Le sort en est jeté

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Traduction : Marie Hermet

Septembre 2009, Joey, 16 ans et 8 jours,  fait sa rentrée à Stradbrook College, son nouveau lycée, après avoir été victime de harcèlement dans le précédent. C’est un adolescent fragilisé et pas très à l’aise dans ses baskets qui pénètre dans la classe, bien décidé à se fondre dans la masse, à devenir le plus invisible possible. Pourtant, il ne pourra éviter la rencontre avec le magnétique Shane O’Driscoll, nouvel élève qui arrive le même jour que lui. Et c’est aussi sans compter pour son attirance vers Aisling, la belle fille aux cheveux noirs presque bleus.

Joey a perdu son père quand il était encore bébé. Musicien perfectionniste, il cherchait le son qui le rendrait immortel. Mais il se tue dans un accident de voiture devant les ruines du Hellfire Club, où autrefois des joueurs débauchés se saoulaient de whisky de contrebande adouci au beurre fondu, en portant un toast à la santé du diable… Ce lieu traîne également une légende sulfureuse (que je ne vous raconterai pas mais qui vous fiche des frissons).
1932 : Thomas découvre le jazz . Pour le père O’Connor c’est la musique du diable parce que c’est une musique qui vole les âmes. A cette évocation, le médecin de Thomas éclate de rire et lui explique ce qu’est un changeling : une créature maléfique ni morte ni vivante que les mauvais esprits déposent dans un berceau, à la place d’un bébé…

Et puis il y a cette maison en ruine, que tout le monde pense inhabitée…

Nous sommes en Irlande, à Blackrock et ses environs, à quelques encablures de Dublin. Dans un contexte très contemporain et réaliste. Pourtant Dermot Bolger tricote un récit qui vous fera plonger, de manière vertigineuse dans un autre univers. Celui du fantastique mais néanmoins tout en semant le doute dans votre conscience de lecteur. En tout cas, tout au long de ce récit qui se partage entre les années 30 et 2009, de manière non chronologique, je me suis vraiment posé des questions et demandé comment l’écrivain allait arriver à retomber sur ses pieds.

Joey, Shane et Aisling ont comme point commun d’être fragilisé par la vie à un moment clé de leur existence. Ce sont également des êtres solitaires, timides et sauvages qui ont du mal à nouer des contacts avec les autres. Même chose pour Thomas. Leur histoire respective est dévoilée au fur et à mesure, de manière fragmentée. Elles résonnent comme des échos vertigineux, comme un sortilège dont on ne peut se défaire. C’est du moins ce qu’on essaie de leur faire croire.  Mais justement, qui est vraiment Thomas ? Qui est vraiment Shane ? Qui ment ? Qui tire les ficelles de la manipulation ? Qui sera assez fort pour s’en sortir et devenir libre ? « Parfois, il faut partir loin de chez soi pour découvrir qui l’on est vraiment. Il y a très longtemps, quelqu’un m’a dit qu’en chacun de nous se cachent plusieurs personnalités, des bonnes et des mauvaises, qui attendent l’occasion de se manifester. »

Un suspense intenable va vous mettre la tête à l’envers avant de vous la retourner à l’endroit. La solution se trouve dans les toutes dernières pages du roman, tout en laissant votre part d’imaginaire faire un choix.

Un beau roman sur l’identité, les âmes errantes qui se cherchent. Un roman qui sonde les psychés adolescentes de manière incroyable mais aussi un sacré thriller à la fois fantastique et psychologique qui révèle l’étendue du talent de Dermot Bolger.
Un livre différent de ceux que j’ai lus de lui jusqu’à présent (mais on retrouve son goût pour le fantastique et le gothique, comme dans  Toute la famille sur la jetée du Paradis). Son premier roman « ado/jeune adulte » mais qui pour moi dépasse largement cette catégorie.

Avis aux amateurs de frissons et de littérature irlandaise : quel que soit votre âge, vous allez adorer ! Je le classe « coup de coeur 2015 ».

Merci à Flammarion Jeunesse.

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Toute la famille sur la jetée du Paradis

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Traduit par Bernard Hoepffner avec la collaboration de Catherine Goffaux

4e de couverture : « Irlande, 1915. La famille Goold Verschoyle vit au rythme de l’aristocratie protestante irlandaise : le manoir familial qu’elle possède dans le comté de Donegal est le théâtre de jours heureux et paisibles. Mais l’Europe gronde et ne tardera pas à disperser les uns et les autres sur les routes du chaos. Montée des conflits sociaux et guerre fratricide en Irlande pour certains, idéologie communiste ou Espagne franquiste pour d’autres : tous devront affronter l’enfer de ce siècle dans l’espoir de retrouver le paradis perdu de leur enfance. En s’inspirant d’une histoire réelle, Dermot Bolger dresse le portrait d’hommes et de femmes unis par une mémoire commune : les souvenirs d’une époque disparue. Avec la virtuosité d’un grand conteur, il nous livre le récit d’une famille prise dans la tourmente de l’Histoire. »

Un roman envoûtant, un roman fascinant : ce sont les premiers mots qui me sont venus après l’avoir refermé. J’ai découvert Dermot Bolger, écrivain irlandais, par ce gros pavé de plus de 650 pages écrit serré. Quel régal !

Eva, Brendan, Maud, Thomas et Art sont les cinq enfants de la famille Goold Verschoyle qui vit à Manor House, grande propriété ancestrale. Les Goold Verschoyle sont protestants et cette maison représente la fortune amassée par leurs aïeux,  qui ont spolié les terres aux Irlandais de « souche », les catholiques. Seulement, cette famille, à commencer par « Père » et « Mère » ne sont pas comme tous les autres protestants d’Irlande : ils ont un complexe par rapport au passé. Ils cherchent donc à réhabiliter leur nom par la générosité et l’ouverture d’esprit. Tout de suite, on les aime, mais on les trouve aussi un peu naïfs…

Leurs meilleurs amis s’appellent les Ffrench (avec 2 F) et ils sont communistes. Mr French décide un jour d’aller faire un séjour en Union soviétique, vivre dans un kolkhose. Seulement voilà, il est perçu là-bas comme un capitaliste pété de fric (ce qu’il est, pour le fric). Victime de préjugés de la part des communistes russes, la vie qui lui sera faite sera tout sauf idyllique. Il rentrera dans le Donegal sans toutefois révéler la vérité. Ce qui est bien dommage, car son idéal communiste va déteindre sur l’aîné des garçons Goold Verschoyle, Art, mais aussi sur le petit dernier de la famille, Brendan, qui n’a d’yeux que pour son frère. Eva, quant à elle, paraît bien plus conventionnelle, même si elle est artiste dans l’âme et surtout grande rêveuse. Quant à Maud et Thomas, si le lecteur sait qu’ils existent, ils sont quasiment absents du roman, retenus en Afrique du Sud à cause de leur nom.

Les Goold Verschoyle ont tout pour être heureux : leur magnifique demeure mais surtout un environnement digne du Paradis avec la jetée sur la mer qui se trouve à Dunkineely, où il fait bon plonger dans les vagues. La forêt, qui entoure la propriété, qui est le meilleur des refuges pour artiste en herbe. Seulement, cette famille a un souci d’identité : en Irlande, parce que protestant et donc non irlandais de « souche » de par l’histoire du pays, ils sont considérés comme des étrangers et surtout des intrus par les catholiques qui sont pauvres. C’est donc, en quelque sorte pour se faire une place respectable dans la société irlandaise que Art et Brendan vont se convertir au communisme, suite aux éloges faites par Mr Ffrench. La redistribution des richesses et la solidarité envers les plus pauvres sera leur cheval de bataille. Un programme ambitieux et utopique ! Mais nos héros sont des romantiques jusqu’au bout des ongles et c’est ce qui va les détruire, surtout lorsqu’en plus l’Histoire s’en mêle pour les transformer en pantins…

Le lecteur suit la vie de cette famille de 1915 à 1946 et va traverser avec eux l’Enfer de l’Histoire, en espérant retrouver le Paradis du début du livre !
Les personnages sont à la fois attachants et agaçants, surtout Art ! Il veut tellement arriver à son idéal sociétal qu’il oublie de penser par lui-même, bien trop endoctriné par le stalinisme qu’il a appris par son séjour en Union soviétique. On a même envie de lui coller des claques, parce que nous, lecteur, nous savons ce qui est arrivé à son petit frère Brendan (je ne peux le révéler sous peine de « spoiler » mais c’est vraiment terrible !). Il va se retrouver pieds et poings liés.
J’ai beaucoup plus apprécié le personnage d’Eva : aussi romantique que ses frères, mais dans un autre genre: c’est l’éternelle jeune fille, qui, même mariée et mère de famille, se retourne sans arrêt sur son enfance et son premier amour qu’elle a laissé filer… Mariée à Freddie Fitzerald (nom d’origine anglo-normande), un protestant caricatural, elle parviendra tout de même à se concocter un petit paradis, fragile comme une bulle de savon.

Ensuite, Eva est celle qui délivre les fantômes. Parce que oui, ce roman a un côté gothique ! Et ça ce fut une vraie bonne grosse surprise littéraire ! Les grandes demeures de Manor House et Glanmire House se transforment en ruines, au fur et à mesure que l’on avance dans l’intrigue. Mais surtout, l’ancienne cave à vins transformé en chambre de Manor House est habité par un fantôme qui demande qu’on le délivre ! Dermot Bolger m’a soufflé par cette touche d’originalité !

Reste un style magistral, à la fois simple et poétique, qui vous fait voyager loin ! On ne s’ennuie pas un seul instant, les rebondissements vont bon train. Dermot Bolger règle son compte à toutes les doctrines et comportements extrêmes, que ce soient ceux de l’IRA, des fascistes ou des soviets – même si je l’ai trouvé dur avec l’IRA !!

Dermot Bolger a rejoint mon panthéon des meilleurs écrivains irlandais contemporains, avec Joseph O’Connor, Sebastian Barry, Nuala O’Faolain et Roddy Doyle !

Ce roman est tiré d’une histoire vraie…

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Un jour

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4e de couverture : « 15 juillet 1988. Emma et Dexter se rencontrent pour la première fois. Tout les oppose, pourtant ce jour marque le début d’une relation hors du commun. Pendant vingt ans, chaque année, ils vont se croiser, se séparer et s’attendre, dans les remous étourdissants de leur existence. Un conte des temps modernes où la splendeur d’aimer a fait chavrier le monde entier »


J’avais quelques réticences avec ce roman à la couverture et à la 4e de couverture un peu trop too much. Je n’ai pas vu le film d’ailleurs. Mais j’ai lu sur quelques blogs que c’était plus qu’une gentille bluette et qu’il y avait une étude de la société anglaise etc. Je me suis laissée convaincre par ce dernier argument. Je m’attendais un peu à un truc à la Jonathan Coe.

J’ai été un peu déçue parce que ce n’est pas vraiment le cas. Les deux personnages sont certes opposés par leur milieu social. Dexter est dans le rôle du beau gosse fils à papa, riche, qui parvient au sommet sans trop se fatiguer. Mais, comme il se doit dans son rôle de bourgeois de belle famille, il se drogue et il picole un max. Emma est d’un milieu modeste et trime pour s’en sortir. Elle gravit peu à peu les échelons de la société avec succès, pendant que son copain prend le chemin inverse. Voilà pour l’étude sociale du roman. Ca ne sort pas trop des clichés habituels.

Reste que ce roman est très bien écrit, se lit très facilement. Emma est un personnage émouvant, Dexter est à claquer.
Reste que la fin est surprenante et qu’on se dit : « Enfin quelque chose qui sort de l’ordinaire ! »
Reste qu’on passe quand même un bon moment avec ces deux-là parce qu’il y a pas mal d’humour dans le livre !

Donc, voilà : une bonne lecture de vacances même si mon avis sur la qualité de ce roman reste un peu mitigé et indécis…

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Inishowen

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Traduit par Pierrick Masquart et Gérard Meudal

4e de couverture  : « Tristan et Iseult à la mode irlandaise d’aujourd’hui… Elle habite New York, vient d’apprendre qu’elle a un cancer et décide sans prévenir les siens de s’en retourner en Europe, dans l’Ile Verte où elle est née. Lui est flic à Dublin, un peu abîmé par la vie et par le whiskey, fatigué surtout de se battre contre la mafia locale, qui a résolu, il le sait, de lui faire la peau. Ces deux êtres poussés à bout vont se rencontrer par hasard, prendront la fuite ensemble et iront trouver refuge tout au nord de l’Irlande, dans les parages d’Inishowen, un lieu de beauté et de paix… où le sang coule aussi bien qu’ailleurs ».

La 4e de couverture me faisait hésiter et j’avais maintes fois repoussé l’achat. J’avais peur d’un roman à l’eau de rose bien tragico-larmoyant … Mais à l’époque, en 2007, j’avais lu des critiques encourageantes sur les blogs littéraires donc, tout de même, il me tentait bien ce livre. D’autant que je devais me rendre sur la presqu’île irlandaise d’Inishowen l’été même. Vaille que vaille, j’avais acheté le bouquin !

Et ô surprise!, ce roman n’est pas ce que peut laisser penser le résumé de la 4e de couverture. Pas triste, pas sirupeux, pas larmoyant, loin de là. Le ton est plutôt à l’humour, parfois noir mais pas toujours, et vire sur la fin au délire façon déjanté, il faut bien le dire ! On se surprend plus d’une fois à rire, ce qui, au regard du sujet peut paraître surprenant !

Ce n’est pas le cancer qui décide Ellen à rejoindre l’Irlande, mais plutôt un mari volage. Elle y rencontre par hasard Martin Aitken, flic dépressif suite à la mort de son fils, enterré à Inishowen. C’est justement sur cette péninsule du Donegal qu’habite la mère naturelle d’Ellen.Celle-ci cherche à la rencontrer avant qu’il ne soit trop tard. Cela ne l’empêche pas de de cacher la vérité à Martin sur son état de santé et d’inventer une histoire incroyable afin qu’il ne se fasse pas d’illusions à son sujet : (elle déclare être religieuse depuis la mort de son mari)… jusqu’à ce que le pot aux roses soit découvert !

O’Connor peint l’Irlande des années 90 avec délice, loin du lyrisme pastoral, et l’ « irlanditude » telle que la voit les Américains. C’est aussi l’occasion pour lui d’évoquer un fait de société peu connu et encore douloureux dans l’Irlande d’aujourd’hui : l’abandon des enfants par les filles-mères, sous pression des familles et surtout de l’Eglise. Ces enfants furent envoyés dans des familles américaines d’origine irlandaise pour y être élevés…

Joseph O’Connor (qui est le frère de la chanteuse Sinead O’Connor) évite magistralement les pièges en évoquant des sujets douloureux.

Depuis, il est devenu un de mes écrivains irlandais préférés. Et j’ai lu tous ses romans (sauf le dernier en date, Redemption Falls, qui est dans ma PAL) et ses nouvelles traduits .

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Le testament caché

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Traduit par Florence Lévy-Paoloni

4e de couverture : « Roseanne McNulty a cent ans ou, du moins, c’est ce qu’elle croit, elle ne sait plus très bien. Elle a passé plus de la moitié de sa vie dans l’institution psychiatrique de Roscommon, où elle écrit en cachette l’histoire de sa jeunesse, lorsqu’elle était encore belle et aimée. L’hôpital est sur le point d’être détruit, et le docteur Grene, son psychiatre, doit évaluer si Roseanne est apte ou non à réintégrer la société. Pour cela, il devra apprendre à la connaître, et revenir sur les raisons obscures de son internement. Au fil de leurs entretiens, et à travers la lecture de leurs journaux respectifs, le lecteur est plongé au coeur de l’histoire secrète de Roseanne, dont il découvrira les terribles intrications avec celle de l’Irlande. A travers le sort tragique de Roseanne et la figure odieuse d’un prêtre zélé, le père Gaunt, Sebastian Barry livre ici dans un style unique et lumineux un roman mystérieux et entêtant. »

Attention pépite ! J’ai englouti ce livre en quelques jours, littéralement prise par la spirale infernale de l’Histoire de l’Irlande et du destin particulier de Roseanne Clear.

A priori, en ouvrant le roman, je m’attendais à une thématique pure sur les « Magdalen Sisters », fait social irlandais que le cinéaste Peter Mullan a rendu célèbre aux yeux du public par le film éponyme. Or, si le roman de Sebastian Barry aborde sans conteste ce fait, il va beaucoup plus loin en montrant à travers le destin personnel de Roseanne, comment l’Histoire du pays a eu un impact direct sur la vie personnelle.

Le lieu où est enfermée l’héroïne depuis soixante ans est en fait peu présent dans le roman (contrairement au film de Peter Mullan qui s’attarde plus à montrer le sadisme des religieuses à l’égard de leurs pensionnaires). Ici le récit s’échappe hors les murs, à Sligo où elle a grandi, mais aussi dans le village reculé Strandhill et sa plage. C’est l’Irlande du mont Ben Bulben, du mont Knocknarea qui abrite le tombeau reine Maeve, d’une Irlande pétrie de secrets, de légendes, de mystères. Mais aussi d’Histoire. Et c’est là que Sebastian Barry plante le décor et promène le lecteur, ne le ramenant entre les murs de l’hôpital psychiatrique de Roscommon que de brefs instants.

Sebastian laisse la parole alternativement à la vieille dame centenaire (qui d’ailleurs n’est plus très sûre de son âge) et à son médecin psychiatre, le docteur Grene, veuf, qui a beaucoup d’affection pour elle. Roseanne entreprend d’écrire ses mémoires ou plutôt un « témoignage sur elle-même » alors que l’hôpital psychiatrique de Roscommon où elle enfermée depuis 1957 va être détruit. Il y a donc urgence. Et parce qu’il y a urgence, le médecin doit enquêter sur la vie de ses patients pour savoir s’ils sont aptes au retour à la vie « civile » ou non. Mais cela semble une question vaine, un prétexte à bien autre chose quand, comme Roseanne, on est centenaire et que votre vie a été rayée de la société des hommes.

Par l’écriture, Roseanne tente donc de se réapproprier sa vie. Et le carnet du docteur dévoile peu à peu son enquête sur sa patiente, (mais aussi sur lui-même), sur les écrits que le Père Gaunt a laissé sur elle : des écrits qui, a priori, paraissent un peu trop « soignés » pour être totalement exacts. Car  Le testament caché n’est pas une enquête sur la vérité d’exactitude des choses mais sur la mémoire, sur une « vérité utile« ,  sur la manière dont chacun peut interpréter des événements qui se sont déroulés, soixante ans auparavant, dans les années 20, dans une Irlande malmenée par l’Histoire (notamment la guerre civile engendrée par l’avènement de l’Etat libre), où l’Eglise catholique joue un rôle sans cesse grandissant dans la société, s’immisçant sans complexe dans la vie privée des gens.« Dans une large mesure, Roseanne et le Père Gaunt se sont tous deux montrés aussi sincères qu’il leur était possible, compte tenu des caprices et des ruses de l’esprit humain » remarque le docteur Grene.

Sans cesse Roseanne est accablée dans sa destinée par une Eglise et une société étriquées, bien plus soucieuses du « qu’en dira-t-on » que du bonheur individuel. Mais le destin lui révèle cependant bien des surprises et au lecteur aussi ! Si l’on se demande tout au long du récit pourquoi Roseanne a été internée et que l’on s’en doute, on se demande surtout QUI est coupable de cette infamie. Ce n’est pas celui que l’on croit. Je n’en dis pas plus si ce n’est qu’on ne le découvre qu’à la fin, avec plusieurs surprises de taille qui m’ont, de ce point de vue là, laissée un peu perplexe !

Roseanne et le docteur Grene sont deux personnages vraiment attachants, émouvants et pétris d’humanité. On les laisse avec regret. J’ai vraiment passé un très bon moment avec Le testament caché qui est le premier livre que je lis de cet écrivain irlandais, de père britannique et de mère irlandaise, considéré comme l’un des meilleurs de sa génération. Il puise l’inspiration de ses romans dans l’histoire personnelle de sa famille et le personnage de Roseanne lui a été inspiré par une de ses grande-tantes, semble-t-il. On retrouve ici le personnage d’Eneas McNulty, qui semble être le même que celui des Tribulations d’Eneas McNulty (paru chez 10/18).

Le testament caché a obtenu le Prix Costa Book of the Year en 2008 et en 2009 le Prix Hughes and Hughes Irish Novel of the Year. Et je trouve que c’est amplement mérité !

NB : depuis que j’ai écrit cette chronique transférée de mon ancien blog, vous pouvez trouver ce fabuleux roman irlandais au format poche. Surtout ne pas s’en priver : la plume de Sebastian Barry vaut largement le détour.

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Cette main qui a pris la mienne

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Traduit par Michèle Valencia

4e de couverture : « Dans le Soho bouillonnant des sixties, Lexie, apprentie journaliste, comble sa soif d’indépendance et ses rêves de gloire. Quarante ans plus tard, la jeune Elina s’efforce de surmonter un accouchement difficile tandis que son mari voit ressurgir les zones d’ombre de son enfance. Deux destins bouleversants, unis par un lien ténu et secret… »

Je publie ce billet dans le cadre du Mois Anglais. Je précise néanmoins que Maggie O’Farrell n’est pas anglaise mais nord-irlandaise. Reste que ce roman se déroule en grande partie à Londres, à Soho en particulier. L’écrivaine a d’ailleurs eu recours à Soho in the Fifties and Sixties de Jonathan Fryer (1998) et Never Had It So Good. A History of Britain from Suez to the Beatles, de Dominic Sandbook (2005). Et c’est justement, entre autres, la description minutieuse et quasi-cinématographique de Soho qui m’a séduite et décidé à publier ce billet dans le cadre du Mois Anglais.

C’est mon troisième rendez-vous avec Maggie O’Farrell, après La femme de mon amant (qui m’avait déçue) et L’étrange disparition d’Esme Lennox (qui m’avait absolument enthousiasmée). Le titre (même en VO : The Hand that First Held Mine) qui suggère presque un roman à l’eau de rose, me laissait craindre le pire. Mais cela m’aurait également un peu étonnée de la part de Maggie O’Farrell. En effet, elle tord le cou aux clichés.

Deux intrigues sont se déroulent tout le long du roman pour ne se rejoindre qu’à la fin, dans une logique implacable. Alexandra, jeune Anglaise de vingt-et-un an, élevée dans le Devon, quitte sa famille sur un coup de tête, au milieu des années 50, ne supportant plus l’ambiance de la maisonnée, avec une mère encore encombrée d’un nouveau-né et des frères qui la tannent pour qu’elle aille s’excuser auprès de l’université dont elle vient d’être renvoyée parce qu’elle « sortai[t] d’un examen et [a] emprunté la porte réservée aux hommes ». Alors qu’elle se prépare à quitter l’univers familial, elle fait la connaissance d’Innes Kent, sorte de dandy qui monte sa revue culturelle, Elsewhere, dans le quartier de Soho à Londres. Cet homme tronque le nom de la jeune femme et la nomme Lexie, finit par l’embaucher. Un malheur arrive. Mais malgré la douleur Lexie se relève et rebondit, continue de manière ascendante sa vie dans le bouillon de culture de Soho.

A des années de là, on trouve Elina, une Finlandaise vivant à Londres, qui a vraisemblablement accouché… mais qui a des passages à vide, l’amenant même à oublier qu’elle a accouché. L’ambiance est assez angoissante : Elina est perdue, fatiguée, doute de ce qu’elle fait. Ted, son ami et père de l’enfant, est inquiet pour elle et l’appelle souvent du travail pour savoir ce qu’elle fait de sa journée, ce qu’elle a dû mal à lui restituer. Dès le début, le lecteur est intrigué et aussi inquiet qu’Elina : que s’est-il passé ? Le voile se lève peu à peu – mais si je vous dis pourquoi elle ne se rappelle de rien, j’en dis trop, alors je ne vous dirais rien ! Le bébé restera longtemps sans nom car le couple n’arrive pas à se décider à le nommer.

A travers ce qui est en grande partie un roman d’apprentissage, Maggie O’Farrell fait découvrir à merveille l’ambiance du Londres bohème des années 50-70 et son effervescence. Quelques extraits parmis d’autres :

« En arrivant à proximité de Soho Lexie s’arrête et cherche le petit mot et la carte de visite qui n’ont pas quitté son sac depuis le jour où elle a fait la connaissance d’Innes Kent. Sans nécessité, elle les relit. Directeur de la revue Elsewhere. Bayton Street, Soho, London W1.
Ce matin, Mme Collins a été choquée quand Lexie a laissé échappé dans l’escalier qu’elle irait à Soho dans la journée. Lexie a voulu savoir pourquoi.
« Soho ? a repliqué Mme Collins. Il y a là-bas des tas d’ivrognes et de bohèmes.« 

« Les immeuble en brique rouge sombre sont tassés, les rues étroites. Dans les canniveaux s’écoule l’eau de l’averse tombée un peu plus tôt. Un autre carrefour, encore un autre, une épicerie chinoise devant laquelle une femme dresse une pyramide de fruits jaunes tavelés, une entrée où deux Africains rient, assis sur des chaises. Des marins en costume bleu et blanc marchent au milieu de la rue en chantant en choeur avec des voix chancelantes, discordantes ; un livreur à bicyclette, qui doit dévier son chemin pour les éviter, leur lance une réflexion par-dessus son épaule. Deux ou trois marins prennent apparemment la mouche et foncent sur lui, mais le cycliste pédale avec énergie et file. »

« Innes est électrisé par la refonte de sa revue – aspect, contenu, impression générale, tout a été repensé. Le numéro en préparation mettra en vedette un sculpteur qui, Innes en est sûr, laissera son empreinte dans l’histoire de l’art ». « Le cerveau d’Innes mène plusieurs réflexion de front. Il se demande si le nom de la revue sera bien mis en valeur avec de l’italique, s’il se détachera sur la simplicité de la nouvelle fonte, je veux que la police de caractères soit simple, Helvetica, peut-être, ou Gill Sans, mais sûrement pas Times ou Palatino, il ne faudrait pas qu’elle attire trop l’attention aux dépens de la sculpture photographiée. »

Bref, ça bouillonne autant sous les crânes que dans la rue. Voici pour l’un des aspects de ce roman riche par ses thématiques. Par ailleurs, Maggie O’Farrell casse le moule de la maternité heureuse vue comme l’accomplissement suprême de la femme. Les deux héroïnes ne vont pas s’accomplir par la naissance d’un enfant, mais par leur âme d’artiste : Lexie écrit des articles et des livres sur des peintres et des sculpteurs ; Elina a son atelier d’artiste au fond du jardin et ne pas pouvoir y aller parce qu’il faut qu’elle s’occupe de son nouveau-né 24h/24 la rend malheureuse. La jeune femme voit du jour au lendemain son univers se rétrécir à quatre murs et ses journées se rythmer au fil des tétés, des lessives et des pleurs du bébé.

Néanmoins, c’est par la naissance de deux bébés que vont se sceller deux destins et se restituer peu à peu une mémoire effacée et une histoire de famille enterrée depuis longtemps.

Je ne me suis pas ennuyée une minute avec ce roman qui fera partie de mes coups de coeur. De nombreux rebondissements tiennent en haleine et le secret n’est révélé qu’à la fin. J’ai eu beaucoup d’empathie pour Lexie, personnage courageux et volontaire.

Un roman magistralement écrit  !

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Une seconde vie

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Traduit par Marie-Hélène Dumas

4e de couverture : « «Les sept nuits suivantes, elle refit ce rêve dans lequel un jeune homme passait à côté d’elle et s’arrêtait pour lui demander le chemin du lotissement. Dans son rêve, il l’avait toujours dépassé quand elle l’appelait par le prénom qu’elle lui avait donné à sa naissance, et dont elle n’était pas certaine qu’il le porte toujours. Mais il le reconnaissait car chaque nuit, dans ce rêve, il se retournait, et à ce moment-là elle s’éveillait couverte de sueur, sachant que ce n’était pas un rêve mais une prophétie.» Suite à un accident de voiture, Sean Blake est déclaré cliniquement mort. À son réveil, il lui semble être devenu étranger à lui-même. Il décide de partir en quête de son passé, sur les traces de sa mère dont il ne sait rien. Elle l’avait enfanté dans l’un des sinistres couvents de la très catholique Irlande d’après-guerre… »


Cela faisait un moment que j’étais tentée par ce roman de l’écrivain irlandais Dermot Bolger, dont j’avais adoré Toute la famille sur la jeté du paradis, qui racontait la vie d’une famille d’Anglo-irlandaise hors norme pris dans les pièges de l’Histoire.

Ici Dermot Bolger change de sujet mais revient sur l’histoire de son pays, ou plus précisément un fait de société qui n’a pas encore levé tous ses tabous : l’abandon d’enfant dans l’Irlande des années 50, avec comme corolaire les épouvantables couvents des Magdalenes où étaient envoyées toutes celles qui risquaient de salir la respectabilité d’une famille. Dermot Bolger a réécrit son ouvrage, paru une première fois dans les années 90, car, selon lui, il contenait trop de colère. Il essaie ici de replacer les choses dans leur contexte, ce qui ne veut pas dire qu’il pardonne ce qui a été fait, loin de là !

Sean Blake, photographe d’une quarantaine d’années, fait l’expérience la mort clinique suite à un accident de voiture devant le jardin botanique de Dublin. Il flotte au-dessus de son corps etc. Il revient miraculeusement à la vie, sa vie qui ne sera jamais plus la même après cette expérience. Il sait depuis l’âge de onze ans qu’il a été adopté. Après l’accident, le malaise de sa vie actuelle ne fait que s’accentuer, l’éloignant de sa femme et de ses deux jeunes enfants. Pour arriver à s’en sortir, il va faire son enquête, en secret, pour retrouver sa mère, Lizzy, dont le lecteur suit également l’état d’esprit au fil des pages. Sean est envahi par des images obsédantes, en particulier celle d’un jeune homme peu avenant. Il va à la rencontre d’un des gardiens du jardin botanique victorien de Dublin qui l’aidera dans sa quête.

Dermot Bolger ne mâche pas ses mots sur l’Irlande des années 50 et son amour du faux-semblant, de gens prêts à sacrifier leur famille au nom de la respectabilité, un mot qui vaut de l’or : »L’Irlande dans laquelle elle vivait était infectée par un terrible virus appelé respectabilité. » Il reproche à ses concitoyens leur lâcheté ( « Montre la vérité aux Irlandais, ils s’enfuient en hurlant. ») et son corolaire, l’hypocrisie : « Ivrognerie, violence domestique, n’importe quel pêché était accepté, à condition de rester cacher. »


Il y a évidemment de la colère dans ce roman, mais l’écrivain laisse les protagonistes de l’époque s’exprimer, comme la mère supérieure de ce qui est devenue une école réputée, qui était novice au moment des faits. Elle tente d’expliquer, pour éviter à Sean de mettre tout le monde dans le même panier. L’écrivain donne également la parole au frère de sa vraie mère, celui duquel elle était si proche et qui pourtant l’a laissée embarquer sans rien faire, par lâcheté. On découvre la souffrance de cet homme vieillissant, devenu homme d’église par nécessité plus que par vocation : devenir prêtre était le summum de la réussite et aussi un moyen bien commode de mettre encore une fois à part ceux qui étaient différents : « Les gens de ma paroisse, sentant que j’étais différent, décidèrent de ma vocation. »
L’aveu de ce frère est vraiment émouvant. Et le tour de force de Dermot Bolger dans ce roman, est que, contrairement à ce qu’on croyait, on ne se met pas à haïr tous les gens qui, par leurs agissements ou leur non-action, ont brisé la vie de Lizzy, dont la souffrance, bien évidemment toujours vivace, est évoquée, malgré la maladie d’Alzheimer qui la ronge.  On ne peut pas dire qu’on a de l’empathie pour eux non plus, mais un regard sur eux plus distancé. C’est la responsabilité de toute une société qui est mis en balance.

J’ai aimé ce roman, bien évidemment émouvant. Je modérerai mon élan par un bémol : quelques longueurs parfois et la thématique de la mort clinique et de ses sensations peut être critiquable. Une manière d’ajouter une touche fantastique un peu maladroite à mon avis.

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Granny Webster

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Traduit par Michel Marny

4e de couverture : « Envoyée en convalescence au bord de la mer chez son arrière-grand-mère, une vieille dame acariâtre qui ne se déplace qu’en Rolls, vit comme à l’époque victorienne et évite toute émotion pour ménager son coeur, une jeune fille – qui n’est pas sans rappeler Caroline Blackwood – découvre peu à peu les secrets qui se cachent derrière les rideaux empesés de la luxueuse demeure… La description de cette grande famille irlandaise, avec une tante excentrique et suicidaire, une grand-mère un peu dérangée et une femme de chambre borgne, est d’une réjouissante noirceur. »

Tout d’abord quelques mot sur l’auteure : « Caroline Blackwood est née en 1931 en Irlande du Nord dans le domaine familial de Clandeboye. » Sa mère est l’héritière de la richissime famille anglo-irlandaise Guinness (oui, c’est bien une famille de l’Ascendancy anglo-irlandaise !). Je résume en disant qu’elle a eu une vie passionnante et bien remplie. Elle est décédée en 1996 d’un cancer. Great Granny Webster (titre original) a été publié en 1977 et fut sélectionné pour le fameux Book Prize. Mais Caroline a publié tout un tas d’ouvrage qui ne sont hélas pas publié en France. Et je dis tout de suite que c’est bien dommage !! Celui-ci est une réédition et c’est une excellente initiative de la part du Livre de Poche.

En effet, c’est tout juste un régal d’humour noir et d’ambiance victorienne gothique à souhait, bien que ça se déroule au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. C’est une succession de portraits, tout plus excentriques les uns que les autres, mais chacun à leur manière. Tout d’abord la fameuse arrière grand-mère, lugubre à souhait, « délabrée et proche de la tombe » (du moins au premier abord), vivant à Hove, dans la banlieue de Brighton, dont la maison n’a pas respiré l’air du dehors depuis au moins l’ère victorienne (j’exagère à peine), servi par une unique domestique borgne. En fait cette archi-vieille vit dans son monde imaginaire, elle est limite autiste dans son comportement, ne sortant jamais, vivant en recluse sur son fauteuil, observant d’un oeil condescendant cette nouvelle génération qui profite des congés payés. Néanmoins, elle a, semble-t-il, à sa manière bien particulière, une forme d’affection pour son arrière petite-fille. Pour preuve de son amour, elle lui léguera un lit à baldaquin décoré d’un ananas. Ridicule à souhait. La vieille dame sera gothique jusque dans sa mort…. qui est un moment d’anthologie savoureux à la toute fin du roman.

Une large évocation est faite de la grand-mère Dunmartin, complètement fêlée, mais il faut dire que quand on a eu comme mère Madame Webster, il y a de quoi. Je reprocherai juste quelques longueurs dans l’évocation de cette grand-mère et du manoir « uslterien » Dunmartin dégoûtant à souhait et au-delà de l’imaginable.

Je ne vais pas vous raconter chacun des personnages mais je dois bien avouer que ce tout petit livre d’à peine 160 pages est un délice. Avis aux amateurs d’ambiance victorienne et d’humour noir.

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L’étrange disparition d’Esme Lennox

 

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Traduit par Michèle Valencia

4e de couverture : « A Edimbourg, un asile ferme ses portes, laissant ses archives et quelques figures oubliées resurgir à la surface du monde. Parmi ces anonymes se trouve Esme, internée depuis plus de soixante ans et oubliée des siens. Une situation intolérable pour Iris qui découvre avec effroi l’existence de cette grand-tante inconnue. Quelles obscures raisons ont pu plonger la jeune Esme, alors âgée de seize ans, dans les abysses de l’isolement ? Quelle souffrance se cache derrière ce visage rêveur, baigné du souvenir d’une enfance douloureuse ? De l’amitié naissante des deux femmes émergent des secrets inavouables ainsi qu’une interrogation commune : peut-on réellement échapper aux fantômes de son passé ? « 

C’est vrai que j’ai hésité – un tout petit peu – à me relancer dans la lecture de Maggie O’Farrell puisque j’avais été déçue par La femme de mon amant. Mais je dois dire que je ne le regrette pas puisque L’étrange disparition d’Esme Lennox (The Vanishing Acte of Esme Lennox, titre original qui a tout son sens !) est d’une toute autre facture que le roman par lequel j’avais commencé à lire cette auteure !

Maggie O’Farrell est nord-irlandaise mais elle plante le décor de son récit à Edimbourg. Esme a été enfermée à l’âge de seize ans, sur décision de son père, à l’hôpital psychiatrique de Claudstone. Mais cet hopital va à présent fermer ses portes. Iris, sa petite-nièce, ignore jusque-là que sa grand-mère, Kitty, a une soeur. Elle pense à une erreur manifeste. Mais le directeur de l’hôpital l’informe que non, ce n’est pas une erreur et que son nom figure comme personne à contacter. C’est sur la pointe des pieds et emplie d’une peur manifeste qu’Iris décide peu à peu de prendre en charge Esme, qui a passé soixante-et-un ans de sa vie derrière ses murs. La vieille dame raconte alors son histoire, par bribes. S’y entremêle la version de Kitty (atteinte maintenant de la maladie d’Alzheimer, mais il y a des choses que cette maladie ne peut pas effacer !). Et l’on va de stupéfaction en stupéfaction !
Esme est tout sauf folle. Au contraire. Elle se révèle d’une intelligence hors norme. Ce fut une jeune fille qui voulait aller à l’université, qui ne souhaitait pas se marier ni être enfermée à la maison. Quand on lui demandait ce qu’elle voulait faire plus tard, elle répondait d’emblée qu’elle voulait voyager, voir du pays et travailler. En d’autres termes, c’était une jeune femme libre d’esprit et spontanée dans un univers de calculateurs. Et belle, de sucroit…

Le thème des femmes enfermées dans des asiles est presque devenu un classique littéraire et cinématographique sur un fait tristement célèbre. J’avais déjà lu l’époustouflant  Testament caché  de l’Irlandais Sebastian Barry et j’avais déjà vu le film de Peter Mullan sur le même sujet. Mais à chaque fois, on se prend une sacrée claque. Ici l’hôpital (mais peut-on parler d’hôpital, puisqu’un un hôpital est censé pour soigner) n’est pas tenu par des religieuses mais bien des infirmières civiles. Cependant, ce n’est pas ici que se déroule l’essentiel du roman (heureusement !) mais dans l’esprit d’Esme qui dévoile peu à peu l’univers bourgeois étriqué dans lequel elle vivait en famille, un univers où les femmes n’ont pas vraiment leur mot à dire sur leur destin et où il est fort mal vu par le patriarche qu’elle souhaite travailler et se soustraire à la domination masculine.
Une belle réflexion sur le sentiment de culpabilité, la jalousie et le ressentiment. D’ailleurs Iris vit au même moment une relation compliquée avec un homme peu fiable (marié), profiteur et de moins en moins crédible. J’ai bien aimé l’écho de la vie d’Iris avec le passé d’Esme et de Kitty (mais ici le piège se referme sur le profiteur…).
On se dit, à la fin du roman, qu’on nous a assez secoué comme cela. Que maintenant Esme va pouvoir finir ses vieux jours tranquillement et confortablement. Et pourtant…

Un coup de coeur pour ce roman au style dense et ciselé sur un sujet grave mais qui évite aussi les écueils. Une lecture exceptionnelle !

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Les îles Aran

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 Traduit par Pierre Leyris

Je vous embarque sur les îles Aran en compagnie du grand John Millington Synge.

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Ce n’est pas sans quelque appréhension que j’ai ouvert ce livre : John Millington Synge est un tel « monument » de la littérature irlandaise que cela avait quelque chose d’effrayant de l’aborder ainsi en novice ! Parce que je ne suis pas une bête de course pour une lecture en VO, je me suis procurée l’édition française, admirablement traduite par Pierre Leyris.

Les iles Aran (Aran Island) a été publié en 1907 et Synge y relate ses quatre voyages entre 1898 et 1905. Il est parti s’aérer l’esprit là-bas, sur les conseils de Yeats, qu’il a rencontré à Paris,  pour lutter contre la mélancolie qui le ronge. Il laisse donc tout derrière lui, les amours malheureuses, les querelles littéraires, il s’en va.
Il ne s’attarde pas trop sur Inishmore, qu’il juge plutôt défigurée par le tourisme (rappelez-vous, nous sommes en 1898, que dirait Synge aujourd’hui ?). Il réside surtout sur l’île du milieu, (Inis Meain, en gaélique, Inishmaan, en anglais), mais visite aussi l’île du sud, Inisheer (ou Inis Oirr, en gaélique).

« Dans les pages qui suivent, je donne un compte-rendu direct de la vie que j’ai menée dans ces îles et de ce que j’y ai rencontré, sans rien inventer ni rien changer d’essentiel », écrit-il en introduction de son récit de voyage. Et c’est bien cette fraîcheur, cette manière de dire les choses sans embages qui m’a séduite.
Synge parvient à embarquer le lecteur avec lui et à lui faire vivre sa vie là-bas. J’ai été bluffée par son écriture très simple et ce regard d’anthropologue à qui rien n’échappe. Il y a un peu de naïveté parfois : il trouve des différences entre les femmes de ces trois îles, dans la forme de leur visage par exemple…

Il n’a aucun a priori, il parvient à approfondir son gaélique, à participer aux fêtes où l’on danse jusqu’à n’en plus pouvoir sur Le Noir Coquin. Il teste la poteen (alcool clandestin). Il vadrouille en pampooties, sandales locales, il embarque à bord des coracles (barques des îles Aran qui servent à tout : transporter du bétail, de la tourbe, ou les habitants). Il admire les tenues des femmes, vêtues de jupons rouge foncé, dans ces îles noyées de brouillard – mais parfois aussi arassées par le soleil. Il n’y a pas un arbre ici : un arbre, pour les îliens d’Aran, c’est un buisson ! Synge est saisi par la rudesse de la vie ici, mais aussi admiratif de la simplicité des habitants qui pourtant savent faire beaucoup plus que les habitants du « continent » : pêcher, naviguer sur cet océan atlantique souvent agité, jardiner sur ces terres arides, bricoler, faire de la soude avec le varech, s’occuper des bêtes, parler deux langues (gaélique mais aussi anglais)  et… raconter des histoires !

Captivée, j’ai écouté avec lui les récits de vieilles personnes sur les fairies (traduite par le mot « fées », mais le traducteur précise qu« ‘il faut se souvenir qu’en Irlande, fairy désigne très souvent des petits êtres masculins, des sortes de lutins ») qui sont des êtres malfaisants. Elles sont omniprésentes parmi les habitants, ils vivent avec elles et les craignent.
Ils montrent à Synge leurs repères : « Vous voyez cette paroi rocheuse toute droite ? (…). C’est là que les fées jouent à la balle pendant la nuit, et on peut voir les marques de leurs talons quand on vient le matin, et trois pierres qu’elles ont pour marquer la limite, et une autre grosse pierre sur laquelle elles font rebondir la balle. C’est bien souvent que les gars ont enlevé les trois pierres, mais elles sont toujours revenues là le matin ».

Autant dire que ce livre est enchanteur à bien de titres et que c’est avec un pincement au coeur que je l’ai refermé ! Je ne peux que vous conseiller l’expérience de ce voyage fabuleux !
Il me reste à découvrir ses pièces mais aussi ses autres récits de voyage dans l’Irlande qu’il affectionne (parce que oui, il y en a d’autres !).

Quelques mots sur l’écrivain : John Millington Synge (1871-1909) appartient à la bourgeoise protestante d’Irlande. Il est né dans le comté de Dublin. Son père avocat, meurt en 1872 et il grandit dans un univers de femmes. Sa mère, fervente protestante, lui inculque le sens du péché et la crainte de l’Enfer. Il s’intéresse beaucoup à l’histoire naturelle. Il apprend le gaélique à Trinity College à Dublin. Il est séduit par les écrits de Darwin. Il va substituer à sa foi ébranlée par l’évolutionnisme, des intérêts littéraires et culturels profondément irlandais. La Renaissance littéraire irlandaise satisfait sa spiritualité. Lors de la création de la Ligue gaélique, son enthousiasme pour la langue irlandaise s’intensifie encore. Cela lui coûte une demande en mariage. En 1895, il s’installe à Paris dont il fréquente les Irlandais de la capitale, étudie le breton, suit des cours de civilisation celtique et de vieille irlandais à la Sorbonne.
Avec Aran island, il a souhaité « to do for the west of Ireland what Pierre Loti had done for the Bretons ».
(pour la biographie de l’auteur, j’emprunte ici à Jacqueline Genet et Claude Fierobe, La littérature irlandaise, éditions Lharmattan)

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(Les photos sont de Synge).

 

 

Photos prises par moi-même 🙂

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