Les âmes égarées

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Traduit par Carine Chichereau

Depuis Muse, nous n’avions pas de news de Joseph O’Connor, en France. Et puis, le revoici, avec, cette fois, non pas un roman, mais un recueil de nouvelles (le deuxième après Les Bons Chrétiens publié en 2010), dédié à Dermot Bogler, qui n’est pas tout à fait étranger à ce volume. Les textes ont été publiés sur divers supports, remaniés, puis enfin réunis dans ce livre, sous le titre original de Where have you been ?. Il faut lire la page des remerciements, située à la fin du recueil, avant de commencer à le lire : on y apprend notamment que « Deux petits nuages » est un écho à « Un petit nuage », nouvelle de James Joyce. On apprend aussi que Joseph O’Connor s’est amusé avec les textes antérieurs et même les chansons irlandaises qu’il fait chanter à ses personnages. Il en fait revenir certains, qui étaient dans Les Bons Chrétiens ou reprend des phrases de Muse… Il s’est aussi inspiré de la réalité, comme l’ont fait ses prédécesseurs…

La majorité des nouvelles du recueil se déroulent dans l’Irlande de la crise économique, à Dublin et dans sa région. Parfois aussi avant : « The Wexford Girl », se situe en 1975 ; « Le Feu de la jeunesse » et « Orchad Steet, à l’aube » nous propulsent respectivement  à Londres en 1988, lors d’un match de foot historique entre l’Irlande et l’Angleterre et à à New York en 1869.

Toutes ces nouvelles néanmoins mettent en scène des hommes et des femmes tourmentés, en proie à une souffrance qui conduit parfois à la mort. La crise économique contemporaine y est pour quelque chose, évidemment, mais les crises antérieures qu’a connu l’Irlande aussi. Celle qui a vu s’expatrier les Irlandais vers les Etats-Unis et New York en particulier, très bien évoquée dans le poignant « Orchard Street, à l’aube », qui donne des frissons jusqu’à la chair de poule. Cette nouvelle est inspirée de la vie d’une famille ayant réellement existé. Dans la novella « Un garçon bien-aimé », Cian Hanahoe, qui dirige « le département des prêts immobiliers auprès d’une banque d’investissement irlandaise », démissionne après avoir passé cinq semaines en hôpital psychiatrique pour ce que son médecin excentrique nomme « un épisode ».

Tout cela n’a pas l’air très joyeux. Effectivement, ça ne l’est pas toujours, mais cependant O’Connor ne se morfond pas non plus dans le pathos à se pendre. Son recueil recèle également une bonne dose d’humour ! C’est même ce qui ouvre le recueil. Dans « The Wexford Girl », le narrateur, qui s’appelle Patrick (comme son père, son grand-père, son arrière grand-père et son arrière arrière grand-père), explique le « craic » préféré de son paternel :
« Mon père disait que la mer ça fait du bien aux gens. Il disait que plus on se rapproche de la mer, plus on est sain d’esprit. D’après lui, c’est pour ça que les gens de Dublin sont vraiment des gens bien, dans l’ensemble. Et c’est pour ça aussi qu’ils sont tous dingues à l’intérieur des terres. Ils sont trop loin de la mer. C’est pas bon pour le cerveau. »
Et son père mourra de rire (du moins c’est ce qui se dit) et dans sa vie, il rêvait d’être comique. Sachez qu’en Afrique, « tu sues tellement que tu te ramènes chez toi dans une bouteille ».

Les pères ou du moins les hommes, sont la mémoire de la métamorphose de l’Irlande dans ce recueil. Patrick raconte la construction de la jetée de Dun Laoghaire : son arrière arrière grand-père a participé à la construction alors qu’il venait habiter dans le coin en 1848, depuis les Liberties, le quartier miséreux de Dublin. Il y a laissé sa sueur, avec tous les hommes venus extraire la roche des carrières de Dalkey. Et c’est en 1852, l’année de la construction du phare de Dun Laoghaire qu’il épousa l’arrière arrière grand-mère du narrateur. Le père du narrateur rencontra sa mère au pied du phare un jour de 1962. Plus tard, l’explosion immobilière et les bobos sont passés par là… La petite ville de la banlieue de Dublin occupe d’ailleurs une place importante dans le recueil. C’est la ville d’enfance du personnage de « Un figurant sur la photo », qui habite le Dublin de 2010; c’est là que cette même année, dans « Un garçon bien-aimé », Cian Hanahoe donne rendez-vous à sa nouvelle amie, « à l’ancien hôtel Elphin de Dun Laoghaire, transformé en pub gastronomique, avec terrasse chauffée », une manière de prendre un nouveau départ.

Enfin, passé et présent se rejoignent aussi parce que les nouvelles sont pétries de références littéraires, hantées par Beckett, Joyce, Patrick Kavanagh, Synge, Sean O’Casey et j’en oublie sûrement !

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre, parce que Joseph O’Connor, monument national de la littérature irlandaise, est un écrivain complexe. Je me suis régalée à cette lecture.

Je déplore juste une édition française pétrie de coquilles, à tel point que je me demande si l’éditeur ne m’a pas envoyé une version non corrigée. J’en ai trouvé quatre… ça commence à faire beaucoup !

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Irlande, Nuit Celtique

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Morris habite à Limerick. Morris travaille pour Compuflex, une société américaine qui a profité des avantages fiscaux offerts par ce qu’on a appelé le Tigre celtique. Seulement voilà, le Tigre, c’est fini. Il n’en reste plus que la carcasse. Et c’est l’univers de la nuit qui s’abat sur Morris, divorcé, père d’un grand enfant qui travaille pour une banque… Après quinze ans de bons et loyaux services, Compuflex licencie Morris de la manière la plus lâche qui soit : aucune information préalable au licenciement, juste une lettre, « projectile de mots bruts » qui descend Morris en plein vol. C’est trop dur à affronter pour cet homme célibataire et plutôt solitaire. Impossible de l’avouer à sa famille, encore moins à ses amis. Mais aussi celui d’un regard introspectif sur lui-même. Et une descente aux Enfers.

Je vous le dis d’emblée : oubliez l’Irlande et ses images d’Epinal : les jolis paysages, les ponies, les tourbières etc. C’est ici une Irlande de désolation économique contemporaine que brosse Dominique Le Meur. Des Irlandais floués et laminés par un gouvernement qui a mis en place un système ultra-libéral et des banques qui ont fait croire aux Irlandais qu’ils pouvaient tous devenir propriétaires, emprunter et rembourser sans problèmes. Pour un peuple qui a tant souffert, c’était trop tentant. Seulement la crise a planté ses crocs en Irlande dont l’économie a été la première à vaciller en Europe, parce que  fragile comme une bulle de savon : la grande majorité des investissements sont celles de société étrangères, américaines en particulier, appâtées par un système fiscal avantageux, le profit et bien peu de considération pour la main-d’oeuvre… Ainsi, la société informatique pour laquelle travaille Morris délocalise… en Pologne.

Comble de l’ironie, c’est avec une Polonaise que le fils de Morris s’apprête à se marier, ce fils qui lui-même travaille pour une des banques qui a floué un de ses anciens collègues qui vit maintenant dans un lotissement fantôme, abandonné, comme on en dénombre tant en Irlande depuis la crise. Un bidonville irlandais, parcouru par une route inachevée et défoncée, sans eau courante et un système électrique aléatoire. Des gens oubliés de tous, qui ne peuvent pas aller vivre ailleurs puisqu’ils ont emprunté des sommes astronomiques pour acheter leur bien. Je savais que ces lotissements existent, (j’en ai vu à Tralee). Mais j’étais à un million d’années lumière de me douter de l’état dans lequel on a laissé ces personnes. Il n’y a qu’un mot (et pas assez fort pourtant) : REVOLTANT !

La dépression dans laquelle s’enferme Morris, l’amène à repenser à son enfance, surtout les jours de cuite. Et ce sont les vieux démons qu’il a enterrés toute une vie qui remontent  : comme tous les enfants irlandais, Morris a suivi sa scolarité dans une école religieuse. Mais lui était interne. Vous le savez sans doute maintenant, car les médias ont relayé les scandales qui se sont déroulés dans ces écoles. Les prêtres pédophiles, tout ça… Dominique Le Meur ne cache rien de ce qui s’est passé dans ces instituts. On en reste estomaqué et frissonnant d’horreur !

Un roman très bien documenté sur l’Irlande contemporaine, dont il ne reste plus que de la « peau de tigre en lambeaux », où l’on traite les travailleurs qui ont permis aux sociétés étrangères de s’enrichir comme des déchets, de simples rebuts. Un livre tout à fait juste dont je partage absolument la vision des choses. Un roman qui n’est pas non plus dépourvu d’humour (à l’irlandaise !)

Un livre qui m’a émue parce que, au-delà des thèmes abordés, je connais Limerick, ville ouvrière. J’ai connu des étrangers (slovaques et tchèques) qui se sont fait exploités par Dell (« Dell, go to Hell » était la rengaine qu’ils lançaient le soir en rentrant épuisés par des journées interminables), avant que Dell déménage effectivement en Pologne, renvoyant Limerick a sa misère quasi-légendaire. Parce que je connais très bien Limerick qui est ma presque ville d’adoption et qu’en lisant je dialoguais avec un Irlandais de là-bas. Et ce que je lisais pour la partie économique, concordait avec ce qu’il me disait. Mais les Irlandais ne sont pas toujours du genre à se plaindre ouvertement, ils ont toujours ce côté optimiste que les Français n’ont pas. Malgré tout, ce n’est pas si difficile de voir sous le vernis de l’humour. Ce livre va d’ailleurs maintenant passer dans les mains de l’Irlandais de Limerick. J’attends son avis avec impatience !

Un bel hommage aux Irlandais victimes d’abus de toutes sortes.

Quelques mots sur l’auteur : Dominique Le Meur est français (et presque voisin de chez moi), vit à Limerick où il est professeur de français à l’université de la ville (que je connais aussi !). J’ai découvert  cet auteur par hasard, par les réseaux sociaux où il a créé sa page et trouvé la mienne qui relaye ce blog, je crois que c’est ça… Passionné par la littérature irlandaise, les Irlandais et ce pays autant que moi, j’ai eu envie de découvrir son regard de français sur l’Irlande par le prisme du roman.

Il a aussi un site personnel : voir ici et vous pouvez vous procurer ce livre (et les autres) en format numérique (celui-ci pour un prix dérisoire) ou en version papier.

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Fille de la campagne

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Traduction : Pierre-Emmanuel Dauzat

Ce bouquin a atterri dans ma pile par malentendu en quelque sorte : je pensais acheter le fameux Les  Filles de la campagne qui a rendu Edna O’Brien célèbre. Je me suis trompée, à un singulier (et un article) près. Mais à l’heure où les Irlandaises se battent pour le droit à l’avortement, ce livre tombe à pic pour en savoir plus sur la condition féminine de l’île verte.

Edna O’Brien, née en 1932, revient en effet ici sur sa vie (ce sont ses mémoires). Des études de pharmacie (première surprise !) qu’elle a suivies sans vraiment avoir le choix puisque c’était celui de ses parents. Néanmoins elle était déjà « convaincue qu’un jour [elle] rencontrerai[t] des poètes et qu’un jour [elle] serai[t] admise dans le monde des lettres ». Des parents rigoristes et pas vraiment nets (mère névrosée, père violent)  qui l’envoient en pension où elle vit cette période comme une incarcération. Cela la poussera à obtenir son examen avec un an d’avance et dans une relation étrange avec une jeune religieuse, avant que celle-ci disparaisse mystérieusement du couvent (on imagine pourquoi). Sa rencontre avec l’écrivain tchèque Ernest Gléber, qu’elle épouse contre l’avis de ses parents. Une fuite en avant pour échapper à l’univers familial étouffant  (elle pense que ses parents vont vouloir l’enfermer suite à sa grossesse hors mariage, et le mariage contre leur avis) et un pays schizophrène. Elle s’exile à Londres en 1958.

Néanmoins, si le succès littéraire arrive facilement, le calvaire n’en est pas fini parce ce Gléber ne supporte pas d’avoir à ses côtés un écrivain féminin plus brillant que lui et il va jusqu’à lui prendre ce qu’elle gagne avec ses livres ! Jusqu’au jour où elle refuse de lui donner, s’enfuit avec ses deux enfants, et demande le divorce.

Edna O’Brien brise toutes les chaînes. Ce qui fera d’elle une sorte de paria mais la rendra célèbre. On dit qu’elle écrit de la pornographie : « Le débat s’élargit alors pour savoir s’il fallait bannir d’Irlande la pornographie hardcore. Je répondis que je n’avais jamais lu de pornographie hardcore ni en Irlande ni en Angleterre. »
Les écrivains masculins ne se gênent pas pour la dénigrer : « Interrogé sur mon livre par Jack Lambet, l’écrivain L. P.  Hartley décréta qu’il s’agissait de l’histoire frivole de deux nymphomanes irlandaises. » (en parlant des Filles de la campagne). Alors quel scandale quand elle écrit dans un article qu‘ »il convenait de réécrire les serments du mariage au bénéfice de la femme » !

De nombreuses personnalités du monde artistique et du show biz (comme Paul McCartney) hantent ce livre. Ce n’est peut-être pas la dimension la plus intéressante par moments. Il y a quelques longueurs. Néanmoins on apprécie de voir dépeint les petits défauts de Patrick Kavanagh, qu’on imagine tout sympathique et lisse, mais qui était quand même sacrément barge,  vivant avec des boîtes de sardines dans sa baignoire et un rétroviseur de camion à sa fenêtre !

Quelques chapitres aussi sur les « événements » en Irlande du Nord dans les années 80, et l’absurdité des choses.

J’ai globalement beaucoup apprécié ce livre qui permet de cerner l’oeuvre de l’écrivain qu’est Edna O’Brien autant que l’étau qui enserrait l’Irlande (et continue à serrer les femmes en niant leur droit à disposer de leur corps) . Un ouvrage pétri de poésie et d’ironie, où on a l’impression qu’Edna O’Brien ne se censure (toujours) pas et dit ce qu’elle a a dire. Je dirai qu’il faut peut-être même lire ses mémoires avant de lire ses romans. Je n’en ai lu qu’un (Crépuscule irlandais) que je n’avais pas aimé. Mais depuis, je me suis procurée le fameux Fille de la campagne (presque collector !), La maison du splendide isolement (sur le conflit nord-irlandais) et Tu ne tueras point (sur le droit à l’avortement).

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Prière d’achever

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 Traduit par Pierre Brévignon

M. Berger est un célibataire dont l’existence, vue de l’extérieure, peut paraître morne : il travaille comme préposé au Registre des comptes clôturés au service Logement d’une modeste municipalité anglaise. Son travail consiste à « recenser les bénéficiaires des logements sociaux qui, après avoir quitté ou abandonné leurs appartements, laisse[nt] des arriérés sur leur compte ». Ce job pas folichon ne lui convient évidemment pas, même s’il ne l’avoue pas. Son rêve c’est d’écrire des romans parce que sa passion c’est la littérature. A un point obsessionnel. Suite à déménagement de son service dans des locaux plus modernes dessinés par Le Corbusier (nous sommes en 1968), et au décès de sa mère qui lui laisse un mini-héritage, M. Berger décide de quitter son boulot et de partir s’installer à la campagne pour écrire.
Quelques temps après son arrivée, il assiste médusé au suicide d’une jeune femme au sac rouge sous les roues d’une locomotive. Perturbé, M. Berger le sera encore davantage quand, quelques jours plus tard, il assiste de nouveau à la même scène. Il court signaler l’événement dramatique à la police locale, qui, bien évidemment, le prend pour une personne dérangée, conséquence du décès de sa mère ! M. Berger décide donc de mener seul son enquête, qui le conduira à la découverte d’une bien étrange bibliothèque oubliée de tous, la Caxton Private Lending Library & Book Depository, et de son propriétaire, M. Gedeon.

Tout d’abord, une ENORME faute de traduction sur la quatrième de couverture ou le mot Library (du titre VO) a été calqué par « librairie » : pourtant, c’est basique  : librairie en anglais c’est bookshop ! A croire que la rédaction n’a pas été faite par quelqu’un qui a réellement lu le livre... Heureusement, la traduction de la novella par Pierre Brévignon ne commet pas cet impair (quand même !).
Et heureusement, l’intrigue tient le lecteur en haleine d’un bout à l’autre !

J’avoue, c’est le premier livre que je lis de l’Irlandais John Connolly dont j’ai entendu dire que ses polars étaient très noirs, très glauques, très déprimants et j’en passe. Celui-ci n’est pas tout à fait un polar mais plutôt un mélange de roman policier et de conte fantastique (version novella – court roman – genre très prisé en Irlande) sur le thème de la littérature, des livres, des bibliothèques, du rapport du lecteur aux personnages. Bref, un « bibliomystery ». Une histoire pétrie de jolies références et de phrases qui font sourire sans pour autant tomber dans le cliché ringard . On ne s’ennuie pas une seconde. On plonge sans problème au-delà de la notion d’espace-temps avec laquelle Connolly joue, même si ce qui se déroule sous nos yeux est tout à fait incroyable. Beaucoup d’humour aussi.

Quelques extraits :

« Le point de départ, expliqua M. Gedeon, c’était le public. Arrivait un moment où certains personnages étaient devenus tellement familiers aux lecteurs – et même à ceux qui ne lisaient pas – que leur existence devenait indépendante de leur vie sur la page. »

« J’ai rencontre Hamlet à l’arrêt du bus 48B. Le pauvre vieux… Il était là depuis un bon bout de temps. Il avait laissé passer au moins huit bus » : ben oui, ça prend du temps de soliloquer 🙂

Un seul reproche à faire : c’est trop court ! On en redemande !  J’ai adoré. Prix Edgar Allan Poe 2014 : pas étonnant !

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Mon père est parti à la guerre

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Traduction : Catherine Gibert

Alfie fête ses cinq ans le jour du début de la Grande Guerre. Il ne comprend pas pourquoi tous les adultes sont si affolés, tristes ou excités. A l’heure où il raconte son histoire, il a neuf ans et essaie de se rappeler comment était la vie à Londres, dans sa rue, comment c’était avant que la vie de sa famille ne change radicalement.
Alfie est un petit garçon très intelligent. Il assiste médusé à son monde qui s’effondre. Il observe le petit théâtre du monde en guerre de son oeil d’enfant. Il ne comprend pas pourquoi sa meilleure amie, Kalena,  et son père, l’épicier d’origine tchèque chez qui il a l’habitude d’aller acheter des bonbons, sont soudainement chassés de sa rue par les autorités britanniques et déportés à l’île de Man. Ils ne sont pas allemands. Mr Janacek a quitté son pays par amour pour une Anglaise et les Anglais, maintenant le chassent ! Comme ils banissent sa fille qui possède la nationalité britannique. C’est absurde !

Le père d’Alfie s’est enrôlé, persuadé comme nombre de ses compatriotes, que la guerre ne durerait pas, que tout serait fini à Noël (c’est d’ailleurs ce qu »il entend à longueur d’année, pendant cette guerre, qui, pourtant, n’en finit pas !). Au début des lettres arrivent. Puis plus rien. Alfie mène l’enquête auprès de sa mère, Margie : où est son père ? Est-il mort ? Il soupçonne effectivement très fortement sa mère de lui dissimuler le décès son père. Margie lui raconte qu’il est en mission secrète et que c’est pour cela qu’il n’envoie plus de lettres.
L’ambiance à la maison se dégrade : Margie travaille dur à l’hôpital pour soigner les soldats. Mais comme ça ne suffit pas, elle fait aussi des « extras » en tous genres. Alfie décide en cachette d’aller cirer les chaussures à la gare pour ramener un peu d’argent, qu’il glisse ni vu ni connu dans le porte-monnaie de sa maman. En observant et en écoutant, il finira par découvrir la vérité. Encore plus effroyable que ce qu’il pouvait imaginer. Pourtant, intrépide, il se lance dans l’aventure, oubliant sa peur.

Un magnifique roman jeunesse qui allie suspense et documentation sur l’Angleterre de la Grande Guerre. Alfie mène l’enquête pour trouver ce qu’est devenu son père et il réussit !
John Boyne, merveilleux conteur (forcément, il est Irlandais!), arrive à faire passer le message de l’effroyable avec tact, sans pour autant dissimuler la vérité. La guerre ça tue de plusieurs façons : physiquement et psychiquement. La guerre, ça rend fou. J’ai aimé la manière dont il aborde la psychose traumatique du soldat et le message pacifique qui se cache derrière. La guerre c’est quelque chose d’effroyable au-delà de ce qu’on peut imaginer. Aflie trouvera du renfort dans sa détresse pour sauver son père auprès du meilleur ami de celui-ci : Joe Patience, objecteur de conscience, qui lui explique : « Je n’ai pas été mis au monde pour tuer mon prochain », même si on l’a jeté en prison pour cette idée-là, pour refuser d’aller à la guerre, alors que s’il tuait quelqu’un dans la rue, on l’aurait jeté en prison pour avoir tué. Même si tout le monde lui claque la porte au nez pour ses idées, lui jette des pierres etc.  Brillante démonstration de l’absurdité des choses en temps de guerre.

Un très bel hommage aux soldats de la Grande Guerre. Un jeune héros très attachant, qui croisera même Llyod George. Une trame narrative habilement menée.
Un roman coup de coeur.

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Les chiens de Belfast

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Traduit par Patrick Raynal

4e de couverture : « En 1978, à Belfast, une femme est violée puis tuée par des inconnus, son cadavre laissé en pâture aux chiens errants. Nul n’a payé pour ce crime horrible. Mais vingt ans plus tard, une mystérieuse blonde sème les cadavres un peu partout en ville… Pour Karl Kane, détective privé qui mène l’enquête sur l’une des victimes, il vaudrait mieux ne pas barrer la route à ce qui a tout l’air d’une vengeance en règle. »

C’est avec un an de retard, mais j’ai enfin rencontré le détective privé belfastois Karl Kane !  Un personnage haut en couleurs, et en proie à des crises hémorroïdaires qui lui pourrissent la vie. Heureusement qu’il a Naomie (son assistante mais pas que…) qui finit par lui prendre un rendez-vous chez le toubib. Non mais sans blagues : si on a une carrure de détective privé et qu’on jure toutes les trois secondes sur sa virilité, on n’a pas peur du docteur !

Rappelez-vous que le créateur de Karl Kane fait parler ses personnages « cash ». Ames sensibles s’abstenir mais vous raterez encore un bon polar à la sauce Sam Millar.
Karl Kane, tout détective viril qu’il pense être, se voit embarqué un peu malgré lui dans une sordide affaire où les cadavres s’accumulent, jusqu’au cadavre de la personne qui lui a demandé l’enquête (c’est « ballot » !).  En même temps, Karl Kane n’a pas trop le choix des enquêtes qu’il mène car son cabinet de détective est accablé de dettes et les factures à payer s’accumulent. C’est donc presque plus les enquêtes qui le mènent que le contraire !
Au fil des pages, il est question d’une mystérieuse blonde qui hante les pubs de Belfast en buvant du drambuie. Elle semble cacher d’autres cordes à son arc. Et comme si ce n’était pas suffisant, il y a beaucoup de gens dans l’univers belfastois que fréquente Karl Kane qui se dissimulent derrière de faux noms. A commencer par la personne qui lui a demandé d’enquêter (décidément, ce n’était pas un cadeau ce « client »!). Et puis, la police de Belfast est pourrie jusqu’à l’os. Mais le meilleur est pour la fin !

Derrière ce roman très noir, ce héros viril, on devine un personnage au grand coeur, plus fragile qu’on ne le pense. Il découvre une histoire douloureuse, tellement affreuse qu’elle l’atteint au coeur, le laisse au bord de la crise cardiaque :
« Son coeur faisait ça de temps en temps, il trébuchait, battait irrégulièrement. Ca n’arrivait pas souvent, peut-être une ou deux fois par mois, et ça le laissait momentanément la tête un peu vide. Pas cette fois. Cette fois il se sentait dangereusement proche de la mort
Pauvre fille…« 

Pourtant l’humour n’est jamais absent dans les romans de Sam Millar. Le lecteur a tout de même droit à quelques moments sacrément drôles, notamment dans les échanges entre Karl et Naomie qui ne manquent pas de piquant quand ils s’agacent mutuellement :
« C’est toi qui bredouilles un galimatias incompréhensible, genre Mary Poppins sous LSD ! » .
Heureusement que Naomie est le genre de femme à porter le pantalon. Du coup, ils forment à eux deux une équipe de choc au milieu d’une foule de personnages qui ne leur veulent pas du bien.

Sans doute le roman le plus noir que j’aie lu de Sam Millar, avec Poussière tu seras. Un roman qui montre une corruption à tous les étages à Belfast, jusque chez ceux qui sont censés veiller sur vous. Un roman qui vous passera l’envie d’appeler les flics si vous séjournez dans la ville et que vous avez des problèmes !

Par moments s’il n’était pas rappelé que le roman se passe de nos jours et à Belfast, j’aurais pensé qu’il se passait dans les années 50 aux Etats-Unis. L’histoire se déroulait d’ailleurs dans ma tête en noir et blanc, comme un bon vieux film américain, avec une blonde aux cheveux crantés à l’écran (mais qui boit du Drambuie !)
Par moments aussi, ça m’a fait penser à du Tex Avery aussi !!

Alors je ne sais pas si c’est mon imagination mais ce fut ma lecture des Chiens de Belfast. : un mélange d’humour irlandais et de roman noir américain, de Tex Avery, le tout arrosé de Drambuie.
Un bon moment de lecture même si ce n’est peut-être pas mon roman préféré de Sam Millar qui reste pour l’instant The Redemption Factory.

Un roman noir façon expresso très serré. A découvrir.

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Un voyage à Berlin

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Traduit par Bruno Boudard

4e de couverture : « Au gré de leurs pérégrinations dans Berlin, Liam et Una se retrouvent. Una est atteinte d’un cancer. Ce sera son dernier voyage. Chacun fait don à l’autre de sa propre histoire et de ses secrets avec pudeur, franchise, humour et tendresse. Una rêve d’assister à une représentation de Dom Carlos de Verdi, dont le personnage principal lui rappelle son frère aujourd’hui disparu. Liam, quant à lui, est obnubilé par le mariage de sa fille auquel, par égoïsme, il s’oppose.
On ne peut, en lisant ce texte ne pas penser à l’infini tendresse qui liait Hugo Hamilton à la grande romancière irlandaise Nuala O’Faolain, qui s’est éteinte en 2008. »

Un livre sorti il y a un mois et dont personne ne parle en France : pas un article dans la presse « traditionnelle », pas une interview. Silence total. Ca me choque parce que Hugo Hamilton n’est pas un inconnu, ni ici, ni en Irlande où il est l’un des plus grands auteurs de son pays. Et puis, comme le dit la quatrième de couverture, on ne peut pas ne pas penser à Nuala O’Faolain qui se cache derrière les traits de Una et ce n’est pas une inconnue non plus en Irlande Nuala !!  C’est « juste » une journaliste connue, qui, un jour, a décidé de prendre sa plume pour raconter son enfance, sa vie  personnelle et intime, à la première personne, dans laquelle beaucoup d’Irlandaises se sont reconnues. Si vous n’avez jamais lu On s’est déjà vu quelque part – journal d’une femme de Dublin et J’y suis presque, je ne peux que vous inciter à le faire.

Le narrateur ici, c’est Liam qui accepte d’accompagner Una à Berlin, une ville qu’elle veut absolument découvrir avant de mourir du cancer qui la ronge. Vêtue de Converse rouges et d’une casquette qui la fait ressembler à Steven Spielberg, Una se laisse pousser par Liam, dans son fauteuil roulant à travers Berlin, sous l’oeil professionnel et bienveillant d’un chauffeur, que tous les deux ont décidé de surnommer Manfred. Una ne se sépare jamais d’un sac à main un peu particulier qui se résume à un grand sachet en plastique transparent fermé par une glissière, où elle fourre toutes ses affaires et ses médicaments.

Pourtant ne vous attendez pas à faire une visite touristique de la capitale allemande en compagnie de ce couple détonnant. En effet, nos deux Irlandais n’ont pas vraiment la tête à Berlin mais bien ailleurs. Una précise que ses « poumons sont en Roumanie [sa] tête à New York, [ses] pieds à Berlin et le reste à Dublin ». A chaque fois qu’Una fixe son regard sur un monument ou un tableau, le texte rebondit, s’échappe ailleurs, se joue de la géographie et du temps pour permettre aux personnages d’évoquer leurs blessures intimes.
Una est obsédée par son frère mort, persuadée jusqu’à la fin de ses jours qu’il a été tué par son père et sa mère. Elle raconte son enfance difficile, entre une mère alcoolique et un père journaliste violent. Elle raconte comment ils ont fait d’elle, malgré eux, ce qu’elle est : une femme libre (au caractère sacrément bien trempé et jusqueboutiste), une femme qui « voulait voir les femmes gagner la liberté d’être elle-même, sans avoir à porter des bébés si elles ne le désiraient pas, de devenir artistes, écrivains ou musiciennes au lieu de sacrifier leur existence entière à élever des enfants, ainsi que l’avait fait sa mère ».
Liam raconte son père très sévère : pas de fish & chips parce que le fish & chips n’est pas fait à la maison mais cuisiné ailleurs, alors hors de question ! Un oncle jésuite qui a « fauté ».  Une enfance douloureuse qui faisait qu’il se sentait étranger en Irlande. On devine forcément un trait autobiographique de l’écrivain car Hugo Hamilton est de père irlandais (ultra-nationaliste) et de mère allemande. Ce qui lui a valu bien des déboires en Irlande quand il était enfant (il faut lire Sang mêlé et Le marin de Dublin). Liam est aussi obsédé par Maeve, sa fille, du moins l’a-t-il cru pendant longtemps, parce qu’il dira à Una quelque chose que personne ne sait, mais qui a fait basculer sa vie d’adulte.

Si vous vous attendez à un roman sur la maladie, ce n’en est pas un. Ce n’est pas non plus une histoire de couple. C’est avant tout une histoire d’amitié sincère et fidèle jusqu’à la mort :
« Nous n’étions pas liés l’un à l’autre, ni ne vivions sous le même toit, tels des amoureux, nous n’étions pas mariés ni apparentés d’une quelconque manière, comme avec sa famille. Nous étions bon amis, c’est tout. Nous nous sommes rencontrés à un moment où notre vie était un peu en vrac. Elle était mon aînée en livres, en tout. » « Nous nous sommes trouvés des atomes crochus simplement en échangeant, en riant ensemble, je suppose. »

Un roman où l’humour est loin d’être absent, superbement écrit, fidèle à l’image que l’on garde de Nuala O’Faolain, qui transpire à travers les traits de Una pour chaque lecteur qui a lu ses livres et ses articles (réunis dans Ce regard en arrière) . Le roman d’une grande lectrice, « qui avait la faculté de lire comme si rien ni personne n’existait au monde, en dehors de son livre », d’une journaliste à l’oeil aguerri sur son époque et finalement d’un grand écrivain.

Un magnifique hommage par le très discret Hugo Hamilton qui écrit ici un roman à la fois très intimiste et très pudique. Un livre dont on savoure Every Single Minute (titre original).

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Le coeur qui tourne

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Traduit par Marina Boraso

4e de couverture : « Bobby Mahon était une figure respectée du village. L’ancien contremaître de l’entreprise locale est désormais, comme la majorité des habitants, au chômage. Sans indemnités ni espoir de retrouver du travail. La crise qui frappe de plein fouet l’Irlande comme toute l’Europe déchire les liens de sa communauté autrefois soudée. Les langues se délient, les rumeurs circulent, les tensions et les rivalités émergent. Et, faute de pouvoir s’en prendre au patron qui a mis la clé sous la porte, Bobby devient la cible d’hommes et de femmes démunis et amers. Jusqu’à l’irréparable… »

Je vais avoir un problème majeur avec ce roman : comment en parler ? Ce n’est pas que je sois amnésique ou atteinte d’Alzheimer ou je ne sais quel problème de mémoire mais faute de pouvoir faire mieux, je l’ai lu en plusieurs fois. Ce n’est certainement pas la façon dont il faut lire ce livre, pas si épais que ça (180 pages) mais qui met en scène vingt-et-un personnages, soit presque tout un village irlandais de l’après-Tigre celtique ! Un roman polyphonique – la mode veut qu’on dise « roman chorale », mais bof, ça me fait penser à des gens qui pousseraient la chansonnette, ce qui n’est pas franchement le cas car ils poussent plutôt des gueulantes, à tour de rôle et avec le bagou irlandais.
Pensez donc, le mec qui faisait vivre tout le village grâce à son entreprise, s’est fait la belle avec la caisse, laissant en plan ses ouvriers, qui n’ont plus qu’à aller pointer au chômage. Et comme si ça ne suffisait pas, ils découvrent qu’en plus, le gangster n’a pas rempli les formalités administratives pour les déclarer. Donc, point de chômage. La vie des gens s’effondre. Et comme dans un village, tout le monde se connaît depuis belle lurette, le passé ressurgit on refait le portrait de chacun. L’amertume est capable de tout.

Le point de vue de chaque personnage qui prend la parole éclaire d’un jour nouveau le portrait du « voisin » qui a été fait par un autre. Au lecteur de se faire son avis, à condition de s’y retrouver car chaque personnage s’exprime une seule fois et vingt-et-une personnes, ça fait beaucoup. Pourtant, tout se tient parfaitement. Une vraie performance littéraire même si je pense qu’il faudrait que je le relise une deuxième fois pour tout comprendre parce que le puzzle est complexe.
Bref, c’est du costaud. En plus c’est à la fois drôle, sarcastique, haut en couleurs et tragique.

J’ai décidé de laisser la parole à Lily, sans doute celle qui m’a le plus fait rire :

« Quand j’étais à la maternité pour accoucher de mon cinquième enfant, une fouille-merde de sage femme s’est débrouillée pour me faire dire le nom du père. » (parce qu’elle était sous tranquillisant !)

« Il y a quelque chose d’inexplicable  dans l’attirance entre un homme et une femme. On ne peut jamais le définir. Comment est-ce que j’ai pu m’enticher bêtement d’un gros lourdaud mal fichu comme Bernie McDermott ? » (Ben oui, on se le demande !)

« Quand on tombe dans les orties, on ne risque pas de savoir d’où vient la piqûre. »

« J’aime tous mes enfants comme l’hirondelle aime le bleu du ciel. »

Bon allez, je donne aussi la parole à Jason qui a quelques soucis de santé :
« On m’a diagnostiqué un choc post-traumatique avec hyperactivité associée à un déficit de l’attention, trouble bipolaire, scoliose, psoriasis, tendance aux addictions et j’en passe » (un sex-symbole, quoi !)

C’est le premier roman traduit en français de Donal Ryan. Je pense qu’on entendra de nouveau parler de lui. Ce roman a été élu meilleur livre de l’année en Irlande en 2013. Il a été finaliste du Man Booker Prize en Angleterre et lauréat du Guardian First Book Award.

Un vrai bon roman, même s’il nécessite une bonne mémoire. A lire d’une traite ou à lire une deuxième fois.

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Academy Street

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Traduit par Madeleine Nasalik

Tess a sept ans quand sa mère décède de la tuberculose, dans l’Irlande des années 40. Dès cet instant, la petite fille a le sentiment que sa vie sera difficile, comme si le sort en était jeté. C’est d’ailleurs comme une malédiction qu’elle interprète le regard insistant d’une petite fille des gens du voyage à son égard. Tess lui tire la langue (espérant attirer son attention) et plus tard, elle apprend que la gamine est morte. Elle en perdra l’usage de la parole pendant quelques temps.
Dès les premières pages, la vie de Tess semble être sous le signe de la malédiction, de la solitude, du silence et de la mort. Elle s’imagine même que c’est Easterfield, la vieille maison où vit la famille qui « a cet effet-là, tout le monde y devient silencieux ». Son instituteur lui apprendra que des gens y sont morts, du temps de la Grande Famine, enterrés dans le domaine après avoir été couverts de chaux pour éviter la propagation de la maladie…

Sa soeur aînée s’envole pour New-York où elle a trouvé du travail par le biais d’une tante. A son tour, sur les traces de sa soeur, Tess s’envole outre Atlantique, laissant sa famille en Irlande. Là-bas, elle devient infirmière, celle qui par son métier même soigne les maux des autres. Elle se fait des amis. Mais se sent toujours seule. On pense, pendant un moment que Tess va rompre sa solitude, avec l’arrivée dans le récit d’un beau jeune homme, originaire de Dublin, avocat. Elle se sent pousser des ailes pour changer sa vie. Mais c’est un fiasco et l’oiseau, après avoir obtenu ce qu’il voulait, disparaît, lui laissant, au passage, un embarrassant souvenir, le genre de souvenir qui fera s’éloigner sa famille restée en Irlande…

Le plus agaçant dans cette histoire, c’est que Tess ne se révolte pas. Elle n’a rien d’une femme exceptionnelle. Si elle n’entre pas dans le « moule » de la femme mariée avec des enfants, stéréotype de l’époque, ce n’est pas  par choix. Elle sera mère célibataire et indépendante davantage parce qu’elle accepte son sort faute d’arriver à faire aboutir désirs personnels, ses voeux les plus chers. Elle a quelque chose qui dépasse un peu l’entendement. Même son fils Théo qui dira : « Ca ne t’est jamais venu à l’idée que ce sont peut-être les autres qui se sentent dépassés par toi ? »  C’est mon sentiment via-à-vis de ce personnage.

Des années 40 à nos jours, Mary Costello  peint le portrait d’une femme désepérement seule et fataliste. Le traumatisme du décès de sa mère pendant son enfance lui fera porter sa vie comme un fardeau, pendant que la mort s’amoncelle autour d’elle.
Une écriture qui s’attache aux détails avec beaucoup de poésie. Un roman qui accorde une grande importance aux bruits, aux jeux de lumières, au passage des saisons, au temps qui s’écoule inexorablement.
La vie de Tess n’est pas décrite avec pathos, juste donnée à voir.  Mais la fin du roman est  tellement tragique que le lecteur en a les larmes aux yeux. Prit par surprise, il se révolte et se dit que la vie de Tess n’est pas juste.

Voici le premier roman de Mary Costello traduit en français. Une belle découverte qui ne laisse pas de marbre. Pour ma part j’ai trouvé Tess agaçante sans pourtant la trouver antipathique. On se prend même vraiment d’empathie pour ce personnage un peu trop accablé par la vie quand arrive la fin du roman.
Un tour de force littéraire.

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L’âme noire

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A travers les mots de Tim Robinson

4e de couverture : « La mer rugit lugubrement autour des rivages d’Inverara, petite île située sur les côtes d’Irlande. Un étranger, blessé dans son corps et son esprit par l’explosion d’un obus, vient loger chez un couple dont les années de mariage ont été dépourvues de joie. L’arrivée de l’étranger va déchaîner leur passion. Car à mesure que le printemps adoucit la beauté sauvage de l’île, l’homme prend conscience de la beauté de la brune Mary – frémissante de vie à l’approche de l’été. Jamais elle n’a aimé un homme avant lui et l’éveil de la sexualité de cette femme le grise. »

J’ai découvert l’écriture de Liam O’Flaherty bien avant le blog, avec Insurrection. En lisant cette quatrième de couverture, je savais d’avance qu’elle était à côté de la plaque : bien surpris celles et ceux qui voudront lire un roman de type Harlequin et autre romance chaude ! Liam O’Flaherty n’écrit pas des histoires légères et encore moins grivoises….  Ici à peine 260 pages dans ce format poche et pourtant, c’est ce qu’on appelle un roman consistant, que l’on met un temps à digérer.

Certes il s’agit d’une histoire d’amour, mais avant tout d’un roman âpre, à l’image de la rudesse de la vie sur cette île d’Inverara, rythmée par les saisons. L’histoire commence en hiver et se termine en automne. La Petite Mary est l’épouse de John le Rouge. On l’appelle ainsi non parce qu’elle est petite mais au contraire parce qu’elle est de grande taille. Elle détonne dans le paysage tant par son physique que par son origine sociale. Tous les habitants d’Inverara sont des paysans. La Petite Mary est la fille naturelle d’un grand propriétaire terrien. Un soir de beuverie John le Rouge s’est laissé persuader de l’épouser (mais on ne sait pas pourquoi) : il le regrettera pour la vie, maudissant pour toujours ses lèvres qui ont dit « oui ». Le mariage ne sera jamais consommé.
Un bref aperçu du romantisme de la Petite Mary :

« Tous les invités étaient partis en chantant, fortement éméchés, et il avait essayé d’étreindre Mary, mais elle lui avait asséné en plein front un coup qui l’avait envoyé trébucher contre le mur de la cuisine. » (ambiance !…)

Les deux personnages se détestent cordialement. John le Rouge est aussi laid que la Petite Mary est belle. On se moque du premier, soupçonné d’être impuissant (puisqu’ils n’ont pas d’enfants). On se méfie de la seconde à cause de sa beauté et du sang qui coule dans ses veines.
Tous les personnages de l’île n’attirent aucune empathie. Même pas cet étranger qui va venir perturber malgré lui la vie en huis clos des îliens, dont l’activité favorite est de s’envoyer des verres de cognac (*) dans les shebeens. Fergus O’Connor a été envoyé à Inverara sur les conseils de son médecin, pour soigner son âme traumatisée par la guerre : « Partez donc dans l’Ouest pêcher le poisson. Cela vous fera plus de bien que de classer des bouquins. » Il ne sera désigné que très peu de fois par son nom de famille, son prénom n’apparaît qu’une seule fois car il est et restera l’Etranger.

L’Etranger est avant tout The Black Soul . Limite schizophrène. Pourtant la Petite Mary va tout de suite être attirée par ce type qui ne lui accorde aucune attention, ou bien est très désagréable avec elle. Donc, elle emploie les grands moyens : la sorcellerie, sauce irlandaise (évidemment!) :

« (…) elle referma la porte et s’approcha sur la pointe des pieds du lit de l’Etranger, regardant autour d’elle comme si elle allait commettre quelque honteux forfait. Elle tira un charme de son corsage. Sa mère le lui avait donné le jour de son mariage. Il était dans sa famille maternelle depuis d’innombrables générations (….). Elle plaça le charme sur le lit. Elle remplit d’eau une tasse qu’elle posa sur une chaise à côté du lit. Puis elle pressa le charme contre son coeur avant de le baiser. C’était une pierre plate et jaunâtre, couverte d’inscriptions que l’on disait gravées en Ogham Craombh, l’antique écriture des druides. Sa mère lui avait dit qu’à l’origine le charme avait été donné à une princesse Firbolg par un guerrier Tuatha de Danaan, en échange de son amour, et qu’il avait le pouvoir de sauver de la mort ou des desseins du diable l’amant de celle qui le possédait. (…).
Par trois fois elle trempa la pierre dans l’eau et par trois fois elle la pressa contre les lèvres de l’Etranger en adressant une prière à Crom. Et bizarrement, après la troisième application, il remua, puis il se tourna sur le côté et ouvrit les yeux. »

Soupir d’aise de la lectrice ferrue de mythologie irlandaise devant ce charmant passage !!  Le seul passage charmant (dans tous les sens du terme) du roman car ensuite ça vire au tragique mais je ne vous dévoilerai pas la fin de l’histoire, même si je peux dire qu’on passe du noir à une teinte de gris ambiguë…. La fin  a tout d’un thriller, contrairement au reste.

Il est difficile de parler de ce roman car en fin de compte il ne s’y passe pas tant de choses que ça. Mais paradoxalement il est dense. A l’instar des personnages, la nature et en particulier l’océan sont des créatures à part entière qui habitent la plume de Liam O’Flaherty. Parce que, comme il le dit, Inverara est « fille de l’Océan ».  « Inverara reposait dans le sein de l’Océan, telle une jouvencelle endormie dans les bras de son amant. »

« En haut des falaises, face à  la mer, là où l’air salé avait le parfum d’un élixir du pays des fées, poussaient d’autres plantes dont personne ne connaissait les noms. C’étaient des petites fleurs tendres ; elles naissaient en l’espace d’une nuit pour mourir à la fin du jour. Elles étaient aussi délicates au toucher qu’une aile de papillon, aussi bariolées qu’un oeuf de macareux. »

L’écriture d’O’Flaherty est riche, ciselée, poétique, ensorcelante, tourmentée et noire. Mais au détour d’une phrase, un peu d’humour (« Sur mon âme, vous êtes aussi peu sociable d’un Anglais. »). A l’image de la complexité de son auteur. On prend un vrai plaisir à lire ce roman écrit en 1924.
J’ai trouvé d’occasion un recueil de nouvelles (Les Amants/The Pedlar’s Revenge) et le plus célèbre The Assassin. Donc je n’ai pas fini de vous parler de l’Homme d’Aran, qui inspira John Ford pour l’adaptation cinématographique du Mouchard.

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Pour en savoir plus sur Liam O’Flaherty, c’est ICI

Pour en savoir plus sur l’histoire irlandaise du cognac, c’est ICI

Enfin, je vous invite à chercher Inverara sur une carte….

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A la mémoire de Liam O’Flaherty, à Inishmore (îles d’Aran) Photo prise par moi-même (tous droits réservés)

 

 

 

 

 

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