La bicyclette de la violence

51nug6X0XdL._SX302_BO1,204,203,200_

Traduit par Stéphane Carn

4e de couverture : « Le jeune Miller boit trop. Il est gros et moche comme les sept péchés capitaux et ses proches sont tous morts plus bêtement les uns que les autres lors des deux dernières années. Aussi, lorsque son journal le mute pour raisons disciplinaires dans la banlieue la plus dure de Belfast ça ne lui fait ni chaud ni froid. Miller déteste de toute façon cette ville, les gens, les meurtres et les alertes à la bombe. Mais il reste un excellent journaliste ; le fouille-merde par excellence ; celui dont les questions vont réveiller les morts… »

Franchement, si vous voulez passer un bon moment avec un livre qui ne donne pas mal à la tête tout en étant très bien fait, je ne peux que vous conseiller de choisir celui-ci. D’abord, c’est absolument hilarant. Miller, journaliste de son état, qui se déplace sur un vélo (la bicyclette de la violence) pour faire ses reportages, est nettement moins bête qu’il en a l’air et c’est un crème, mais vraiment un crème de gars. Mais attention, si on le cherche, on le trouve ! Et celle qui le trouve, c’est la toute aussi déjantée et paumée Marie. Ce livre raconte leur histoire d’amour avec pour lieu d’action le blède glauque de Crossmaheart, 60 km de Belfast, où le rédac chef a exilé pour quelque temps Miller (ne cherchez pas sur une carte si cette ville existe, c’est pas la peine!).

L’histoire, je vous laisse la découvrir vous-même. Mais je vous préviens, votre petit coeur va se serrer et fondre à la fin. Non, vraiment la vie est trop trop injuste avec Miller et Mary.

J’ai bien l’intention de poursuivre ma découverte de Colin Bateman et c’est bien désolant que seuls 4 ou 5 livres soient accessibles en France car il en a écrit des wagons depuis celui-ci qui date de 1995 (paru en France seulement en 2004) !

Quelques extraits :
 » Il lui préparait des toasts à la banane, des sandwichs au jambon et au coleslaw. Un dimanche, il se risqua même à faire un poulet au micro-ondes. Il sortit du four une espèce de grosse pelote de ficelle, entourée de choux de Bruxelles explosés. »

 » – Hé, toi!
Webb fit la sourde oreille.
– Hé, Kojak !
Webb leva les yeux. « Oui. Quoi ? »
– Tiens, ricana Miller, d’une voix pâteuse, tu réponds pas quand je t’apelle, mais si je dis « hé, Kojak! », tu réagis au quart de tour! Tu ferais pas un complexe, rapport à tes cheveux, là ? »

« A cent mètres de chez lui, il avait repéré une épicerie Good Neighbour, tenue par une dondon à gueule de raie »

« Avez-vous vu Les Hommes du Président ?
– Avec Dustin Hoffman et Robert Redford? Vous connaissez un journaliste qui ait manqué ça!
– Alors admettons que je sois votre Deap Throat.
– Vous voulez que je baisse l’abat-jour?
– Le moment est mal choisi pour faire l’andouille! »

Publié dans Littérature nord-irlandaise | Tagué , , | 2 commentaires

Divorce, Jack !

41DYWCTFF0L__SS500_

Traduit par Michel Lebrun

4e de couverture : « Dan aime bien sa femme Patricia mais l’amour n’a jamais empêché les sentiments et Dan craque un soir pour Margaret, qui est assassinée le soir même… Est-ce à cause de sa liaison avec Dan ? Est-ce l’IRA ? Un groupe d’extrêmistes protestants ? Un amoureux jaloux ? Il ne reste plus à Dan qu’à courir très vite pour sauver son mariage et sa peau. Mais à Belfast, c’est entre les bombes qu’on cavale. »

Ne pas se fier à cette 4e de couverture qui suggère un simple roman de gare. C’est bien plus que cela sans pour autant se prendre la tête !

Franchement, j’ai passé un agréable moment avec Dan Starkey, journaliste très très imparfait, bourré de faiblesses et c’est ce qui fait son charme. Un héros décalé dans un univers dangereux. Une espèce de « Gaston la Gaffe » à la sauce nord-irlandaise. Il doit faire face à la bande de Pat Coogan le Vacher qui règne sur le « Pays des Canailles » à Crossmaheart  : tout un programme ! Nous le suivons ainsi à travers les quartiers de Belfast (avis à ceux qui connaissent la ville !) et de sa banlieue glauque. Nous croisons de drôles de religieux, pas très catholiques et pas très protestants non plus. Et une foule de personnages hauts en couleurs.

Un roman bourré d’humour, (d’argot aussi) une intrigue haletante avec des rebondissements en cascade et une chute brillante. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant.

Le héros est un nord-irlandais « protestant » mais pas pour autant ennemi des Nord-Irlandais nationalistes. Colin Bateman dévoile au fur et à mesure au lecteur un univers de la corruption, où tout est beaucoup plus compliqué que ce qu’il y paraît. Et il ne fait de cadeau à personne. Un conseil : ne cherchez pas Crossmaheart  sur la carte de l’Irlande du Nord : ce village n’existe pas. Colin Bateman y concentre le Mal et les travers de l’Irlande du Nord. Un lieu imaginaire, donc « neutre ». Ce n’est sans doute pas un hasard.

Quelques titres sont traduits en français. Mais je suis assez attirée par Belfast Confidential qui est disponible seulement en VO.

Quelques mots sur l’auteur : Colin Bateman est donc écrivain mais aussi journaliste nord-irlandais. Il est né à Bangor, dans le comté de Down en 1962. Il a tenu une chronique satirique sur la société nord-irlandaise et a reçu le prix de la presse pour ses chroniques.

Un écrivain de polar qui mérite d’être mieux connu en France. Divorce, Jack ! a fait l’objet d’un film. Avis aux amateurs !

Publié dans Littérature nord-irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Les Bons Chrétiens

Les éditions Phébus ont eu la bonne idée d’éditer en poche le livre qui a fait connaître Joseph O’Connor aux Français en 1996 :

51exrFuEobL__SS500_

Traduit par Pierrick Masquart et Gérard Meudal

4e de couverture de l’édition grand format : « Treize nouvelles pour dire – entre les lignes, entre les mots (et par-delà l’aimable mensonge des façades)- ce qu’il en est des tourments de l’âme irlandaise aujourd’hui: en cette fin de siècle où d’autres formes de violences (intimes celles-ci) sont déjà à l’oeuvre. Histoire de nous préparer à des lendemains qui ne chanteront sûrement pas aussi bien qu’il aurait fallu »

(J’applaudis ici la lucidité du rédacteur de la 4e de couv au regard de l’Irlande de 2009 et bien sûr Joseph o’Connor !!!)

Treize récits travaillés au bistouri pour nous raconter, entre cruauté et compassion (et on forcément sans humour), cette Irlande d’après la bataille, qui s’arrange toujours pour montrer au monde un visage d’une exemplaire universalité (Nous sommes tous des Irlandais) lors même qu’elle se délecte mieux que jamais de ses particularismes têtus. Et pour donner la parole à quelques personnages inoubliables: prêtres au coeur brisé, homosexuels traqués par le conformisme ambiant, hommes et femmes infidèles, fanatiquqes de tous bords, joyeux plaisantins – la plupart fortement alcoolisés, tous atteints dans leurs rêves, et qui font de pathétiques efforts pour échapper à la noyade ».

Je dois dire que le rire est au rendez-vous de ces histoires pourtant pour le moins tragiques… Mais il s’agit d’un humour qui oscille entre cynisme et pathétisme amenant le lecteur à la réflexion… On n’en sort pas tout à fait indemne.

Mes préférées :

Les Collines aux aguets, qui laisse pour le moins perplexe de l’absurdité des événements;

Faux Départ, un road movie à travers la campagne irlandaise et… ses vaches : après cela on ne regardera plus jamais une vache irlandaise de la même façon !;

L’Evier, qui commence ainsi : « En rentrant du travail, il vit la vaisselle sale dans l’évier. Il comprit qu’elle l’avait quitté. »

Pour les fans de Joseph O’Connor, il s’agit d’un « incontournable » !

Le petit « plus » pour la fan de Joseph O’Connor que je suis, c’est que trouver ce livre quand je le voulais s’est avéré un parcours du combattant, ou plutôt une chasse au trésor car il était épuisé et non réédité.
(On s’amuse comme on peut, mais ça donne l’impression d’avoir une édition « collector » dans sa bibliothèque 🙂 )

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Sept hivers à Dublin

51H43FG9RBL__SL500_AA300_

Traduit par Béatrice Vierne

4e de couverture : « Petite fille, je croyais que c’était toujours l’hiver à Dublin et que l’été ne finissait jamais dans le comté de Cork.  » Enfant unique de parents anglo-irlandais, Elizabeth Bowen naquit à Dublin en juin 1899. Ce livre qu’elle publia en 1942 raconte ses sept premiers hivers dans cette ville. L’auteur évoque avec une franchise délicieuse sa famille et la vie quotidienne au 15, Herbert Place : la nursery baignée par les reflets du canal, les gouvernantes, les boutiques d’Upper Baggot Street et de Grafton Street, les cours de danse et les jours de fête. Entre 1923 et 1968, Elizabeth Bowen écrivit dix romans et près de quatre-vingt nouvelles. Son œuvre raffinée et originale la range parmi les plus grands écrivains de langue anglaise. »

L’Irlande, et Dublin en particulier, vue par une petite Irlandaise d’origine anglo-irlandaise (autrement dit ses parents sont les descendants des Anglais envoyés en Irlande par Cromwell au XVIIe pour « faire la plantation » – envoyer des colons britanniques pour coloniser l’île rebelle).

Elizabeth Bowen nous fait pénétrer dans son univers feutré, richissime. Une tout autre Irlande de celle dont on a l’habitude : « Ma mère n’était pas originaire du comté de Cork, non plus que de ceux de Tipperary ou de Limerick, comme tant d’autres épouses de la famille Bowen. La demeure ancestrale de sa famille, les Colley, établis en Irlande depuis le règne de la reine Elizabeth, était le château de Carbery, dans le comté de Kildare. (…) A l’époque du mariage de ma mère, les Colley habitaient le domaine de Mount Temple, à Clontarf. »

La description aussi d’un univers guindé, où les gens disent des choses davantage parce que, dans leur milieu, il est de bon ton de penser ceci plutôt que cela. Cependant, les parents d’Elizabeth sont un peu particuliers dans cet univers osmosé : « Les familles de mes parents partageaient le même point de vue de propriétaires terriens protestants et les mêmes opinions politiques unionistes. Mon père et ma mère étaient, cependant, deux fortes personnalités qui se distinguaient de tous les autres types familiaux. On sentait, certes, derrière eux le poids de la tradition qui, pour les affaires sans importance, modelait leur façon de penser. Mais sur les sujets qui les tenaient profondément à coeur, ils arrivaient à des conclusions qui leur étaient propres ».

C’est donc dans cet univers familial un peu particulier que grandit Elizabeth, entourée de nurses et de gouvernantes,dans la petite maison d’hiver de Dublin où « les tables étaient jonchées de livres » jusqu’à l’âge de ses sept ans où elle part vivre en Angleterre avec sa mère et prend conscience du monde.

J’ai pénétré là dans une Irlande qui m’est totalement étrangère, celle des Anglo-irlandais comme ils se nomment eux-mêmes. Deux peuples totalement différents sur une même île. « Ce ne fut qu’après la fin de ces sept hivers que je compris que nous autres protestants étions minoritaires (…) Mon père et ma mère évoquaient tous deux les catholiques romains avec une courtoise désinvolture qui ne leur accordait même pas la moindre dimension mythique. Leur existence me paraissait aller de soi, mais je n’en côtoyais guère et ils ne m’intéressaient absolument pas. Ils n’étaient, en somme, que « les autres » dont l’univers existait parallèlement au nôtre, mais sans jamais le toucher ».

Elizabeth raconte d’ailleurs que si on lui a parlé des fées, elle ignore tout des fées irlandaises, tout comme elle ignore tout des quartiers de la rive nord de la Liffey à Dublin. « Nul marécage, nulle jungle ne pouvait receler davantage de menaces que les quartiers tacitement interdits de votre propre ville. »

De très jolies descriptions de quartiers chics de Dublin qui donnent envie de faire plus attention à la prochaine visite de la ville.

 J’apprécie le recul qu’elle a sur l’univers dans lequel elle a grandi.

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Emmeline

51Vm1W0UyqL__SL500_AA300_

Traduit par Georges Globa

4e de couverture : « Nous sommes à Londres, dans les années trente. Emmeline, vingt-cinq ans, est responsable d’une agence de voyages et partage son toit avec la veuve de son frère, Cecilia. Si tontes deux sont. jeunes, jolies et célibataires, leurs caractères sont aux antipodes : l’indépendante et romanesque Cecilia fascine la timide Emmeline. Leur recherche de l’amour va naturellement les conduire sur des chemins opposés. Tandis que Cecilia se lance avec habileté à la conquête d’un héritier, Emmeline, sous l’influence de sa belle-sœur et de sa vipère de tante, tombe dans les filets d’un égoïste quadragénaire… Face au Mal, l’Innocence dispose-t-elle d’un autre recours que la Vengeance ? « 

Elizabeth Bowen offre avec Emmeline (titre VO : To the North) écrit en 1932, un roman so british. Un univers feutré mais où tous les coups bas sont permis pour obliger les réfractaires à rester dans les rails. J’ai détesté la tante Lady Waters (« Georgina, pour les intimes), la commère qui ferait bien de s’occuper de ses oignons. Je n’ai pas davantage apprécié Markie,  qui n’a pas vraiment le courage de ses opinions. J’ai trouvé que Cecilia était plus perfide et plus influençable qu’elle n’en avait l’air. Et qu’en fin de compte, la vraie femme forte dans cette histoire c’est bien Emmeline. Une vraie femme en avance sur son temps, à la tête d’une agence de voyage, qui se frotte au monde des affaires et du travail. A côté d’elles, Cecilia et Lady Waters paraissent d’un autre temps, la seule chose qui leur importe, c’est le mariage et surtout le « qu’en dira-t-on » …

Le récit s’échappe parfois hors du salon pour donner à voir au lecteur un tout petit peu du monde extérieur. J’ai bien aimé l’épisode de la révolte de la secrétaire à l’agence,  qui, débordée de travail et en mal de reconnaissance, n’hésite pas à critiquer ses employeurs et à balancer à Emmeline : « Ce qu’il y a, c’est simplement que je suis humaine (…) si on mourait sur sa chaise ou si on s’évanouissait, simplement il se pourrait bien que vous le remarquiez! «  Et les taxis parisiens, à cette époque déjà, avait la réputation de mal conduire, c’est ce que témoigne le voyage d’Emmeline et de Markie dans la capitale… Un cliché qui m’a fait sourire, un petit coup de dent britannique envers les froggies…

Elizabeth Bowen joue à merveille avec ses personnages et les apparences au fil du roman, ce qui invite le lecteur à s’interroger sur leur nature réelle. Le tout dans style fluide et poétique. J’ai regretté la fin tragique de l’histoire mais elle démontre à quel point les femmes étaient encore prisonnières des carcans d’une certaine société, en ce début de XXe siècle…

Publié dans Littérature irlandaise | Laisser un commentaire

Brooklyn

 51f811cRYtL._SX303_BO1,204,203,200_

Traduit par Anna Gibson

4e de couverture : « Enniscorthy, Irlande, années 1950. Comme de nombreuses jeunes femmes de son âge, Elis Lacey ne parvient pas à trouver du travail. Par l’entremise d’un prêtre, on lui propose un emploi à Brooklyn, aux Etats-Unis. Pousse par sa famille, Eilis s’exile à contrecoeur. Au début, le mal du pays la submerge. Mais comment résister aux plaisirs de l’anonymat, à l’excitation de la nouveauté ? Loin du regard de ceux qui la connaissent depuis toujours, Eilis goûte une sensation de liberté proche du bonheur. Puis un drame familial l’oblige à retraverser l’Atlantique. Au pays, Brooklyn se voile de l’irréalité des rêves. Eilis ne sait plus à quel monde elle appartient… »

Un immense coup de coeur pour ce roman. Je découvre la prose enchanteresse de Colm Toibin, écrivain irlandais vivant entre Irlande et Etats-Unis. Autant dire que le déracinement est sans doute un sentiment qui l’a touché à un moment ou à un autre. J’ai été sidérée par la finesse psychologique dont il fait preuve, jusqu’à me demander comment c’était possible. Le lecteur vit vraiment ce que vit l’héroïne, la douce Eilis. Une héroïne au premier abord fragile, mais en fait dotée d’une force de caractère hors norme qui lui permet de survivre et surtout de faire des choix, et avant tout les siens.

Colm Toibin peint à merveille le tableau de l’Irlande des années 1950, celle d’une période pauvre où beaucoup sont obligés de s’exiler pour survivre – encore faut-il avoir l’argent pour partir. Il décrit un pays où l’on ne peut rien faire sans se sentir surveillé, jugé en permanence et surtout où la famille prend souvent des décisions à votre place. C’est le cas pour Eilis qui s’exile à contrecoeur par l’entremise d’un prêtre irlandais vivant aux Etats-Unis et qui s’est entretenu avec sa mère (ah ! la suprématie de l’Eglise à cette époque et son insupportable mainmise sur les destinées individuelles !). Le prétexte de cet exil c’est qu’elle n’a qu’un petit boulot chez l’épicière d’Enniscorthy, l’horrible Mademoiselle Kelly, qu’on a envie de claquer à longueur de pages. Donc quand Eilis accepte de partir, on la comprend fort bien, même si c’est davantage pour faire plaisir à sa mère que pour elle-même. Mais partir est aussi une chance, comme le fait comprendre Rose, 30 ans, la soeur aînée, qui, en laissant partir sa cadette, se « sacrifie » donc pour rester auprès de leur mère, veuve.

On subit avec l’héroïne la difficulté de la traversée de l’Atlantique en bateau :si vous n’avez jamais eu le mal de mer, là vous saurez !! Et l’on découvre l’invention de la « colocation » avant l’heure (si l’on peut dire) entre Irlandais de Brooklyn. Pas toujours facile de s’y faire une place. Heureusement que de beaux Italiens traînent dans le coin, en particulier un certain Tony, qui, malgré sa nationalité, a un physique qui peut le faire passer pour Irish… C’est bien pratique aussi pour faire taire les commérages !

J’ai repoussé longtemps les dernières pages qu’il me restait à lire. Car j’ai eu très peur de la décision que prendrait Eilis après son retour au pays pour une raison que l’on ne peut pas dévoiler…. Je dois avouer qu’elle m’a fait très peur cette petite devenue femme  – et surtout elle-même.

Un très beau roman d’apprentissage, qui raconte à merveille le déracinement, le tiraillement entre deux vies, deux pays. Une prose enchanteresse et un beau roman d’amour aussi que je ne peux que chaudement vous recommander. On passe un excellent moment et on dit « encore » une fois le livre refermé.

Un film vient d’être adapté du roman, que j’ai lu en 2009 à sa sortie. J’irai sans doute le voir.

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

L’Antarctique

41g7+gWmyRL__SL500_AA300_

Traduit par Jacqueline Odin

Commencer la première nouvelle de Claire Keegan, « L’Antarctique », c’est ne plus lâcher le recueil avant de l’avoir terminé jusqu’au dernier mot. Dans une écriture simple, mais dense par tous les sous-entendus qu’elle soulève, l’écrivain plante le décor dans la campagne irlandaise ou américaine (mais ça pourrait très bien aussi se passer en France) et raconte la vie des femmes, le machisme ordinaire qui veut, par exemple, que jusqu’à une certaine époque, les femmes ne conduisent pas, et tant d’autres petits détails qui montrent un asservissement parfois inconscient. Avec beaucoup d’ironie et d’humour ses héroïnes font face. Unetelle prendra le volant dans une situation critique sous l’oeil médusé du mari, une autre victime de discrimination par rapport à la beauté de sa soeur mais pas stupide pour autant, trouvera le moyen tout simple pour que cela cesse. Toutes ces femmes ont joué le rôle que la société et l’univers des hommes leur assignaient, jusqu’au jour où elles ont décidé que ça suffisait. Et leur réplique est le plus souvent pimentée comme du Tabasco, mais parfois beaucoup plus tragique… On peut difficilement en dire davantage parce que ces nouvelles se dégustent et la fin est toujours une surprise. Le génie de Claire Keegan c’est aussi de ne pas tout dire, de mettre en évidence les non-dits et de laisser le lecteur en tirer les conséquences. Tous ses personnages ne sont pas forcément ce qu’ils ont l’air d’être jusqu’au jour où…

Les nouvelles qui m’ont le plus marquée : « Les hommes et les femmes », « Les soeurs », « Le sermon à la Ginger Rogers », « L’amour dans l’herbe haute », « La soupe au passeport », « On n’est jamais trop prudent » et « L’Antarctique ».

Quelques citations :
« Etre pêcheur c’est à peu près comme être serveuse. Des inconnus vous racontent toutes sortes de choses. »
 » Elle a des taches de rousseur partout, comme si quelqu’un avait trempé une brosse à dents dans la peinture et l’avait éclaboussée »

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Les trois lumières

41q9qxt+fDL__SL500_AA300_

Traduit par Jacqueline Odin

4e de couverture : « Dans la chaleur de l’été, un père conduit sa fille dans une ferme du Wexford, au fond de l’Irlande
rurale. Bien qu’elle ait pour tout bagage les vêtements qu’elle porte, son séjour chez les Kinsella,
des amis de ses parents, semble devoir durer. Sa mère est à nouveau enceinte, et il s’agit de la
soulager jusqu’à l’arrivée du nouvel enfant. Au fil des jours, puis des mois, la jeune narratrice apprivoise cet endroit singulier, où la végétation est étonnamment luxuriante, les bêtes grasses et les sources jaillissantes. Livrée à elle-même au milieu d’adultes qui ne la traitent pas comme une enfant, elle apprend à connaître, au gré des veillées, des parties de cartes et des travaux quotidiens, ce couple de fermiers taciturnes qui pourtant l’entourent de leur bienveillance. Pour elle qui n’a connu que l’indifférence de ses parents dans une fratrie nombreuse, la vie prend une nouvelle dimension. Elle apprend à jouir du temps et de l’espace, et s’épanouit dans l’affection de cette nouvelle famille qui semble ne pas avoir de secrets. Certains détails malgré tout l’intriguent : les habits dont elle se voit affublée, la réaction de Mr Kinsella quand il les découvre sur elle, l’attitude de Mrs Kinsella lors de leurs rares sorties à la ville voisine… « 

Le titre en version original de ce récit est Foster. Pas évident à traduire comme cela tout seul. Ce mot renvoie à « famille d’accueil », ou  à « enfant placé en famille d’accueil. Pour un anglophone, le thème est planté dès la lecture du titre. Au contraire, un titre comme Les trois lumières laisse le lecteur francophone dans le vague… Il faut lire la quatrième de couverture pour comprendre un peu et lire le récit pour comprendre complètement le titre…

Ce détail mis à part, voici un récit court mais dense dont la subtilité et la force résident dans tous les non-dits, dans ce ce que le lecteur devine à travers les mots. Et Claire Keegan parvient à merveille à semer des indices. Au lecteur de se faire son idée. Le décor se situe dans le sud-est de l’Irlande, dans le comté de Wexford, à la campagne, dans les années 80 (on le devine encore là aussi, par l’évocation de la mort d’un gréviste de la faim – Bobby Sands ? -, de sa mère et des émeutes).
On retrouve ici les secrets de famille – et c’est un faible mot ! Ce qui m’a beaucoup intriguée, c’est la fin. J’ai dû revenir en arrière, relire les dernières pages. Je me demande encore si je l’ai bien comprise…

Un livre très émouvant.

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire

Muse

51-VA9SHPEL__SL500_AA300_

Traduit par Carine Chichereau

4e de couverture : « Elle était pauvre, irrévérencieuse, sensuelle, très belle et rebelle à toute autorité, sauf à celle du génie et de l’amour. Elle s’appelait Molly Allgood, elle fut une comédienne célèbre et elle eut pour amant l’un des plus fameux dramaturges irlandais, John Millington Synge. C’était en 1907. Elle avait dix-neuf ans, il en avait trente-sept. Il fut son Pygmalion, elle sa muse. Ils vécurent une passion sans borne. Mais leur différence sociale et religieuse, les conventions et l’austérité de la famille Synge, leurs amis même, tout et tous s’y opposèrent. Jamais ils ne purent se marier et Molly Allgood rompit avec l’homme de sa vie qui mourut peu après, en 1909, rongé par le bacille de Koch. Quarante-cinq ans plus tard, on retrouve l’ancienne actrice, réduite à la misère et hantant les rues de Londres par un matin brumeux. Peu à peu, les souvenirs resurgissent, comme l’amour et le désir pour ce Vagabond qui ne l’aura jamais quittée… De tous les romans de Joseph O’Connor, Muse est sûrement le plus grand, en tout cas le plus intense. À chaque page, le lecteur est ébloui, bouleversé. Voilà un livre forgé de lumière et d’airain. »

Autant vous dire toute de suite : mes mots dans ce billet ne retranscriront sans doute pas toute l’intensité de ce roman.

Tout d’abord, si vous vous attendez à une autobiographie, sachez que ça n’en est pas une. Comme l’explique Joseph O’Connor, à la fin du livre, « Muse est une oeuvre de fiction qui prend souvent  d’immenses libertés avec la réalité. Les expériences et la personnalité des vrais Molly et Synge diffèrent de celles de mes personnages d’innombrables manières. Les chercheurs ne doivent pas se baser sur la chronologie, la géographie ni les portraits qui apparaissent dans ce roman. Synge et Molly ne passèrent pas un mois de vacances à Wiklow; et, à ma connaissance, il n’exprima jamais le désir de vivre aux Etats-Unis« .

De même, si vous vous attendez à un roman d’amour « pur jus », vous serez déçu. Il est certes question d’amour dans ce roman, mais il y a bien plus que cela.
Il y a une atmosphère, un parler populaire du Dublin des années 1900 savoureux, dont Joseph O’Connor remercie ses parents de lui avoir transmis cet héritage, son père étant « né à Francis Street, le quartier le plus vieux de la ville, The Liberties« . Il s’est également documenté à travers des travaux universitaires, dont le Dictionnary of Hiberno-english.

Ce roman n’est pas chronologique, ce qui peut être déroutant. Mais c’est aussi ce qui en fait sa force. Il restitue les derniers jours de Molly Allgood, comédienne qui aurait été la maîtresse de Synge, célèbre dramaturge irlandais, cofondateurs de l’Abbey Theatre avec Yeats et Lady Gregory.
Le livre débute dans un garni londonien le 27 octobre 1952 pour se terminer quelques jours plus tard, le 2 novembre. Mais entre temps Molly fait ressurgir les fantômes du passé au lecteur, sa vie de comédienne- qui-ne-mâche-pas-ses mots, son histoire avec Synge, disparu prématurément à l’âge de 37 ans,  toute une époque (le titre VO est Ghost Light) ! Même invectivée par le narrateur, elle ne perd pas de sa superbe. Elle rend un vibrant hommage au dramaturge en restituant son époque, avec amour et humour. Cependant, ne vous attendez pas à avoir toute l’histoire : la mémoire joue des tours et laisse des » blancs », mélange… Au lecteur de reconstituer le puzzle.

Pourtant Molly fait pitié à voir à présent : pauvre, oubliée et alcoolique. Elle n’a cependant rien perdu sa dignité : dehors, les gens qu’elle connaît ne savent rien sa situation car elle est toujours aussi comédienne ! Plusieurs fois j’ai eu les larmes aux yeux, mais plusieurs fois aussi, elle m’a fait rire. Le narrateur n’est pas toujours tendre avec elle. C’est tout ce mélange de ton et de style qui fait de ce livre un roman savoureux.

On a le plaisir de croiser Yeats et j’ai adoré la manière dont Joseph O’Connor l’a imaginé (pincé et austère au point d’être comique). Cependant, ce n’est qu’un personnage secondaire, tout comme Lady Gregory. Il n’est nullement question ici de l’Abbey Theatre. J’ai aussi particulièrement adoré la description de la campagne du Wicklow, si chère à Synge, l’accent mis sur la différence de classe sociale entre les deux tourtereaux, qui rend leur amour illégitime dans une Irlande guindée dans ses conventions.

Je n’ai donc pas été déçue par Jospeh O’Connor dont j’ai lu tous les romans traduits – sauf Redemption Falls qui est dans ma PAL depuis plusieurs années. Il écrit ici un de ses romans les plus forts et les plus fouillés, après L’étoile des mers. Par son ton et par son style il rend ici hommage à Synge, c’est indéniable.

images books_888619t

Quelques citations :

« Le mariage, ça sent le chou et le mouton recuit, et vers la fin de la semaine, le graillon »

« Sur le corps d’un homme, y’a la carte de l’Irlande. Bas les pattes, on touche pas à Limerick » :)))

« Ils voleraient de la bave à un orphelin pour la lui revendre après, vous savez »

« Seul un Américain écrirait une pièce intitulée Un tramway nommé désir. Un Anglais la nommerait Un autobus baptisé intérêt transitoire«  : so irish comme réflexion !!!

Une vidéo sous-titrée en français où Joseph O’Connor parle de son roman et où l’on apprend que Ghost Light pourrait être traduit par « servante », mais aussi que c’est en référence à une lumière que l’on laissait sur scène par superstition pour que les fantômes puissent jouer leur propre pièce…

http://www.dailymotion.com/video/xl4qtl_joseph-o-connor-muse_news

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | 2 commentaires

Je ne suis pas d’ici

 51gRHKdpPFL__SL500_AA300_

Traduit par Bruno Boudard

4e de couverture : « Vid Cosic est un jeune Serbe de Belgrade, charpentier de métier, venu chercher un travail à Dublin. Dès son arrivée en Irlande il noue une amitié, très alcoolisée, avec un avocat, Kevin Concannon, à qui tout semble réussir, mais qui est résolu à taire le chaos familial dans lequel s’est déroulée son enfance. Immigré doué pour l’espoir, un peu naïf, Vid Cosic croît en l’avenir de l’espèce humaine et ne songe qu’à faire le bien autour de lui… »
(j’ai coupé la 4e de couverture qui en dit trop à mon goût – et que je n’avais pas lue avant de lire le livre, comme souvent).

Hugo Hamilton, pour ceux qui ne le saurait pas, est un « sang mêlé », pour reprendre l’expression de son roman éponyme : irlandais de père, allemand de mère. Autant dire qu’en matière de quête d’identité, d’émigration, de préjugés tenaces, de xénophobie, et de racisme il sait de quoi il parle. Père nationaliste, mère ayant fui l’Allemagne nazie, il s’est pourtant vu traité de nazillon etc pas ses compatriotes irlandais pour qui il était un étranger malgré un père plus Irlandais que la majorité des Irlandais.

L’Irlande qui était jusque-là une terre d’émigration et non d’immigration a vu les choses changer avec l’apparition du Tigre celtique. Pour un petit pays comme celui-ci (4 millions d’habitants en République d’Irlande), ce fut une donne nouvelle et aussi une crainte de voir déferler chez eux tant de gens des pays de l’Est (essentiellement) en quête d’une vie meilleure.

Ainsi, Vic le héros qui ressemble à un Candide serbe, tente coûte que coûte de s’adapter à son pays d’adoption, lui qui n’a plus de famille. Il n’est pas chômeur, il est charpentier et trouve du travail sans problème. Il est poli, gentil et sociable.  Il se lie d’amitié avec un certain Kevin, avocat irlandais dont la mère a une maison avec travaux à faire (même si à ses yeux, il n’en voit pas l’utilité). Il est grassement payé pour ce qu’il fait (au point de se demander comment les gens peuvent à ce point jeter l’argent par les fenêtres). Il est serviable. Kevin, que dès le début du roman, on juge un peu trop amical pour être totalement honnête ne tarde pas à dévoiler son vrai visage. Et là, ça craint…

Alors Vic ne comprend pas parce que « d’après ce qu’on [lui] avait raconté, les Irlandais avaient toujours été les innocents à qui on avait fait subir des horreurs par le passé. Ils n’avaient jamais voulu faire de mal à qui que ce soit. Ils étaient aimés de tous partout dans le monde. Alors chaque fois qu’un crime était jugé devant une cour, c’était un choc de constater que les Irlandais s’infligeaient aujourd’hui des choses qui ne seraient jamais venues à l’idée d’aucun oppresseur. »

Vic essaie à tout prix de comprendre les codes de ce pays, de lire entre les lignes même s’il s’y casse les dents. Les autochtones, parfois de manière totalement maladroite, lui posent des questions qui reviennent à lui demander s’il est de ceux qui ont perpétré le génocide dans son pays. Mais dès que les choses tournent au vinaigre pour Vic, ses pseudo-anciens amis en font d’emblée et sans complexe un criminel contre l’humanité. Heureusement, tout n’est pas si noir et Vic rencontre tout de même des mains secourables. Ce qu’il apprendra en Irlande, c’est que les secrets de famille sont ce qu’ils sont, comme partout ailleurs dans le monde. Et que dès que ça sent trop le roussi, les pseudo-amis mais vrais traitres vous lâchent.
L’Irlande est comme le reste des pays du monde et les gens y sont comme partout ailleurs.

Hugo Hamilton écrit ici un roman corrosif sur l’Irlande contemporaine tout en montrant qu’ici, c’est comme ailleurs : les humains valent ceux des autres pays. De part et d’autre, il s’attache à détruire les images d’Epinal. En prime, j’ai particulièrement apprécié l’écho tout le long de l’histoire, de l’énigme de celle qu’on appelle « la noyée de Furbo » dont le cadavre a été retrouvé à Inishmore, la plus grande des îles d’Aran où elle aurait donné le nom à un lieu-dit, Bean Bhaite (la noyée en gaélique). Sans doute elle aussi, une femme victime de l’intolérance.

J’affectionne particulièrement le style de Hugo Hamilton : très simple et sans fioritures mais à la tonalité à la fois cocasse, dramatique et lyrique.

Un roman qui parlera à n’importe quel expatrié, je pense.

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | Laisser un commentaire