Constellations – Eclats de vie – Sinéad Gleeson

Traduit par Cécile Arnaud

« J’en suis venue à voir tout le métal qui se trouve dans mon corps comme autant d’étoiles artificielles, scintillants sous la peau, une constellation de métal ancien et neuf. Une carte, un tracé de connexions, un guide pour regarder les choses sous différents angles. »

J’inaugure le Mois irlandais, par un coup de coeur magistral, un livre de non fiction, un éclat de vie (comme souligné au pluriel par le sous-titre).
En 2019, ma vie de lectrice avait été marquée par Emilie Pine avec Notes à usage personnel où l’autrice évoquait sa vie de femme, entre autres, « pour briser la loi du silence (…) écrivait-elle. Pas facile, la vie de femme, qui plus est en Irlande ; pas facile la vie quand la maladie s’acharne à vous mettre des bâtons dans les roues. Je vous rassure tout de suite, ce livre n’est pas un recueil de douleurs dont on sort accablé. C’est tout le contraire : c’est un livre qui vous donne la pêche par sa sensibilité et sa justesse.

Dès l’adolescence, Sinéad Gleeson, atteinte de monoarthrite, va connaître les hôpitaux et les médecins hésitants, parce que justement elle est une fille. « Les médecins ont évoqué une athrodèse, opération qu’ils étaient réticents à pratiquer, même à la fin des années1980. « En particulier chez les filles », a confié le chirurgien à mes parents entre deux raclements de gorge gênés, même s’ils m’a fallu beaucoup plus de temps pour comprendre ce qu’il voulait dire. » Claudication et bruits de béquilles seront le lot de l’autrice pendant dans années, ses années d’adolescence, ces années que l’on sait tellement importante dans la construction de l’identité.
« J’étais une enfant timide qu’on humiliait à cause de sa honte. Rares sont les adolescents bien dans leur peau, mais chez les femmes, les racines emmêlées des complexes physiques sont plantées de bonne heure. »
Il lui faudra attendre 2010 pour obtenir une « PTH », prothèse totale de la hanche. Pourtant, elle n’en a pas fini avec la maladie. Elle a en effet rendez-vous avec une leucémie autant agressive que rare en son genre : leucémie aiguë promyélocytaire. Un cancer du sang au développement rapide. Le sang, élément vital mais également à haute valeur symbolique en pays catholique. Le sang du Christ, évidemment. Mais aussi celui des femmes, des règles, de l’accouchement, de son pendant l’avortement, de la transmission du SIDA et son lot d’idées préconçues et de tabous. « Je possédais une boîte à aiguilles bleu et jaune criards, portant la mention Danger ! sur le devant. Comme les poubelles d’hygiène féminine dans les toilettes, ces boîtes sont là pour la sécurité, mais aussi pour la dissimulation. Un rappel que mon sang, périphérique ou menstruel, est un danger biologique. »


PTH, leucémie, maternité, accouchement médicalisé. De quoi bousculer tout un petit monde. Sinéad Gleeson évoque ses grossesses avec humour et tendresse, sans tatou, mais également avec un regard très caustique sur le monde de l’hôpital en Irlande, et de la façon dont on traite les femmes qui accouchent par des voies autres que les voies naturelles. Comme si être une femme avec une maladie, avec un handicap physique et qui du coup, a besoin de l’aide médical pour accoucher, fait autre chose que d’accoucher ! De même, devenir mère en Irlande est encore perçu comme un eacte inné, pas besoin d’aide. C’est juste incroyable dans un pays développé au XXIe siècle !

Grossesse
La faim est un train à vapeur,
J’enfourne de la nourriture
Pour chasser la nausée.
Ma gorge brûle, plus chaude que des charbons.
Nous traversons des gares aux noms de semaines et de
trimestres,
Ce bébé et moi,
Deux rails dans la nuit.

« J’avais voulu des accouchements naturels, mais avec mes hanches soudées, ça aurait été dangereux. Ca n’en est pas moins des naissances, et je ne m’en suis pas moins sentie mère. Sauf que des gens vous donnent l’impression du contraire.
Avec le deuxième bébé – même s’il est petit et prématuré -, le personnel médical suppose que la mère a déjà saisi le truc. Qu’elle est une pro de la maternité et sait exactement quoi faire. Qu’elle a une sagesse de moine. »

Annoncer qu’on ne veut pas allaiter (ici pour des raisons de sécurité évidente quand on s’injecte des tonnes de médicaments dans le corps) et la réplique tombe comme un couperet : « Si vous ne le faites pas, vous regretterez de ne pas avoir noué le lien. »
Ah oui ? Que tous les ex-bébés non allaités donnent leur avis, j’en fais partie : c’est juste une fadaise éculée d’un autre âge !

« Je ne m’attendais pas à ce besoin de fragiliser les femmes qui viennent de porter un autre être pendant neuf mois et de l’expulser dans ce qui ne peut être décrit que comme un acte d’attrition épuisant. Pourtant, la critique est prompte. Tu as accouché, mais pas par les voies naturelles; tu as accouché, mais tu as eu une rachianesthésie; tu as accouché, mais maintenant, tu ne veux pas allaiter ? On ne s’étonne plus de la désinvolture avec laquelle les femmes se font admonester. » Ce sont des passages qui m’ont marquée, d’autant que l’autrice a une petite fille née prématurément, qui a dû être mis en couveuse, après une séance qui ressemble à un battage de tapis : « Je n’ai jamais oublié l’instant où elle a été suspendue par le pied. Encore maintenant, j’en ai des sueurs froides. Je dois absolument remplacer cette image par autre chose. Thétis tenant Achille au-dessus du Styx. Peut-être que cet acte, cette première rencontre avec le trauma, l’a rendue immortelle, inviolable. Elle sera invincible.(…) »
J’en ai des frissons. Je pense que j’ai dû subir la même chose, c’est sûr, vers la fin des années 70. Heureusement, on n’en garde aucun souvenir, je vous assure, pas même de la couveuse !

« Le problème de la maternité, c’est qu’il est rarement dissocié de la parentalité. » Peut-on être mère et garder une (partie de) sa liberté, sa personnalité. Est-on la même avant et après ? Mais est-on toujours la même au cours d’une existence, mère ou pas ? « Après des années d’immersion, l’individualité reprend petit à petit son autonomie. Un automne, alors que mes deux enfants vont à l’école, je suis assise derrière un vieux bureau et contemple les hêtres et le gris sombre d’un lac. L’après-midi avance. J’ai trouvé refuge dans une résidence pour artiste isolée à la campagne, à deux heures de chez moi. (….)
« Mais, et tes enfants ? »
On ne dira jamais ça à un homme.

Comme on ne demandera jamais à un homme s’il a peur en voyageant seul. C’est pourtant courant qu’on pose la question à une femme ! Pourquoi une femme devrait-elle davantage craindre de voyager seule ? Etre une femme et voyager seule est toujours perçu comme quelque chose d’étrange. Autrefois c’était carrément suspicieux. « Partir en voyage sur un coup de tête était traditionnellement l’apanage d’un seul sexe et de ceux qui en avaient les moyens : l’argent et le fait d’être un homme aidaient. » Perçu comme un moyen de se soustraire à ses obligations, surtout si on est une femme…

Si cet ouvrage évoque la maladie et les accidents de la vie, c’est aussi une sublime ode à la liberté, à la vie sous toutes ses formes, à vivre sa vie comme on l’entend, à s’écarter de la toxicité, à la combattre quand elle entrave la liberté (il est question du droit à l’avortement en Irlande, des progrès dans ce domaine et des combats qu’il reste encore à mener). La chute est une magnifique « non-lettre » de l’autrice à sa fille « qui porte le nom d’une reine guerrière » (devinez lequel, moi je sais ! 🙂 )

« Je t’écris ceci, ma fille,
Je place ces mots entre tes mains,
Pour t’aider à comprendre
Comment sera le monde
Parce que tu es une fille.
(….)
« Je pourrais aussi bien l’écrire
A mon fils
Mais comme le chante Joe Jackson
C’est différent pour les filles.
Ton identité de fille, cette injustice
A la vie dure – sache que le monde
Qui penche et tourne te rejettera
Et tu seras jugée sur ton apparence
Sur ta taille et ton visage
Sur l’espace que tu occupes
Et selon que tu t’emportes ou supportes son sort

(….)

Jette à la mer la cargaison pourrie
Les gens qui ménagent la chèvre et le chou,
Ceux qui font tout pour éviter tes bonnes nouvelles,
qui affichent des sourires faux quand le monde te sourit,
Les gens qui ont trop peur pour essayer de faire
ce que tu feras un jour.


Sois une vagabonde, une nomade,
Une voyageuse, une bourlingueuse,
Navigue sur toutes les mers
En te guidant grâce aux étoiles
Grimpe aux arbres, parle aux oiseaux,
Sème des graines partout où tu vas
Laisse des empreintes de pas dans toutes les villes
Embrasse et laisse-toi embrasser (…). »

Un tout petit aperçu qui ne reflète pas toute la richesse du livre, à la composition originale et à la réflexion profonde, que j’ai absolument adoré. On y croise aussi d’autres personnalités féminines, telle Frida Kahlo, pour la plus connue.
Il fait à présent partie de ma catégorie de recommandations « Livres d’autrices irlandaises à lire absolument avant de mourir » !
Constellations a obtenu de Prix du livre de l’année au très célèbre Irish Book Award en Irlande en 2019. Ce n’est pas pour rien !

Merci aux éditions de La Table Ronde

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Piles à lire du Mois irlandais et autres suggestions…

Le Mois irlandais c’est à partir de lundi 1er mars ! Youhou ! Nous sommes quelques-unes à être déjà toute frétillantes.😁

Ce n’est pas que je n’ai rien à lire dans ma PAL irlandaise déjà présente sur les étagères, mais ce n’est pas non plus une raison pour se priver, avec toutes les nouveautés sorties dernièrement, après un an de diète en France. J’ai écumé les étagères des librairies, à distance et en présence. J’ai souri à des visions extatiques au Gibert Joseph du quartier de la BNF… et voici le résultat qui résume mon programme de lecture pour ce mois placé sous les couleurs de la Verte Erin (non tout à fait définitif, ce ne serait pas drôle !!😎) :

Je vous présente également le programme d’Anne et d’Angelline pour cette vadrouille :

Nuala O’Falain, mon autrice préférée et son autobiographie si courageuse et émouvante.😍 Maeve Binchy est sur mes étagères depuis des lustres…
On aura en commun Gens sans terre
J’ai déjà lu tous les autres livres les années passées : ils sont chroniqués.
Mathilde a pris de l’avance avec cet excellent Joseph O’Connor.

Ce ne sont pas les autrices féministes qui manquent en Irlande. Alors quelques suggestions de celles qu’il faut absolument lire avant de mourir ! Sinead, Emilie, Nuala (encore et toujours, obligé !), Lisa, Claire, Edna (la pionnière) et Anne Enright dont j’ai paumé le livre.

Petite vision extatique chez Gibert :

Colum McCann à côté d’Anna Burns 😎

Ce mois thématique ne se résume pas à la littérature. On pourra parler film, musique, bouffe, randos (j’en ai pour ma part fait plusieurs), photos, séjour et tout ce qui vous plaira à partir du moment où cela à un rapport avec l’Irlande. 🇮🇪

Bon voyage en Irlande !

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Mois de la littérature libanaise : bilan

Whoooouaaa ! Je ne m’attendais pas à un tel engouement, à un tel intérêt, à une telle curiosité pour la littérature libanaise !! Il y a quelques mois, quand j’ai lancé cette idée de mois thématique, je n’y connaissais rien. J’ai beaucoup appris sur ce petit pays. Je ne dirais plus jamais « On dirait Beyrouth ! » Même si une partie de la ville a été détruite par la tragédie que l’on connaît.

Je remercie toutes les lectrices (eh oui que des femmes !) qui ont fait sortir de l’ombre cette littérature majoritairement francophone et pourtant si méconnue en France. La littérature libanaise dans toute sa diversité a été mise en lumière sur les réseaux sociaux et les blogs grâce à votre curiosité et à votre énergie ! Ce mois était sans sponsors ni boostage de posts , comme je l’ai déjà vu. 🙄 On peut donc être d’autant plus fières !

On a même eu une allusion à ce mois thématique dans le quotidien le plus connu au Liban, L’Orient-Le jour (dont j’ai croisé l’histoire dans Le roman de Beyrouth d’Alexandre Najjar, d’ailleurs), grâce à Tia du compte IG « Tête littéraire » que l’on a connue lors de la catastrophe du port et une cagnotte organisée par Emmanuelle du blog « Les Carpenters racontent » en octobre. Ce mois fût aussi l’occasion d’échanges spontanés avec quelques auteurs libanais, tels Camille Ammoun ou Diane Mazloum. Et avec vous toutes, en particulier celles que je n’aurais sans doute jamais croisées sur les réseaux sans le Liban : Karine, Emmanuelle ou Carole, en particulier. 😘 En ces temps de confinement-couvre feu et de restrictions de liberté qui restreignent aussi les échanges IRL lors de rencontres littéraires , ce fut une bonheur d’échanger avec vous ! Je remercie également Anne-Lucie pour son enthousiasme !

Joli échantillonnage des livres lus pendant ce mois thématique

La plupart des chroniques de chacune est disponible sur Instagram sous le hashtag #moisdelalitteraturelibanaise . J’ai également mis sous chacune de nos lectures ou auteurs communs, les liens vers les blogs et comptes Instagram.

Pour ma part, j’ai chroniqué 10 livres sur les 12 lus.

On a beaucoup lu, mais on n’a pas encore tout lu ! Alors, comme une évidence devant la beauté de cette littérature, majoritairement d’une très grande qualité, je crois qu’on est déjà quelques-unes à vouloir renouveler l’expérience l’an prochain ! De quoi mûrir les envies de lectures dont on n’a pas encore les livres. En attendant, on garde un oeil sur le Liban et on ose espérer que d’ici là, la justice sera rendue !🤞

A l’an prochain ! 🙋‍♀️

En mars je vous emmène en Irlande et me suis mise au travail ce week-end !

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Canción – Eduardo Halfon

Traduit par David Fauquemberg

« J’arrivais à Tokyo déguisé en Arabe. (…) J’étais au Japon pour participer à un congrès d’écrivains libanais. En recevant l’invitation quelques semaines plus tôt, après l’avoir lue et relue pour être bien certain qu’il ne s’agissait pas d’une erreur ou d’une plaisanterie, j’avais ouvert l’armoire et y avais trouvé le déguisement libanaisparmi tant d’autres déguisementshérité de mon grand-père paternel, natif de Beyrouth.« 

Voici les premières lignes du récit d’Eduardo Halfon dont j’ai fait la rencontre – réussie – avec Deuils en 2018, puis avec l’adorable Halfon Boy en 2019. Eduardo Halfon est de nationalité guatémaltèque. Ses récits sont, entre autres, une (en)quête familiale. Comme il le dit lui-même, Canción est très difficile à résumer. Ce qui m’intéressait dans ce livre, vous l’aurez deviné, c’est le Liban. Mais je me doutais que cela ne se passerait pas là-bas. Dès la page 14, le narrateur déclare : « Mon grand-père libanais n’était pas libanais. J’ai commencé à le découvrir ou à le comprendre il y a quelques années, à New-York, alors que je cherchais des pistes et des documents concernant son fils aîné, Salomon (…) » En effet, en 1917, quand le grand-père débarque à New York, était de nationalité syrienne, car le Liban n’existait pas en tant que tel. « Mon grand-père disait toujours, (…) qu’il était libanais (…) bien que le Liban, en tant que pays, n’eût été créé qu’en 1920, c’est-à-dire trois ans après le départ de Beyrouth de mon aïeul et de ses frères. Jusqu’à cette date, Beyrouth faisait partie du territoire syrien. Donc, d’un point de vue juridique, ils étaient syriens. Ils étaient nés syriens. Mais ils se disaient libanais. Peut-être pour une question de race ou de groupe ethnique (…) Peut-être pour une question d’identité. Ainsi je suis le petit-fils d’un Libanais qui n’était pas libanais.« 

Cette autofiction, qui fait partie d’une mosaïque familiale dans laquelle l’auteur sonde ses origines, mène l’enquête tel un détective, nous embarque au Guatemala où son grand-père a émigré et a fait fortune. A un moment de sa vie, dans ce pays en proie à la guérilla, il est enlevé par trois révolutionnaires, dont un certain Cancion , surnommé ainsi non pas parce qu’il chantait, mais parce qu’il tenait une boucherie.

Eduardo Halfon excelle à jouer sur les fausses pistes et dans l’art du déguisements, des masques. Je ne sais pas mais il y a également comme une ambiance qui se rapproche du western spaghetti entre la figure emblématique de Rogelia Cruz, révolutionnaire Miss Guatémala – ayant concouru à Miss Univers en Californie ! – , et Cancion maitre boucher, l’Opération Tomate, nom de code donné par les guérilleros pour l’enlèvement du grand-père… Ou une parodie de western pour dédramatiser cette sordide histoire de kidnapping. Les personnages révolutionnaires du récit sont également des personnes réelles, au destin dramatique. A la fois bourreaux et victimes. Vous ajoutez à cela un bouge où le narrateur a pris racine…

Et puis, un peu brusquement vous vous retrouvez au Japon, où le narrateur est avec une Japonaise dans le cadre du congrès des écrivains libanais… J’avoue qu’à partir de ce moment, j’ai lâché et je me suis perdue en route ! Sans doute trop imprégnée de l’ambiance au Guatémala. Sans doute aussi, faut-il lire plusieurs fois ce livre pour le comprendre en totalité, remarquer certains détails qui nous auraient échappés ! On en apprend un peu plus sur le Guatémala avec un chouïa de Liban.

Cela dit, j’aime toujours la plume d’Eduardo Halfon et son art du pied de nez !

Alors, libanais ? Ou pas libanais ? Allez hop, dans le Mois de la littérature libanaise – repoussé jusqu’au 15 février. 🤭

Merci aux éditions de La Table Ronde.

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Toute une histoire – Hanan El-Cheikh

Traduit par Stéphanie Dujols

C’est le seul livre d’expression arabe que j’ai lu dans le cadre de ce mois libanais, mais quel livre ! Très différent tant par le sujet, le style et l’ambiance de tout ce que j’ai lu auparavant en matière de littérature libanaise. Ce n’est pas un roman mais un récit autobiographique. C’est tout simplement la vie de la mère de l’autrice. C’est le livre que sa mère lui avait demandé pour donner la parole aux femmes du peuple.

Kamleh est née dans une famille libanaise chiite très pauvre du sud Liban, dans les années 20. A onze ans, elle est vendue par son père à son beau-frère, suite à la mort de sa soeur aînée. Déjà la fillette se rebelle, elle ne comprends pas. En vain, elle est mariée de force et dès qu’elle devient une femme, elle est violée le jour de ses noces. Elle devient mère à 15 ans. Depuis qu’elle a été vendue, elle a quitté son village de Nabatiyeh pour aller vivre à Beyrouth avec sa belle-famille. Elle rencontre Mohamed, un jeune poète dont elle tombe éperdument amoureuse. Mohamed n’est d’ailleurs pas que poète mais occupe aussi un poste à la frontière israélienne. Les deux tourtereaux s’envoient des lettres enflammées, vont au cinéma pour voir des films égyptiens qui enflamment l’imagination de Kamleh et lui insuffle finalement l’énergie dont elle a besoin pour braver les interdits. Kamleh est analphabète et c’est grâce à ses amies qu’elle correspond avec Mohamed.

« Nous « correspondions« , non pas entre Le Caire et le Liban comme dans Larmes d’amour, mais entre Bhamdoun et Beyrouth. J’avais mis la fille des voisins dans la confidence : elle me lisait ses lettres et écrivait les miennes. »

Kamleh est une femme au caractère entier : avec elle, pas de demi-mesure ! Malgré son manque d’instruction elle sait se qu’elle veut et ne s’en laisse pas compter. Même si son frère et tous les hommes de sa belle-famille la surveillent, elle ruse pour leur échapper et ment sans vergogne à son mari. Elle veut vivre son amour pour Mohamed entièrement, quitte à se brûler un peu les ailes au passage, mais qu’importe ! Le risque c’est la vie résume assez bien Kamleh ! Et la perfection, c’est fade ! Kamleh n’est pas parfaite et c’est ce qui la rend attachante. Elle rit, elle crie, elle pleure, elle piétine, elle cajole, elle embrasse, elle se moque, elle crâne… Quand elle est à Beyrouth, elle voudrait être à Nabatiyeh et quand elle est à Nabatiyeh, elle voudrait être à Beyrouth. Son horizon de voyage va s’élargir quand ses enfants adulte décideront de voler de leurs propres ailes…

Elle décide de divorcer et part vivre avec Mohamed dont elle aura plusieurs enfants, abandonnera ses deux filles aînées à son ex-mari.

C’est une histoire qui vous emporte grâce au personnage envoûtant de Kamleh dont on suit la vie pendant trente ans. Je l’ai adorée, avec son caractère bien trempé et ses « fumages » de narguilé ! C’est un bien beau témoignage d’une vie de Libanaise chiite. Il y a des drames au rendez-vous car la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Un récit émouvant, en particulier la fin. On perçoit également en toile de fond, par de breves allusions l’Histoire du Liban. C’est une histoire d’amour et de liberté – mais aussi d’émigration. On est assez scotché par le destin de cette femme.

Une belle découverte que je vous recommande sans hésitation ! Hanan El-Cheikh a écrit beaucoup d’autres livres, qui sont traduits ! Youpi !

Toute une histoire a obtenu le prix Lorientales en 2011 et le prix du roman arabe cette même année. Mérité !

Je vous rappelle que le Mois de la littérature libanaise est prolongé jusqu’au 15 février à la demande générale ! Enjoy !

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Mars, mois irlandais ☘

Cela fait déjà quelques semaines que j’y songe. J’ai hésité car je manque un peu de temps mais… Mais l’Irlande me manque tant. Jolie équation. L’an dernier, comme tout le monde, je pensais que la pandémie aurait tiré sa révérence au printemps 2021. Aheum ! Le chemin est encore long et les frontières viennent de se refermer sur nous pour une durée indéterminée. L’Irande est confinée jusqu’au 5 mars et ensuite, personne ne sait vraiment ce qui se passera. C’est un crève-coeur. Le vent, la pluie, les moutons à tête noire, les sentiers tourbeux, les coups de soleil (si!, si!), les sourires irlandais, les panneaux en gaélique, les îles irlandaises, l’océan, la riviera, les musées, les concerts, les promenades…

Je n’ai pas pu aller en Irlande depuis novembre 2019, je devais y retourner plusieurs fois en 2020. J’ai des tonnes de vouchers Aer Lingus. Mais on est cloué au sol. Et le tourisme en Irlande est sinistré, je peux vous le dire…

Alors…

En mars (mois irlandais par excellence !) je vous propose de partir en Irlande quand même : à travers sa littérature bien sûr, mais aussi tout le reste !

Partir en Irlande à travers ses films, sa musique, sa cuisine… Sortez vos vieux DVD, visionnez les films que vous n’avez pas vus, lisez et relisez les livres qui vous inspirent, racontez vos anecdotes irlandaises si vous en avez envie, sortez vos albums photos, partagez vos recettes…

Bref, partir en Irlande par tous les moyens légaux sans test PCR ni quarantaine !

Pour ma part, je compte vider un peu ma PAL irlandaise et découvrir quelques nouveautés tout juste parues ou à paraître.

Mars sera donc irlandais, carrément à l’impromptu car je n’ai rien préparé à ce jour 🤭 mais il reste un mois pour prendre de l’avance, un peu !!

Je n’ai aucun programme prémédité.

Pour les idées de lecture, vous devriez trouver votre bonheur sur le blog, catégorie « Littérature irlandaise » ou « Littérature nord-irlandaise ». Je mettrai en avant les livres que j’ai le plus appréciés un peu plus tard.

Pour les films, j’ajouterai une liste ici ultérieurement mais je peux déjà vous dire qu’il y a de quoi se régaler…

Afin que je repère tout le monde, me dire sur le blog ou sur Insta si vous comptez participer. Je sais que certains sont déjà intéressés. Il n’y a pas de contrainte de nombre de livres à lire ou de films à regarder. Chacun fait ce qu’il veut.

#moisirlandais

Failte !

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Sous la tonnelle – Hyam Yared

« Issue d’une famille émigrés arméniens ayant fui Constantinople dès le début du génocide perpétré par l’Empire ottoman, tu avais épousé un Libanais. Un commerçant en tapis, en tissus et en meubles. (…) Tu l’appelais ton Phénicien aux yeux sombres« .

Le 13 juillet 2006, la narratrice s’est réfugiée sous la tonnelle de sa grand-mère qui vient de décéder. La maison de la défunte est ouverte pendant trois jours pour permettre les condoléances à la famille. La jeune femme, elle, préfère, au grès des cartes, lettres et dessins restituer la mémoire vive de son aïeulle. Mais finalement c’est une toute autre personne qu’elle va découvrir. Il y a bien sûr la grand-mère qu’elle connaissait, mais également toute sa part d’ombre, ou plutôt son jardin secret qui va nous être révélé. Via un homme, inattendu.

C’est un roman foisonnant que propose Hyam Yared, un peu à la manière de Shererazade, où la multiplicité des récits, des histoires dans l’histoire et des histoires dans l’Histoire, vous perdent un peu en route, mais pas totalement ! C’est surtout un beau portrait de femme qui a retenu mon attention.

Cette femme, veuve à la trentaine, ne s’est jamais laissé abattre par les coups du sort, que ce soit le décès de son mari d’un stupide arrêt cardiaque ou par la guerre civile. Sa maison est située pile poil au point de jonction entre Beyrouth Est et Beyrouth Ouest, point stratégique convoité par les milices de tous bords. Elles auraient bien voulu qu’elle dégage, cette femme ! Mais elle tient à sa liberté ! Elle reste dans sa maison sur la zone de démarcation.

« Toute une horde de chacals lorgnaient sur ton lopin de terre. Ils avaient mis une croix à son emplacement. »

« Dès 1985, tu fus condamnée à une solitude radicale. Les lignes de démarcation devinrent impraticables. Tu mis un terme aux visites qui aiguisaient la curiosité de tes détracteurs. » Eh oui, car cette grand-mère qui a hérité des histoires de massacres de ses ancêtres arméniens ne voulait pas, en dépit du danger, prendre parti pour l’une ou l’autre faction en guerre. Elle parvient à se faire accepter d’eux mais c’est sa propre famille qui voit rouge, s’obstinant à vouloir la sortir de là. Les visites qu’elle reçoit sont l’objet de récit parfois cocasses.

Et puis, il y a cette femme secrète que personne ne connaît. Celle qui a juré de rester fidèle à son mari défunt, donc de ne pas se remarier. Sans doute pour être dans les convenances de la société. Mais c’est sans compter sur les sentiments, qui eux, font fi des convenances ! C’est ainsi qu’un certain Youssef émerge du récit, qui prend par la même occasion une tournure inattendue. Cette grand-mère était une amoureuse. Elle a vécu un amour clandestin, romantique et fou. Et une souffrance.

« Il y a trop de passions en Orient pour que les rêves ne se transforment pas en chaos » lui écrit Youssef depuis Paris.

J’ai apprécié ce roman qui, une fois encore, est très riche. Dense, un peu trop par le nombre de personnages secondaires, des histoires secondaires reliées au récit de la narratrice.

Un livre sur des femmes fortes et libres, de grand-mère en petite-fille. C’est finalement ce qui m’a plu. Hyam Yared possède un style très agréable : normal, elle est poétesse aussi ! Elle a également écrit un autre roman : L’armoire des ombres, paru avant celui-ci

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Prolongation

Le #moisdelalitteraturelibanaise est prolongé jusqu’au 15 février !

Logo périmé !😂
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Le mois de la littérature libanaise en images

🇱🇧 A une semaine de la fin, petit retour en images sur ce mois thématique. Je ne pensais pas qu’il susciterait un tel engouement !! Merci pour votre enthousiasme !🥰 Je crois qu’on a tous appris pas mal de choses en sortant des sentiers battus pour mettre sous les projecteurs une littérature méconnue en France, alors qu’elle est majoritairement francophone. L’aventure continue ! Mon emploi du temps est très chargé mais mon enthousiasme tout autant. En billet de clôture je rassemblerai tous les liens pour les auteurs que nous n’avons pas eu en commun. Pour les auteurs et livres communs, j’ai ajouté les liens sous mes chroniques.

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Le roman de Beyrouth – Alexandre Najjar

Encore un livre d’Alexandre Najjar et cette fois c’est un roman historique. Nous suivons une famille à travers 3 générations, en particulier un jeune garçon qui au fil du temps deviendra journaliste et par la même occasion le narrateur de l’histoire. L’histoire n’est qu’un prétexte pour raconter l’Histoire en majuscule de ce petit pays qu’est le Liban. Le roman de Beyrouth puisque tout a commencé là, quand le Liban n’existait pas à proprement parlé ou plutôt se résumait au Mont-Liban.

« Beyrouth, comme un sémaphore sur la rive est de la Méditerranée. Surplombée par des cimes laiteuses – « Liban vient de laban (lait caillé) – et des collines plantées de pins parasols et d’oliviers, Beyrouth, ville médiane entre mer et montagne, entre Orient et Occident (…) ».

Il est difficile voire impossible de résumer ce livre très dense mais très intéressant qui plaira à tous ceux qui sont férus d’Histoire. Si par moments je me suis perdue entre les lignes, je n’ai pourtant pas totalement décroché car on se laisse entraîner, poussé par un esprit de curiosité. J’ai appris beaucoup de choses (peut-être pas tout retenu non plus, c’est sûr !) mais je vais finir, au fil de mes lectures par connaître Beyrouth comme ma poche ! La Place des Canons dont j’ai croisé le nom dans d’autres livres n’a presque plus de secrets pour moi.

Il est bien sûr question de la France, des relations entre les deux pays, mais aussi de la Syrie. Il est question de décolonisation et des voisins forts en gueule, exacerbant les extrêmismes de tous bords après la Seconde guerre mondiale. Le livre commence au milieu du XIXe siècle et se termine le 1er janvier 2001. L’Histoire n’a pas fini de s’écrire puisque, comme le remarque l’auteur à la fin de l’ouvrage, à peine publié, on assassinait Rafic Hariri. Que dire sur tout ce qui s’est passé ensuite ?

Il est question des communautés : druzes, sunnites, chiites, maronites qui cohabitent, et de préjugés…

Il est question de L’Orient et Le Jour, les deux quotidiens nationaux concurrents, chacun avec une conception opposée du journalisme, qui vont fusionner en L’Orient-Le Jour : « (…) Georges Naccache décida de ventre L’Orient que Le Jour avait réussi à détroné. Ghassan Tuéni s’en porta acquéreur, mettant ainsi un terme à la rivalité légendaire opposant les deux quotidiens. (…) »

Alexandre Najjar achève de vous faire voyager en parsemant sa prose de mots en arabe. (C’était déjà la cas avec Le chant du ténor).

Enrichissant est le mot qui convient pour ce livre.

L’avis d’Anne sur Berlin 36 du même auteur, ICI

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