires pour Lettres choisies de la famille Brontë

  1. alexmotamots dit :

    La libraire se souvient encore de ton passage ? 😉

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  2. lillyetseslivres1 dit :

    C’est un livre qui va vite rejoindre ma bibliothèque ! On en sait si peu sur cette famille de génies. Merci pour la découverte.

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