Marcher à Kerguelen- François Garde

Pendant que d’autres sont déjà dans la rentrée littéraire alors qu’on n’est que mi-août, je continue sur mes lectures d’été, de celles qui font vagabonder l’âme. Encore un livre que j’ai beaucoup aimé, qui sort de la norme, du bien confortable chez-soi pour vous emmener au bout du monde.

François Garde est haut fonctionnaire, et, comme si ça ne suffisait pas, lauréat du prix Goncourt du Premier Roman avec Ce qu’il advint du sauvage blanc (2012), notamment. Marcher à Kerguelen a, quant à lui, reçu le prix Thomas Allix de la société des explorateurs français en 2019.

Intrigué depuis plus de vingt ans par l’île française de Kerguelen, dont l’existence est à peine connue de la France elle-même, du moins délaissée, aux confins des quarantièmes rugissants, François Garde a eu l’occasion de la frequenterdans le cadre de son travail, en qualité d’administrateur supérieur des Terres Australes, entre 2000 et 2004. Toujours au chef-lieu de Port aux Français. Hanté par cette île au charme magnétique, faite de basalte et de granite, où la météo est celle d’un perpétuel automne maussade, sous des cieux venteux et pluvieux, totalement déserte, où il n »existe aucune route, aucun chemin, aucune trace laissée par l’Homme, hormis des cabanes destinées aux scientifiques, François Garde y retourne avec 3 amis du 23 novembre au 17 décembre 2015.

Une expédition à pied, sac au dos de 25 kilos. Un challenge un peu dingue pour un homme de 56 ans qui estime ne pas être un aventurier, ni de tempérament, ni de profession. Une bravade, dit-il à ceux qui l’interrogent, ne sachant pas lui-même quelles sont ses motivations profondes.

Un texte d’uns grande beauté, une photographie incroyable à travers les mots, des paysages traversés. Tous les soirs, l’auteur restitue la journée dans un carnet de voyage. Un paysage transcendé. Peu importe, écrit-il, s’il y a une forme de mensonge dans ce qu’il écrit. Écrire est forcément réécrire le réel.

On suit donc cette équipée, leurs pépins, leurs moments de doute et de joie, les tensions inévitables quand on se lance dans un trek aussi difficile, leurs remords aussi. On se rince, on a froid, on se fait piéger par les souilles. On s’amuse des noms des lieux : Mortadelle, baie d’Audierne, Golfe du Morbihan, Baie irlandaise ! 😂 Seule Isabelle Autissier avait traversé Kerguelen, jusqu’à présent. En 1999. Une femme ! 👏 Ce récit est également une forme d’hommage à cette pionnière.

Un coup de griffe final aux décideurs, dirigeants à la langue de bois, aux hommes : « Kerguelen n’appartient pas à l’humanité« , contrairement à ce qu’a décidé le 5 juillet 2019, l’UNESCO, en lui donnant le « titre » de patrimoine mondial de l’Humanité. « L’homme n’y est pas chez lui (…). En déréglant la grande machine du climat, l’humanité porte atteinte à Kerguelen. Mais, avec l’insupportable désinvolture d’un petit voyou, elle outrage un bien qui lui est étranger. » A méditer à quelques mois de la COP 21 !

J’ai adoré, comme je l’ai déjà dit. Une lecture marquante. Un récit qui plaira à tous les marcheurs et autres baroudeurs dans l’âme.

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Voyage en France buissonnière, tour de France à cheval – Louis Meunier

Je reviens tout juste de mon périple estival, pas à cheval comme Louis Meunier, mais surtout à pied et en train, de la Côte de Goëlo (mon coup de coeur), au Bassin d’Arcachon (bof !), en passant par une escapade à la très chic Trouville, pour terminer en Haute-Savoie, jusqu’au lac Léman. Une bonne grosse bouffée d’oxygène pendant ces quatre semaines. Mes lectures ont été en adéquation avec mon activité de vadrouille. Merci aux trajets en train, sinon, je pense que je n’aurais pas lu autant. Avec 20 à 30 kms à pied par jour, c’est un très bon somnifère, mais le lendemain, on est frais comme un gardon ! Venons-en au livre… 🙂

Les dimensions sportive et écologique ont attiré mon attention. Et puis, c’est toujours amusant de (re)découvrir un pays par les yeux de quelqu’un d’autre, sous un autre angle, celui du trajet à cheval qui nous fait basculer dans une autre dimension, fait réaliser que sans les engins motorisés, l’homme n’est pas grand chose, si ce n’est un bipède qui avance beaucoup plus lentement qu’un oiseau ou qu’un cheval : ça remet un peu les pendules à l’heure.

Louis Meunier est écrivain voyageur, cavalier émérite, mais aussi producteur et réalisateur pour la télévision et le cinéma. Un jour il est contacté par une certaine Sybille d’Orgeval (Lol) qu’il a déjà croisé. Elle lui explique qu’elle va faire Paris-Marseille par les petites routes et à cheval « pour réaliser une série documentaire sur le monde rural ». Ou plus précisément « ceux qui préparent la société de demain plutôt que de se lamenter face aux nouvelles déprimantes ressassées à l’envi par les catastrophistes ». « Depuis quelques années, des citadins s’installent dans des lieux à faible densité et imaginent de nouvelles manières de vivre (…), des alternatives à l’ordre établi. » Louis remonte en selle et décide de l’accompagner dans cette aventure un peu folle.

Dans cette expédition, l’homme et le cheval doivent être deux alliés. Cela peut paraître idiot de l’écrire, mais Louis Meunier fait de ces animaux des personnages à part entière. Où-Vas-Tu est une jument fofolle, qui a peur de son ombre. Alors dès qu’une voiture ou un mouche la frôle, c’est l’embardée qui peut tout anéantir. Louis va devoir faire équipe avec elle et ce n’est pas une mince affaire, surtout quand elle se met à boiter, rechigne un peu quand elle voit la selle arriver. Comme les chevaux ne sont pas doués de parole, n’est-ce-pas ?, il faut trouver des spécialistes, de vrais, parmi tout un tas d’amateurs fantasques. Unik, le cheval de Sybille, est , quant à lui, gentleman qui sait se tenir. Mais dès qu’il perd sa copine Où-Vas-Tu du regard, c’est panique à bord, quasiment. Alors quand on remplace Où-vas-tu par Lars, il faut se réhabituer.
C’est comme ses chaussures et son sac à dos quand on est à pied : il faut faire un sinon on risque l’accident.

Côté aventure humaine, Louis et Sybille rencontrent des gens hauts en couleurs bien souvent, parfois en marge de la société sans pour autant être des cas sociaux. Le public est hétérogène. On croise des agriculteurs bio, un berger dans la forêt de Fontainebleau qui loue ses services pour débroussailler la forêt de manière écologique (et le hasard a voulu que je vois récemment un article sur lui dans Le Parisien !), des artistes. On croise même Hubert Reeves qui habite au vert depuis très longtemps. Une chose est sûre : ces gens sont efficaces et n’attendent pas que les ordres tombent du ciel pour s’engager, à leur échelle.

Voyage en France buissonnière est un livre instructif tant sur la diversité des territoires de l’Hexagone que sur les diverses manières de concevoir la préservation de l’environnement. On apprend que « la Drôme est le département de France qui concentre le plus grand nombre d’exploitations en agriculture biologique ». Ainsi, la marque Biovallée réunit  » élus, entreprises et acteurs de la société civile acceptant un cahier des charges ambitieux », dont celui de « favoriser la création d’emplois liés à la préservation et à la transformation des ressources naturelles » et de « renforcer la mixité sociale ».

Si, comme l’avoue l’auteur, se passer totalement d’un supermarché relève encore aujourd’hui d’un acte d’héroïsme impossible à atteindre, les circuits courts se développent de plus en plus. Même dans les banlieues d’Ile-de-France .

Ce récit fait du bien ! Une sorte de feel good écolo (loin des feel good bébête vide de sens que je déteste). Des exemples concrets de gens qui essaient de changer les choses à leur niveau. Un baume au coeur, cependant lucide, qui ne cache pas que le chemin est encore long pour tordre le cou à la société de consommation outrancière et de malbouffe. A mon sens, c’est mort pour tout un tas d’adultes non sensibilisés, pour eux, je n’y crois pas. Il préfèrent acheter des baskets à 500€ que de songer à la planète et à leur santé. En achetant des fruits et légumes étrangers parce que, malheureusement, la mondialisation permet cette concurrence souvent déloyale. Pas plus tard qu’hier, je suis restée sidérée en voyant que le supermarché Cora ose importer des pommes de terre soi-disant bio en provenant d’Israël !!!! A 3,99€ le kilo. Des gens sont assez crétins pour acheter ce genre de m****, malheureusement. Ce sont les enfants qu’il faut sensibiliser à l’école. C’est déjà un peu le cas, mais pas suffisamment. Ou plutôt pas de manière homogène selon les territoires. Est-ce que les adultes d’aujourd’hui se rendent compte de l’héritage qu’ils laissent à leurs enfants ?

« Les paysages résonnent avec mon esprit, mes pensées s’ordonnent. Je pense au temps qui passe et s’accélère, je pense à cette machine appelée progrès qui a rompu en un siècle le contact de l’homme à la terre, je pense à la France que l’on défigure et à la nature que l’on viole sans préoccupation du lendemain, je pense à mes enfants qui probablement jamais n’attraperont une écrevisse dans une rivière. Je pense aux rencontres de cette équipée, à ceux qui me donnent des raisons d’espérer, ces résistants qui sortent du moule et agissent avec leur coeur pour sauver ce que nous avons d’humanité. Je pense que par endroits la France reste belle, et ses habitants libres…. ».

L’auteur, au cours de son aventure, peste régulièrement contre le producteur et le réalisateur du reportage qui trouvent qu’ils ne vont pas assez vite, qu’ils traînent, qu’il faut mettre en boite, trouver des gens, qu’ils devraient accepter de se raccourcir le parcours en trichant un peu acceptant de monter en voiture pour gagner du temps. L’auteur refuse de faire un périple pipeau, bien sûr. Deux visions s’opposent.

Un beau livre. Seul bémol, la maladresse qui a des allures de mépris au tout début du récit, quand l’auteur parle de « lotissements pavillonnaires suintant l’ennui » : pas vraiment sympa pour leurs habitants qui ne sont pas forcément ce qu’on imagine ! Ils se sont logés où ils ont pu, mais ça ne veut pas dire qu’ils tournent en rond et que ce sont des bas du front. Paris c’est devenu tellement prout-prout, tout ça pour vivre dans un clapier, non merci, mon cher ! Voilà la monnaie de la pièce rendue !! 🙂 Même si certains coins de banlieue ne sont pas grandioses – mais à Paris non plus, il y a des coins très moches et crasseux -, il faut savoir ouvrir les yeux, car là aussi la résistance verte s’organise peu à peu. Vers chez moi, on vient de sauver un verger condamné à la destruction. Le livre est paru en 2018, c’est postérieur à sa parution. Si on regarde bien, il y a plusieurs cueillettes dans le coin (pas forcément bio ou 100% mais la conversion se fait progressivemen et c’est du circuit court. Clairement, on a beaucoup de forêts dans le coin. Une rivière qui a été dépolluée, ça a pris une vingtaine d’années, elle est méconnaissable. On a des écureuils, des renards, des hérons, tout plein de bestioles que tout un chacun peu observer le matin très tôt. En revanche, quand je vois le développement de l’écolo-business avec des mots relookés tendance, pour des gens en mal de verdure qui paie pour aller faire des « bains de forêt »,désolée, je me tords de rire ! Je ne doute pas qu’il y ait un public pour ça.

Pour revenir au livre, dernier point : ce n’est pas vraiment un tour de France, contrairement à ce qu’annonce le sous-titre. C’est plutôt Paris-Marseille en passant par l’Allier.

Un ouvrage à lire si vous vous intéressez au voyage non motorisé, à l’écologie et que vous aimez les livres à la fois optimistes et lucides. J’ai beaucoup aimé.

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Pile à Lire estivale

C’est l’heure de boucler le sac à dos et voici, à une exception près, la Pile à Lire concoctée, en lien avec certaines de mes destinations ou activités estivales – en version beaucoup plus cool, il s’agit de rentrer en entier et pas avec un claquage de guibole !😂. On ne joue pas les héros, on se promène en vacances. On va dire que 20 kms par jour, c’est notre rythme tranquille. Avec retour au point de chute. Agrémenté de quelques visites de petits musées de campagne pour en apprendre un peu plus sur ce que j’ai pu lire dans certains livres – et inversement. Je sais déjà que le 1er hébergement est presque un petit musée à lui tout seul. On croise les doigts pour la météo sinon ça va être un peu galère. 🤞 J’ai aussi potassé quelques guides touristiques mais en général je les trouve ennuyeux. Je suis plutôt quelqu’un qui découvre des choses au gré de son inspiration sans préméditation… surtout en pleine campagne ! Les guides touristiques ne font pas beaucoup de pas de côté…

Je suis à peu près sûre de n’être copiée par personne dans le choix de des livres de cette PAL. Ce n’est absolument pas ce qui tourne en boucle sur les réseaux, ni des conseils de lecture (je suis qui pour « conseiller » des lectures, d’abord ?🤭). Ce sont juste des livres que j’ai envie de lire.

Voyage en France buissonnière, de Louis Meunier ; La grande traversée des Alpes de Jérome Colonna d’Istria ; Le silence de la mer de Vercors ; Marcher à Kerguelen de François Garde ; Mémoires de la rose de Consuelo de Saint-Exupéry (pour la belle demeure qui se trouve pas loin de chez moi, réchappée d’un massacre immobilier où le couple Saint-Exupéry a vécu entre 1936 et 1940 : La Feuilleraie. Consuelo l’évoque dans ses mémoires et je suis curieuse de les lire puis de retourner dans le parc, seul accessible au public pour le moment. Enfin, ce cher J.K.S avec D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds en miroir avec ma première destination. Ça peut être amusant.

Et vous, que comptez-vous lire pendant vos vacances ? Comment choisissez-vous vos livres pour ce moment de détente estivale ?

Je vous souhaite à tous de belles vacances, la bulle d’oxygène dans cette année encore si compliquée !

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Pêcheur d’Islande – Pierre Loti

Après deux confinements et un retour à la liberté, je n’avais absolument pas envie de me planter derrière un ordi pour rédiger des chroniques ! D’où ce petit slow blogging que vous pouvez constater. Je me suis pas mal promenée ! Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas lu. Il me faut un jour pluvieux comme aujourd’hui – et si seulement c’était le seul !- pour me replanter derrière un écran.

Comme chaque année, j’essaie de lire des livres qui ont un rapport avec la destination de mes vacances, quand cela est possible. Voilà comment j’ai lu Pêcheur d’Islande de Pierre Loti. C’est drôle parce que finalement, ma destination me ramène en Islande. Ce n’est pas ce qui a motivé mon choix, pourtant. Je revois le village des fjords de l’Ouest que j’ai visité il y a trois ans, qui rend hommage à la mémoire des marins français (et belges !) ayant péri au large des côtes islandaises. Il s’agit en particulier des marins-pêcheurs de la baie de Paimpol qui partaient de longs mois y pêcher la morue. Les autres marins de Bretagne allaient plutôt à Terre Neuve – mais je crois que les pêcheurs de Paimpol avaient ces deux destinations. Je revois parfaitement le cimetière marin, en bas d’un sentier très pentu, au bord du fjord. Je revois ce village où tout est bilingue français-islandais. Ce fut amusant pendant ma lecture de voir Pierre Loti mentionner ce cimetière. Je vais donc voir maintenant tout cela de l’autre côté de l’océan.

Ceux que l’on appelait « les Islandais » dans la baie de Paimpol sont les pêcheurs bretons se rendant en Islande. Vous ne rencontrerez aucun vrai Islandais dans Pêcheur d’Islande.
Le roman de Pierre Loti, sous couvert d’une histoire d’amour contrariée, raconte la rude vie des gens de la baie. Une vie de femme marquée par l’attente du retour des hommes. Une vie d’homme qui n’étaient jamais sûr de revenir. Une vie où c’est l’océan qui décide du sort des humains.

Yann, un de ces « Islandais » se fait régulièrement chambrer pour son célibat à 27 ans. Son futur beau-frère, Sylvestre, mais aussi par ses collègues marins qui lui demandent souvent quand il fera ses noces. La réponse d’Yann est : « Mes noces à moi, je les fais à la nuit ; d’autres fois, je les fais à l’heure, c’est suivant. » Yann est un costaud gaillard, fier, provocant et fichtrement beau. C’est donc un peu sans surprise que Gaud, la plus belle fille du coin jette son dévolu sur lui. Gaud est la fille d’un ancien « Islandais » « enrichi par des entreprises audacieuses sur mer » Pendant que son père partait en Islande, elle était gardée par la grand-mère Moan, la grand-mère de Sylvestre. « Elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui lui était confié, dont elle était l’aînée d’à peine dix-huit mois ». Gaud est une fille qui grâce à l’enrichissement de son père est partie un temps vivre à Paris avant de revenir en Goelö. C’est également un personnage fière et hautain mais surtout timide. Toute l’histoire entre Yann et Gaud se résume à une histoire de fierté en quelque sorte. Ils vont le payer cher. J’avoue que le personnage de Gaud m’a un peu agacée jusqu’au moment où enfin, elle fait tomber les barrières. Je me suis demandé si Pierre Loti n’en faisait pas un personnage un peu tarte, s’il n’y avait pas une part d’ironie dans son histoire. Mais nous sommes à la fin du XIXe siècle.

Le roman de Pierre Loti possède un charme totalement désuet tant par l’histoire que par la plume. Pourtant j’ai adoré ! Surtout à partir du moment où Sylvestre meurt (spoiler, mais je ne vous révèle pas la cause de sa mort) et où la mer prend finalement vraiment possession du destin d’Yann et Gaud, le soir de leurs noces. A partir de la mort de Sylvestre l’histoire devient très poignante. Pierre Loti parvient à communiquer l’angoisse de l’attente, la souffrance due à l’incertitude, le déchirement des âmes jusqu’à la folie.

« Voir le soleil à minuit !… Comme ça devait être loin, cette île d’Islande. Et les fiords ? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des mots dans la chapelle des naufragés ; il lui faisait l’effet de désigner une chose sinistre.
« Les fiords, répondait Yann – des grandes baies, comme ici celle de Paimpol par exemple ; seulement il y a autour des montagnes si hautes, qu’on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t’assure. Des pierres, des pierres, rien que des pierres, et les gens de l’île ne connaissent point ve que c’est que les arbres. » (…)
« Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière sur la côte, dans un fiord, tout comme chez nous, pour veux du pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer ; c’est une terre bénie aussi bien qu’à Pors-Even, et les défunts ont des croix en bois toutes pareilles à celles d’ici, avec leurs noms écrits dessus. » »

Un roman publié en 1886 que l’on classe aujourd’hui dans la littérature française classique. Je suis toujours surprise de voir que des gens l’on lu enfant. Le registre de Pierre Loti est très soutenu et le vocabulaire complexe. J’en ai également eu un exemplaire gamine mais je ne peux pas dire pour autant que je l’ai lu et compris à cette époque.

Cependant, j’ai un vrai coup de coeur iodé pour ce roman aujourd’hui !

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Super Hôte – Kate Russo

Traduit par Séverine Weiss

Bennett est un quinquagénaire londonnien, peintre reconnu par le passé mais aujourd’hui un peu oublié. Il est aussi père de Mia, étudiante en beaux arts, et divorcé d’Eliza, qui a mis un océan entre eux. Pour subsister, il reste à Bennett la maison aujourd’hui trop grande pour lui tout seul. Il la loue aux touristes via le site AirBed et habite dans son atelier quand il a des clients.

Ce sont des femmes qui franchissent le pas de porte de Bennett. Pas pour des histoires de coeur, a priori, même si le peintre a souvent l’oeil qui traîne et une imagination débordante ! C’est ailleurs, dans un bar à vin de Soho, que notre homme désabusé et perdu va faire une rencontre qui va changer le cours de son existence.

Super Hôte est un roman londonien écrit par une Américaine. Le premier roman de Kate Russo dont la liberté de ton m’a suprise dès l’incipit. C’est une histoire de solitudes, mais le ton est sarcastique, drôle et tendre à la fois. Une comédie romantique à la tonalité made in England en fait.

Bennett veut plus que tout garder son statut de « super hôte » sur le site d’AirBed, ce qui l’amène à ne pas refuser des hôtes dont a priori il ne veut pas du tout. Comme cette drôle de femme qui lui écrit comme s’il était un vieux pote, avec sa robe portefeuille, il ne la sent pas du tout… Et il y a Claire, la barmaid de Soho, qui lui inspire un tableau qui pourrait relancer sa carrière. Même s’il n’y croit pas. Bennett a un côté Calimero rigolo….

Kate Russo brosse une galerie de portraits truculents. Si j’ai eu une petite baisse de régime au milieu de l’histoire, j’avoue m’être ensuite beaucoup amusée et attachée à Bennett, un papa perdu face à une fille qui devient adulte et un divorcé qui n’a plus confiance en lui. Pourtant, à la cinquantaine, la vie est loin d’être finie !

Une histoire rythmée, un comique de situation engendré par la marche forcée de Bennett dans les événements auxquels il doit faire face Kate Russo joue à merveille avec l’être et le paraître.

Un roman qui plaira à celles et ceux qui cherchent un ton léger et drôle pour aborder des sujets tout à fait sérieux.

Merci aux éditions de La Table Ronde pour cette belle découverte

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Pêle-mêle de lectures Nature Writing – mai 2021

Je manque un peu de temps, ou du moins j’ai d’autres envies ces temps-ci que de passer des heures derrière un ordinateur, après tous ces mois de confinement et d’agitation sanitaires. Comme tout le monde, j’ai besoin de prendre l’air, de marcher, de voir du pays, ce qui ne veut pas dire que je ne lis pas. J’ai beaucoup lu, notamment pour le mois Nature Writing et me suis bien régalée ! Juste pas été très motivée quand il s’est agit de les chroniquer ! Je propose donc de brefs avis, pas très détaillés des livres trois livres non encore chroniqués.

Quant à mon bilan de lectures, il est sur la photo ci-dessous !

Bilan de lectures pour le mois Nature Writing

Lettres pour le monde sauvage de Wallace Stegner a été une sacrée rencontre, avec ce mythe de la littérature de l’ouest américain. L’histoire d’une migration au début du XXe siècle, un enfant des Prairies du Dakota, vers le Saskatchewan au Canada. On assiste à la naissance d’une ville, celle de Whitemud qui n’est qu’un amas de planches. L’émergence du chemin de fer dans un paysage qui est encore un désert démographique, habité par les dernières colonies de chiens de prairie au monde. La ruée vers la propriété de gens qui cherchent une vie meilleure et à qui ont a promis le rêve (américain !). Wallace Stegner écrit la première lettre qui inaugure le livre à sa mère disparue il y a déjà 20 ans, alors qu’il en a lui-même quatre-vingts. On apprend des choses sur ce qui a inspiré La montagne en sucre, mais aussi l’ensemble de son oeuvre. C’est un très beau livre, émouvant, une réflexion sur la destruction de la nature, bien sûr mais aussi le combat de l’homme pour vivre dans ces endroits encore reculés et sauvages.

« Comme partout, les fondateurs de la ville arrivaient de tous horizonsagriculteurs, commerçants, flambeurs, squatteurs métis, cow-boys texans, colporteurs syriens et juifs, et cockneys tout droit sortis de l’Est End londonien. « 

Il y a quelques allusions à de furturs écrivains prometteurs, comme Edward Abbey. 😎 Mais aussi à celui qui a grandement inspiré Wallace Stegner : Henry David Thoreau.

Les bisons de Broken Heart de Dan O’Brien : immense coup de coeur pour ce bouquin qui date de 2001. Ou comment Dan O’Brien a réussi à sauver ou du moins à réhabiliter les Grandes Plaines du Dakota, terres de Sitting Bull, ravagées par agriculture intensive et un surpaturage bovin inapproprié. C’est la chute du cours de la viande de boeuf, le risque de faillite de son ranch et un divorce qui sont les points de départ de cette belle aventure. L’auteur achète d’abord 13 bisonneaux qu’on se met à aimer d’amour (lol), tant il en parle comme s’ils étaient ses enfants. Le Gang de Gasehouse ! Tout un programme ! Un petit faiblard va mourir et ce sont des pages très émouvantes. Mais se démarque du troupeau Bill Bouclé, un petit jeunot plein d’avenir, qui n’a pas froid aux yeux. Même devant les vieilles bisonnes d’un autre troupeau que Dan va ajouter au douze jeunots. De fil en aiguille, quitte à faire sauter la banque, l’auteur s’endette sacrément, bien plus que ce qu’il avait prévu initialement. Mais les bisons sont tellement différents des vaches, tellement moins ravageurs, tellement capables de se débrouiller seuls car ce sont des animaux restés sauvages, pas des croisements fabriqués de toute pièce par l’homme, tellement plus résistants aux intempéries. Et surtout, aux yeux de Dan, c’est tellement incroyable de voir des bisons enfin fouler le sol des Grandes Prairies, 150 ans après leur disparition ! Les autres cowboys du coins en prennent de la graine, même s’ils sont un peu méfiants sur le devenir pécuniaire de troupeaux de bisons. Car ce n’est pas facile tous les jours, surtout au début. Mais Dan crée la Wild Idea Buffalo et vend sa viande de bison à travers tout le pays. Il convertit même les vegans à la viande de bison car elle correspond à leur idéal. J’avoue que j’ai pour ma part encore du mal à comprendre l’aspect « bouffe » dans cette histoire de repeuplement. Comment peut-on aimer tellement les bisons pour finalement les mettre dans son assiette ? C’est un peu la chose qui m’échappe. Même si Dan O’Brien parvient totalement à vous donner envie de goûter sa viande de bison et qu’il m’a bien fait rire quand il imagine Bill Bouclé en steak barbecue. 😄 Une très belle histoire et la magie de la technologie vous permet de voir ce qu’est aujourd’hui l’entreprise de l’auteur puisqu’il a créé un compte Instagram. 😎

Le feu sur la montagne d’Edward Abbey nous embarque au Nouveau Mexique où vit le grand-père de Billy, 12 ans, qui a l’habitude de passer ses vacances d’été là-bas tous les ans. John Vogelin a vécu toute sa vie dans son ranch entouré de terres arides, desséchées par le soleil. Sauf que l’US Air Force a décidé de réquisitionner les terres pour installer un camp de tir de missiles. Le gouvernement donne un ultimatum au vieil homme. C’est un sacré personnage que nous donne à rencontrer Edward Abbey, nous, lecteurs, frisonnons pour lui. Lui, il préfère crever que de laisser s’installer l’armée dans ces somptueux paysages. La fin est très belle et émouvante. Un roman à lire, c’est sûr !

Voilà, le Mois Nature Writing est terminé. Je remercie les quelques personnes qui m’ont suivie dans ce challenge. Et je dis à d’autres de réfléchir à deux fois à ce qu’elles annoncent. En tout cas, je me suis bien amusée !

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Là où les rivières se séparent – Mark Spragg

Traduit par Laurent Bury

Je vous embarque aujourd’hui au Wyoming là où se passe Là où les rivières se séparent de Mark Spragg, auteur que je n’avais encore jamais lu. Comme pour Rites d’automne de Dan O’Brien, il ne s’agit pas là d’une fiction mais plutôt d’un récit de souvenirs.

Les parents de l’auteur ont racheté un hôtel-ranch quasi mythique dans les années soixante, à savoir le plus vieux ranch-hôtel, le Holm Lodge, que certains visiteurs appelaient le Crossed Sabers Ranch (à cause des bêtes marqués de sabres croisés. Les activités commerciales du ranch datent de 1898. Les parents de Mark les font perdurer, par l’élevage bien sûr, mais aussi en emmenant les touristes faire des excursions à cheval dans le somptueux environnement, là où » le haut plateau de Yellowstone, à cheval sur la ligne de partage des eaux, et ses rivières (…) retombent vers l’est et vers l’ouest. »

Cet univers est le Paradis des chevaux, dressés au ranch dès la naissance. Ici l’homme ne va pas sans ce fidèle compagnon. « Mon amour pour eux m’inquiétait. Je tournais les yeux vers les corrals et je regardais comme ils se tenaient, la tête basse, dans l’air immobile et accablé de soleil. J’imaginais les corrals vides. Je me demandais à quoi ressemblerait ma vie sans chevaux (…) ». « L’après-midi je m’occupais des poulains; je les amadouais par la répétition des mêmes gestes. Je leur mettais un licou. Je promenais mes mains sur leur cou, sous leur ventre. Je leur pinçais le flanc. Je leur soulevais la queue. Leur vérifiais les dents. Leur parlais. Je leur frappais la croupe, le garrot,le dos et les jambes avec un sac de jute vide. Ils renâclaient, reniflaient, se retournaient et comprenaient qu’on ne leur avait fait aucun mal. Je les bridais. Les menais. Les scellais. Je leur rappelais qu’on nous avait mis ensemble pour travailler. »

Au ranch on accueil des touristes en mal d’exotisme façon Far West, on les emmène en excursion en montagne, on se sert aussi des chevaux pour la chasse au cerf, pour les rodéos un peu. Le dieu Cheval est une « institution », un animal sacré qui aide les hommes à vivre dans un décor paradisiaque mais rude ! Mark Spragg parle de ses compagnons (les chevaux !) avec énormément de tendresse et de nostalgie. Il nous raconte leurs facéties aussi, parfois. C’est un livre qui plaira à tous les amoureux des chevaux, vous l’aurez compris.

Vous survivrez au Wyoming si vous pouvez affronter la rudesse du climat. Autrement, passez votre chemin ! Dans la Wapity Valley où a grandi l’auteur, « les jours d’été étaient caniculaires. « L’après-midi, le ciel se chargeait de cumulus surgis des Absarokas, et nous restions debout dans les granges ou assis dans les pick-up en attendant la fin des brusques tempêtes de pluie et de grêle. Les nuits étaient fraîches. Le matin, il y avait rarement assez d’humidité dans l’air pour qu’on ait de la rosée. Le soleil nous donnait de longues journées de travail. Les éleveurs s’activaient pour récolter leur luzerne, pour engraisser les boeufs et pour s’occuper de leurs vaches prêtes à mettre bas. Ils passaient leurs hivers à nourrir leurs bêtes, à faire des réparations, debout les nuits de janvier et de février par -20°C (…) » C’est aussi toute la rudesse de la vie des gens de cette région que restitue formidablement bien Mark Spragg. Même aller à l’école était une gageure. « Il y avait un rempart planté de sauge au nord de la cour de récréation, qui partait en pente sur plusieurs centaines de mètres vers l’embranchement de la Shoshone River. De l’autre côté de la rivière, le sol remontait en une série de collines bossues et de blocs de rochers monolithiques (…). Les collines se terminaient au pied de la Jim Mountain. (….) »

Bien évidemment, pas de cantine à l’école. Je me suis régalée du festival de sandwichs plus ou moins étranges pour nous, décrits par l’auteur qui voit dans les casse-croûte de chacun « le baromètre précis de l’origine familiale des enfants ». « Nos mères étaient pour la plupart attentionnées. La plupart d’entre-elles considéraient que la mortadelle était l’un des ingrédients d’un repas équilibré, mais elles voyaient aussi dans la mortadelle un luxe. (…) J’ai vu des sandwichs à la patate douce. Un jour, au début de l’automne, un sandwich courgette-mayonnaise. Beaucoup de sandwichs au wapiti, au cerf, au mouflon et à l’élan. J’ai vu deux fois un sandwich au navet. » : il faut croire que ça l’a marqué !! 🙂 On croise aussi du sandwich à l’oeuf au plat qui m’a beaucoup amusé !

Et puis il y a le vent.
« J’habite un pays brut, violent. Le Wyoming n’est pas une région qui se prête à la nudité ou à la douceur. Il y a ici quelque chose de tranchant, et l’on vit justement sur ce tranchant. La plupart des oiseaux migrent. L’hibernation est considérée comme une nécessité, et non comme une forme de mollesse. Les vieux, les incapables, les imprévoyants périssent. Et puis il y a le vent.
Le vent souffle presque tous les jours, sans la moindre chorégraphie, avec toutes l’inélégance d’une bagarre spontanée. Il y a des endroits où il se déchaîne si continuement que les arbres qui entourent une maison ou qui bordent un fossé d’irrigation penchent tous vers l’est, poussent perpétuellement vers l’est, comme s’ils n’étaient que des colonnes de limaille soumises, inclinées vers un pôle inconstant. » « A force de souffler sur les squelettes de bisons, les vents les ont rendu roses, puis blancs, avant de les faire tomber en poussière. Les forêts carbonifères ont surgi, puis sont retombées et ont pourri sous les vents, couche après couche, finalement écrasées pour devenir du charbon. » Alors, imaginez bien que les quelques quarte ou cinq jours sans vent sont jours de fête ! « On parle trop fort, on a l’habitude de crier pour surmonter les hurlements de l’air ».
Un jour sans vent, on lave sa voiture ! « Je suppose que bien 10% de la population du Wyoming venue habiter ici est restée uniquement parce que le voyage de retour semblait trop risqué. »

Mark Spragg décrit avec beaucoup d’amour, d’humour (noir), mais aussi de poésie l’univers où il a grandi ! Ce fut une vraie évasion. C’est aussi un livre instructif pour nous, Européens qui avons tant d’images d’Epinal sur l’Ouest américain. Le livre n’est pas construit chronologiquement. On voit également qu’il n’a pas été écrit d’une seule traite mais qu’il s’agit d’écrits de plusieurs époques, c’est en tout cas l’impression que cela donne à cause d’un certain nombre de redites. Il y a aussi quelques longueurs parfois. Mais néanmoins je n’ai pas boudé mon plaisir dans cette expédition littéraire au Wyoming ! Je vous en conseille l’expérience. Le livre date de 1999, j’aurais déjà dû faire cette expérience depuis longtemps ! En matière de Nature Writing, on est servi !

J’ai lu 5 livres dans le cadre de ce mois actuellement. Je suis un peu en retard dans les chroniques…. 🙂

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Rites d’automne – Dan O’Brien

Traduit par Laura Derajinski

Dan O’Brien a écrit ce livre en 1988. Il fait aujourd’hui quasiment partie des classiques de la littérature américaine. Dan O’Brien n’est pas un auteur comme les autres : c’est avant tout un « fermier », autrement dit un cowboy, un éleveur mais également un spécialiste de la faune sauvage en voie de disparition. Mais aussi un enseignant en littérature et écologie des Grandes Plaines.

Ce livre n’est pas une fiction mais le périple qu’il a fait à travers les États-unis, des Rocheuses américaines au Texas pour apprendre à Dolly, un bébé faucon pèlerin né en captivité, à vivre dans son milieu naturel sans l’aide des hommes.

En fait, Dolly est une rescapée. Pas la proie des hommes, mais des aigles royaux qui ont la fâcheuse tendance à aimer en déjeuner les jeunes faucons ne sachant pas tout à fait voler. Les frères et soeurs de captivité de Dolly ont disparu tour à tour entre les serres des grands oiseaux, le jour où Dan et ses collègues de la Peregrine Fund avaient décidé de les réintroduire dans leur milieu naturel. « Nous avions appris à faire se reproduire les faucons en laboratoire et à les relâcher dans leur milieu naturel. Certaines années, une centaine de rapaces étaient élevés pour être relâchés dans les Rocheuses. Avec un taux de mortalité annuel estimé de soixante à soixante-dix pour cent, environs trente-cinq faucons atteignaient l’âge d’un an, bien plus qu’il n’en naissait à l’état naturel après l’utilisation massive du DDT. »

En 1986, l’extinction de l’espèce semble écartée, grâce à l’élevage et à la diminution de l’usage du DDT, interdit. Dan O’Brien, en haut d’une falaise du Montana pense tourner la page, sa mission accomplie. Mais il assiste en direct au massacre des faucons pèlerins par les aigles royaux, oiseaux également protégés, dont la loi interdit de les tuer. Un peu las, n’ayant pas trop envie de retrouver l’asphalte et la vie dite « civilisée », divaguant sur des histoires de trappeurs en traversant Three Forks, il décide de prolonger sa mission au-delà de ce qui lui est imparti.

« Un faucon pèlerin, ai-je pensé, est davantage qu’un oiseau de proie d’un noir bleuté, à peine plus grand qu’un corbeau. Bien plus encore, c’est « un vagabond, l’oiseau qui pique avec plus de vitesse et de grâce que n’importe quel autre volatile ». Je me suis dit qu’un oiseau à l’aile brisée n’était plus, par définition, un faucon pèlerin. Un oiseau dans une boîte en carton posée sur le siège passager d’un pick up n’était pas non plus un faucon pèlerin. »

Dan O’Brien, dans un état qu’il dit lui-même un peu halluciné, remet à plus tard ses obligations de fermier du Dakota du Sud pour redonner sa fierté à Dolly. On va les suivre des montagnes Rocheuses, en passant par les plaines du Nord, les prairies, le Llano Estacado et la Laguna Madre. Un grand voyage où l’on croisera des tétras, oiseaux de prédilection des faucons pèlerins, des armoises, végétation emblématique des grandes plaines que les hommes se sont acharnés à détruire, détruisant par là l’habitat des tetras. Dolly va aussi se régaler avec la chasse aux canards (sarcelles, fuligules, colverts, harles huppés). Grâce à Dan, mais aussi aux deux chiens, le vieux Jack et le jeune Spud, Dolly va devenir une vraie dame faucon pèlerin. J’avoue qu’il y a beaucoup de parties de chasse dans ce livre, les hommes aimant bien se manger une petite gelinotte grillée ou un canard. C’est un peu paradoxal pour un écrivain amoureux de la nature et qui donne sa vie pour sauver des espèces en voie de disparition. J’ai également trouvé la même chose dans Espaces sauvages de Jim Fergus. On croise un Jim dans le récit. Je me suis demandé si c’était un anonyme ou Fergus, ou Harrison. Dans nos têtes d’Européens, la chasse est bannie par tous les écolos. Ça n’a pas l’air d’être le cas aux États-unis.

Mis à part cela, j’ai admiré tout le savoir de Dan O’Brien, toute sa passion et son énergie pour sauver cet oiseau, lui redonner sa grandeur. La fin est poignante. J’ai imaginé son immense déception. Eh oui, ça ne finit pas tout à fait en happy end. Mais il est plus tempéré que moi !!

« Parfois, j’ai envie de dire que l’aigle du Montana était un obstacle naturel mais que le fil électrique du Texas était artificiel, façonné par la main de l’homme et donc, injuste. Mais je n’en suis pas certain. De temps à autre, je crois être devenu plus sage. »

Un superbe livre à lire absolument : c’est à la fois une vraie balade dans les contrées sauvages de l’Ouest des États-unis (le Texas fait partie « mythologiquement » parlant de l’Ouest) et une source d’instruction indéniable. Bref, on en sort moins bête !

On peut lire dans la postface : « Grâce à ce livre, j’ai rencontré des personnes qui avaient pris conscience que le fond du problème venait du schisme entre l’écologie populaire et la compréhension profonde de la lutte pour la survie, cette règle principale qui régit la planète depuis l’aube des temps. Tout le monde aime les fins heureuses et, en quelque sorte, ce qui est arrivé depuis la parution de ce texte a pris un semblant de fin heureuse. Mais l’histoire contée dans Rites d’automne est triste (…) en partie à cause de la destruction constante de l’habitat animal et du développement de l’Ouest américain qui porte avec lui une multitude de luxes auxquels il est impossible de résister. Nous voulons des terres sauvages et suffisamment de place pour en profiter, mais nous ne voulons pas nous priver pour autant du superflu. (…) Pour tout dire, nous ne savons pas vraiment ce que nous voulons. « 

A l’heure post-confinement, ce livre qui date d’une trentaine d’années est toujours d’actualité.

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Harvey – Emma Cline

Traduit par Jean Esch

Harvey est un homme avec un bracelet électronique. On n’aura jamais les détails de ses méfaits, hormis le mot VIOL écrit en majuscule à la page 13. Au fil des lignes, on se rend compte qu’Harvey est sans doute metteur en scène. Connu. Très connu. Il parle à son avocat. Un procès.

N’ayant pas grand chose à faire de ses journées en résidence surveillée, Harvey scrute les alentours entre deux appels de son avocat ou de son assistante. Il découvre que Don DeLillo est son voisin. Incroyable ! A partir de là, il n’aura qu’une obsession : adapter White Noise, le chef-d’œuvre du romancier. Alors que ses préoccupations devraient être tout à fait autres.

Après l’affaire Charles Manson, Emma Cline s’attaque à un autre fait divers, contemporain : l’affaire Weinstein qui entacha Hollywood. Rien n’est dit, tout est dans la suggestion. Son livre ne porte aucune mention de « roman », « nouvelle » ou quoi que ce soit qui relèverait du domaine de la fiction.

L’autrice se glisse dans la psyché de l’agresseur. Sous sa plume, c’est un homme déconnecté de la réalité, pas forcément agressif, à l’égo surdimensionné, bien sûr, et qui finit par être totalement ridicule.

Emma Cline laisse de côté l’idée d’un texte agité par la colère pour faire mieux : l’agresseur ridiculisé. Les dernières pages sont, à ce titre, d’une ironie particulièrement mordante. Un récit d’une centaine de pages qui pulvérise un géant du cinéma. On peut y voir également une sorte de choc des Titans, entre Harvey et Don DeLillo.

A présent, je me demande quelle sera la prochaine « victime » d’Emma Cline ! C’était mon troisieme rendez-vous avec l’autrice, sans doute y en aura-t-il un quatrième !

Merci aux Éditions de La Table Ronde

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Le chant de la Tamassee – Ron Rash

Traduit par Isabelle Reinharez

1er jour du mois thématique Nature Writing Ecologie. Une petite modification : j’ai laissé tomber l’idée absolue de Grand Ouest pour ne pas laisser de côté des auteurs remarquables du genre dont les livres (fiction ou pas) n’évoquent pas forcément l’Ouest américain (étatsunien ou canadien). Je pense, comme je l’avais déjà écrit, à Ron Rash, mais aussi à Jim Harrison, entre autres. Comme j’ai déjà bien bouquiné pour ce mois, en lisant Wallace Steiner, qui lui même reprend le concept de Henry David Thoreau, l’idée d’Ouest américain n’est pas forcément géographique, puisqu’elle comprend aussi le Texas. J’y reviendrai…

C’est avec Ron Rash que je commence, auteur né en Caroline du Sud, dont j’ai dévoré il y a quelques années Un pied au Paradis, dont je vous conseille fortement la lecture. Ses romans se passent dans les Appalaches, vaste région montagneuse, rurale, défavorisée située à l’Est des Etats-Unis. Le chant de la Tamassee est donc ma deuxième rencontre avec l’auteur.

Ruth 12 ans échappe à l’attention de ses parents lors d’un pique-nique. Elle a décidé de mettre les pieds dans la Tamassee, cette rivière qui marque la frontière entre la Caroline du Sud et la Géorgie. Ainsi, à son retour chez elle dans le Minesota, elle pourra dire à ses copines qu’elle s’est trouvée dans deux Etats à la fois. Ruth ignore ce qu’est un ressaut hydraulique. Le drame survient : la Tamassee, l’une des rares rivières encore sauvages des Etats-Unis, avale la fillette.

L’accident arrive aux oreilles des medias. Maggie, photographe pour un journal à Colombia, originaire de Tamassee est envoyé en reportage sur les lieux de l’accident avec un collègue journaliste d’envergure, qui a reçu le Pulitzer pour son livre sur le Rwanda. Le père de Ruth, assez influent et argenté, veut récupérer la dépouille de sa fille que la rivière n’a pas rendue. Elle est coincée sous un rocher, à cause du ressaut hydraulique. Pour ce faire, il s’attache les compétences d’une entreprise qui construit et pose des barrages amovibles. Mais la Tamassee est une rivière quasiment sacrée. Une loi fédérale la protège de toute intervention de l’Homme, même temporaire. Le père de famille va se trouver confronter aux écologistes du coin, mené par Luke (qui justement n’est pas né dans le comté d’Oconee), un personnage haut en couleurs et au caractère bien trempé, voire un peu fêlé.

Maggie, quant à elle, n’est pas retournée à Tamassee depuis de longues années, en froid avec son père pour de multiples raisons. Comme toujours, le passé ressurgit, notamment celui de sa relation avec Luke, ancien amant. Des années après, les petites trahisons idéologiques pourraient être au rendez-vous. Elle va également apprendre à connaître un peu mieux Allen, son collègue journaliste qui l’impressionne et l’attire à la fois.

Ron Rash met en balance la douleur d’une famille et la nécessité de protéger la nature. Les conséquences même minimes, a priori, d’une intervention de l’Homme sur une rivière au regard de la loi, c’est-à-dire le risque de précédent qui mettrait en péril tout l’arsenal juridique mis en place pour protéger les rivières sauvages. Luke évoque une autre rivière dont les rives ont été bétonné.

« Il y a vingt ans, la Chattahoochee était aussi cristalline que la Tamassee. Aujourd’hui son bassin n’est pas beaucoup plus qu’une banlieue pavillonnaire au milieu de laquelle coule un égoût à ciel ouvert. » « (…)la Tamassee est la dernière rivière de cet Etat qui coule librement. Une rivière sauvage, ça nje peut ni se renouveler ni se reconstituer une fois qu’elle a disparu ».

J’ai aimé le fait qu’aucun des deux camps ne détiennent la vérité absolue parce qu’ils sont aveuglés. Luke est un personnage prisonnier de son idéologie, il n’a aucune empathie. Les parents, quant à eux, sont prisonniers de leur douleur, d’un deuil à faire qui est impossible s’ils ne peuvent récupérer la dépouille de leur fille. Tout au long de la lecture, l’opinion du lecteur vacille d’un point à un autre, comme une girouette. Ron Rash n’émet pas de jugements mais ne fait pas de cadeaux non plus. Une photographie prise par Maggie et publiée dans la presse peut faire basculer l’opinion et sacrifier la rivière. A quoi tiennent nos opinions ? Quel est le pouvoir d’une simple photo ?

La rivière est le personnage qui va résoudre le problème. C’est très fort. J’ai adoré ce moment, riche en émotion et en surprises.

J’ai adoré être immergée dans l’univers de cette petite ville (village ?) perdue des Appalaches, passer du temps dans la salle communale avec des hommes forts en gueule que tout oppose mais qui n’ont pas compris, en vérité, qu’ils sont tout petits face à la force de la nature. J’ai aimé mange les spécialités du coin chez Mama Tilson : du thé forcément glacé (on ne le boit pas autrement), des beignets de maïs… Un endroit un peu hors du temps où l’on respire, où les fantômes du passé font leur réapparition assez facilement. La puissance lyrique de Ron Rash allié à un bon sens du suspense m’ont emportée très loin. On ne s’ennuie pas 5 minutes et je suis convaincue de lire tout l’oeuvre de Ron Rash publiée à ce jour. Un auteur à lire absolument pour toute personne qui s’intéresse un minimum aux problèmes de préservation de l’environnement.

« La Tamassee n’est pas profonde. Les rochers, immergés en mai, affleurent aujourd’hui à la surface. L’eau vive d’alors coule maintenant en un flot clair et lent. Deux truites ondulent dans les hauts-fonds sablonneux. Leurs nageoires fendent la surface tandis qu’elles se laissent un peu dériver vers l’aval avant de revenir en trombe à l’endroit où la femelle a usé sa caudale à creuser un nid. »

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