La parole de Fergus – Siobhan Dowd

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Traduit par Cécile Dutheil de la Rochère

Drumleash, une petit bourgade en Irlande du Nord, près de la frontière, où vit Fergus McCann, avec ses deux soeurs et ses parents. Il a un frère aîné, aussi, Joe. Celui-ci est enfermé dans la sinistre prison de Maze  à Belfast. Nous sommes au début des années 80. Bobby Sands vient de mourir de grève de la faim. Fergus a 18 ans et il reste à distance autant que faire se peut de la lutte des « Provos » (comprendre les membres de l’Armée Républicaine irlandaise Provisoire). Il passe ses examens qui doivent lui donner accès à l’université. Son rêve est de devenir médecin et surtout de fuir loin de l’Irlande du Nord. Pourtant quelques événements vont venir bouleverser sa vie et mettre son univers en question. Près du poste frontière, dans un coin en travaux, il découvre un cadavre dans la tourbe.« Une petite main. Avec un bracelet ». Tout est possible. Joe décide, dans sa prison, de faire grève de la faim. Une jolie Dublinoise vient faire tourner le coeur de notre Fergus, qui lui-même se trouve embrigadé dans la lutte armée, malgré lui.

Dans un premier temps, l’histoire a une allure de thriller : qui est le cadavre dans la tourbe ? Qu’est-ce qui lui est arrivé. Des spécialistes sont déplacés sur les lieux. Dont Felicity, accompagnée de son ado de fille, Cora. Fergus va découvrir l’histoire fascinante de ce qu’on appelle les « Gens de la Tourbe », ces cadavres parfaitement conservés. L’occasion d’une plongée dans le passé de ce coin d’Irlande.

Parallèlement, Fergus va vouloir venir en aider à Joe, lui sauver la vie, le ramener vers le monde des vivants, le sortir de l’endoctrinement et du jusqu’auboutisme qui ne peut que le mener à une mort certaine. Il y a, à Drumleash, un autre ado, Michael, qui dit avoir des liens directs avec les gens de pouvoir de l’IRA Provisoire. Michael dit  à Fergus qu’il connaît quelqu’un qui peut demander à Joe de cesser sa grève de la faim. Mais qu’il faut que Fergus collabore en devenant passeur. Il doit récupérer des enveloppes, les déposer à des endroits précis, sans poser de questions ni sur ce qu’elles contiennent, ni sur leur destinataire. Le petit jeu dure un certain temps mais rien ne change : Joe continue de se laisser mourir. Personne n’a l’air d’intervenir pour changer quoi que ce soit. Fergus est de plus en plus réticent et veut arrêter. Pas si simple quand on se retrouve pris dans un chantage…

Fergus s’est lié d’amitié avec un soldat gallois, Owain, qui s’est embrigadé dans l’armée faute d’avoir le choix entre ça ou la mine ! Et puis, il y a Cora, la belle Dublinoise, l’ado qui a mal vécu le divorce de ses parents et le départ de son père vers les Etats-Unis.

Siobhan Dowd nous réserve quelques surprises dans cette histoire. Sa plume n’est pas dénuée d’humour, ses personnages sont attachants. Un roman riche et très documenté  sur les Troubles et les grévistes de la faim, le rôle du père Paul, l’aumônier de la prison de Maze.
Siobhan Dowd pose des questions pertinentes : jusqu’où peut-on aller pour une cause ? Est-ce trahir cette cause que de choisir à la place de ceux qui sont prêts à se supprimer pour arriver à leurs fins ? Le poids de la culpabilité.
« Nous causons plus de mal en péchant par omission que par par action. »
Il est question d’amitié et d’amour, de sincérité et de trahison.

Seul bémol : j’ai trouvé dommage que, finalement, l’histoire de la jeune fille retrouvée dans la tourbe soit laissée de côté pendant une bonne partie du roman, qui se focalise surtout sur le conflit nord-irlandais. Nous n’avons que de très (trop) brefs aperçus de la vie menée par Mel (le nom donné par Fergus à cette Bog People, qui lui « parle » à Fergus dans ses rêves. Les Bog People ne sont qu’un prétexte. La couverture de l’édition française est aussi trompeuse puisque l’histoire est avant tout le conflit nord-irlandais des années 80 vécu par un adolescent.
Par ailleurs, l’idylle entre Cora et Fergus paraît un peu plaquée là, pas très approfondie non plus. Le divorce des parents de celle-ci et les conséquences appris un peu à « l’arrache » à la toute fin. On va dire que ce n’était pas le but de l’auteure que de nous raconter une histoire d’amour. Cora n’est d’ailleurs pas un personnage très travaillé.

Néanmoins, c’est un beau roman dont la densité et la documentation font que ce n’est pas un récit uniquement pour les adolescents. La fin n’est ni tout rose, ni tout noir, donc réaliste.

 

 

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Un amour à Waterloo – François Bott

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Un amour à Waterloo est un recueil de six nouvelles dont une novella qui donne son titre au livre. François Bott brosse le portrait de personnages romantiques, dignes de la littérature du XIXe siècle, autour de la figure centrale de Napoléon. Le « grand Napoléon », frêle jeune homme auteur d’un traité sur le suicide avant de devenir celui qui conquit l’Europe et sema la mort. Et puis, il y eut les « petits » Napoléon qui durent vivre avec l’héritage familial encombrant de leur oncle : le médiocre Napoléon III que tout le monde connaît mais aussi la « tête brûlée » que François Bott met sur le devant de la scène dans sa deuxième nouvelle, un prince oublié, une cynique, turbulente et assassine créature en mal de reconnaissance : le prince Pierre Bonaparte. « J’étais un personnage de roman », dit-il, « le prince le plus litteraire ».

En filigrane, on devine comment chaque personnage se réécrit à l’aune de son passé, de son histoire personnelle et dans l’ombre de grands personnages historiques. Marianne, dont la grand-mère est corse, ne supporte pas que René traite Napoléon Bonaparte d’Al Capone corse. René cherche à comprendre « l’engouement voire la dévotion que suscite chez les meilleurs esprits ce tyran, ce despote ». Dans le « Motel Napoléon », nommé ainsi par une Big Mama américaine « pour faire plaisir aux Français », John Carter, prof de philo rescapé d’Ohama Beach où il a « ramp(é) sur le sable dans une rumeur de fin du monde », a relégué depuis la philo aux oubliettes et est devenu le pianiste de jazz le plus taciturne de Brooklyn. Adieu La vie en rose, elle n’est pas rose, la vie ! « Fragile man, était le contraire des gens qu’il admirait ».

Pour Georges Duval, qui vous demande « Aimez-vous la Normandie en hiver ? », le suicide n’est pas quelque chose de romantique, surtout depuis que Roberte s’est defenestrée et qu’en anti-heros, il a pris la fuite. Depuis, c’est comme si l’horloge du temps l’avait pris au piège du drame.

François Bott explore la solitude, la mélancolie, l’amour, l’Histoire et la littérature pour faire jaillir le romantisme de l’ordinaire. Il parvient à saisir la contingence des choses avec finesse et humour.

Un livre très agréable.

Merci aux Éditions de La Table Ronde

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Retour sur des flops

Petit tour d’horizon de mes flops littéraires de ce mois de janvier : sur 5 livres, 3 déceptions. Sur un temps aussi court, ça m’est rarement jamais arrivé.

Je commence par l’Irlande. Grr ! Que cela m’agace de tomber sur un vrai mauvais livre, c’est-à-dire un vrai manque de qualité !  Parce que oui, il y a des livres qui ne valent pas davantage qu’un carton de chaussures. C’est le cas pour Une rivière dans les arbres de Jacqueline O’Mahony.

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Ce qui était attendu, selon la 4e de couverture : « Irlande, 1919. Le pays est sous tension, tiraillé entre les colons britanniques et les indépendantistes. Bravant le risque d’être découverts par les Black and Tans, des factions armées chargés d’éliminter les résistants, Hannah O’Donovan et sa famille cachent dans leur ferme un petit groupe de rebelles. Hannah fait alors la connaissance de leur chef, O’Riada, un jeune homme sombre et courageux, sans se douter des lourdes conséquences qu’aura cette rencontre. Londres, 2019. Ellen, qui a quitté l’Irlande pour l’Angleterre il y a plusieurs années, est dans une impasse : endeuillée, elle voit son mariage vaciller et sa carrière s’enliser. Lorsqu’elle apprend que la ferme qui appartenait à ses ancêtres est mise en vente, elle revient dans le pays de son enfance et plonge dans le passé familial. Pourquoi sa famille a-t-elle toujours refusé de parler de sa mystérieuse arrière-grand-tante, Hannah O’Donovan ? »

J’ai lu plus de la moitié de l’histoire mais me suis gravement lassée du remplissage de pages pur et dur, de détails inutiles, voire vulgaires, de clichés à la mords-moi-le-noeud (si je puis dire ! 😉 ).
Ellen a accouché d’un enfant mort né. Pour se remettre, (OMG !) elle saute sur l’agent immobilier chargé de lui faire visiter la maison de son ancêtre. Mais si c’était que ça ! Nan, il faut que Jacqueline O’Mahony nous fasse partager l’intimité corporelle de John, l’agent immobilier en question. Et quelle intimité ! Acrochez-vous à vos sièges ! « Pour un homme aussi grand, John avait un petit pénis. Cela ne la surprit pas. Son membre penchait d’un côté, il se courbait comme une banane et cela, en revanche, l’étonna. » Sans déconner ? Sans blague ? On est sérieux, là ? Bonjour le cliché ! Et puis, à quoi sert ce genre de détails dans une histoire ?  Je continue : « Au sortir de la douche, elle se sécha et s’apprêta à se maquiller. Son visage était gonflé. Franchement, si elle n’enlevait pas correctement le maquillage de la veille, c’était une perte de temps d’en remettre le matin – sa peau ne le supporterait pas. » Ma pauvre Lucette Ellen, tu en as bien des soucis dans ta vie de femme ! « Un jour, on lui avait dit qu’il était impossible d’aimer trop, mais qu’il était possible d’aimer mal ! » Ah bon ! P***, merde alors !
Du côté de l’arrière-grande-tante, ce n’est guère plus glorieux. Bref, ce n’est pas de la vraie bonne littérature irlandaise, c’est un Harlequin déguisé, sur fond historique que j’ai bien oublié parce que le reste me parasitait la lecture. Rien de bien approfondi, ni de qualité d’écriture, beaucoup de poncifs, de clichés. C’est ce qui fait pour moi un vrai mauvais roman. Economisez donc 21,90€ et lisez plutôt Sebastian Barry, Joseph O’Connor, Dermot Bolger, Edna O’Brien, Donal Ryan, Paul Lynch, Lisa McInerney, Michèle Forbes etc.

Deuxième flop. Mais cette fois, c’est juste moi.  🙂 J’aime beaucoup Anne Enright. Sa qualité d’écriture est indéniable. J’avais acheté, il y a un petit temps déjà, La valse oubliée.
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4e de couverture : « Avec la verve et l’insolence qu’on lui connaît, Anne Enright, l’auteur de Retrouvailles (Booker Prizc 2007), raconte la passion extraconjugale du point de vue d’une jeune Dublinoise à la recherche de repères. Ecrire tout, faire le bilan d’une double crise, celle de la prospérité matérielle de l’Irlande et celle de l’amour, lui permet de s’approcher de sa vérité et de ses véritables ambitions. Anne Enright fait tomber les masques et déjoue les conventions pour décortiquer les mécanismes d’une passion irlandaise en temps de crise. En invitant à une immersion totale dans la psyché d’une femme d’aujourd’hui, ce roman éclaire et captive à la fois. »
C’était prometteur. Le début de l’histoire, teintée d’humour. Gina raconte comment elle a rencontré Sean. Le jeu de lumières sur sa silhouette. L’effet que cela a eu sur elle à cet instant-là. Puis elle a oublié cet homme un certain temps, épousé Connor et tout le tralala.  Finalement, elle tombe dans les bras de Sean dont elle devient la maîtresse. L’histoire est racontée avec un recul ironique des années plus tard. Cependant, je me suis perdue dans les draps de Sean et Gina. Je me suis lassée, ne voyant pas où Anne Enright voulait mener le lecteur. J’ai trouvé qu’il y avait des longueurs. Dommage pour moi !

Enfin, une déception islandaise. J’adore Jón Kalman Stefánsson et donc j’ai été tentée de découvrir la plume de Gunnar Gunnarsson avec Le berger de l’Avent,  car Jón recommandait ce livre.

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4e de couverture : « Comme chaque année début décembre, Benedikt se met en chemin avec ses deux fidèles compagnons, son chien Leó et son bélier Roc, avant que l’hiver ne s’abatte pour de bon sur les terres d’Islande. Ce qui compte avant tout pour ces trois arpenteurs au coeur simple, ce sont les moutons égarés qu’il faut ramener au bercail. Ils avancent, toujours plus loin, de refuge en abri de fortune, dans ce royaume de neige où la terre et le ciel se confondent, avec pour seuls guides quelques rochers et les étoiles. En égaux ils partagent la couche et les vivres. Mais cette année, le blizzard furieux les prend en embuscade… »
Encore une fois une jolie prose pour une pastorale enneigée. Mais si j’ai vraiment bien accroché à Entre ciel et terre et La tristesse des anges, de JKS là, j’ai trouvé le personnage un peu stupide de s’acharner ainsi et de se mettre en danger. Je ne me l’explique pas vraiment car il ne l’est pas plus que ceux de La tristesse des anges.  « La tempête et le blizzard, en hurlant, s’attaquaient aux toits gelés. On aurait dit une armée de monstres jaillis du plus noir de la nuit. (…) Quand le blizzard s’abattit sur Benedikt et ses compagnons, ce fut si brutal, si soudain que cela ressemblait à une embuscade. »
Comme je ne suis pas totalement bornée, je laisse une chance de mon convaincre à ce berger et le livre étant très court, je lui donne rendez-vous une prochaine fois.

 

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Dans la vallée – Hannah Kent


Traduit par Karine Guerre

Nous sommes dans une vallée du Kerry, pas très loin de Killarney et Tralee en 1825. Soudain, Martin s’écroule à la croisée des chemins. Raide mort. C’est la stupéfaction pour Nora, sa femme. Le couple avait déjà perdu leur fille quelques temps plus tôt, Johanna. Celle-ci était mère d’un petit Micheal. Un enfant plein de vie. Mais quand Martin ramène son petit-fils, l’enfant n’est plus que l’ombre de lui-même : squelettique, pâle, muet et incapable de se servir de ses jambes. Les grands-parents avaient mis ça sur le compte de la famine qui commence à montrer signes dans l’Ouest irlandais. A présent Nora se retrouve seule au monde en charge du petit garçon. Afin de l’aider à la ferme, elle se rend à Killarney pour l’embauche à la criée. Elle embauche Mary Clifford, une gamine de 14 ans qui cherche à sauver sa famille de la faim en vendant sa force de travail. Elle est loin de savoir ce qui l’attend. Même si elle remarque rapidement l’enfant singulier qu’est Micheal. Nora lui demande de l’aider à s’occuper de lui. L’enfant les empêche de dormir, passe son temps à hurler. Nora fait venir le medecin de Killarney mais celui-ci est incapable de trouver de quoi souffre Micheal. Elle va voir le prêtre qui ne l’aide pas non plus. Accablée tant par le décès de son mari, de sa fille que par l’état de Micheal, Nora décide d’aller voir Nance. Nance vit un peu en dehors du village, c’est une vieille femme qui habite une chaumine délabrée. Seule, avec une chèvre. Les gens s’en méfient car elle a le don de pouvoir communiquer ave les Fairies. Mais elle connaît aussi des remèdes pour soigner ou se défaire des sortilèges, aider ceux enlevés par les Fairies à revenir parmi les humains. Elle explique à Nora que l’enfant qu’elle pense être Micheal est en fait un changeling, un enfant de fée laissé à la place de Micheal, qu’elles ont enlevé. Nora, femme désespérée, est rapidement persuadée que Nance est dans le vrai, que c’est la seule explication possible. Micheal devient rapidement une créature dont il faut se débarrasser pour ramener le véritable petit-fils de Nora et Martin.

Le talent d’Hannah Kent est d’arriver à persuader le lecteur que Nance est dans le vrai. On se surprend à encourager celle-ci à essayer les remèdes les plus dangereux pour retrouver Micheal et faire disparaître l’enfant de fée, laid et infernal. Depuis qu’il est là, les vaches ne donnent plus de lait, le lait ne parvient pas à se transformer en beurre quand on le baratte…

Et puis tout le monde sait bien que « les fées n’aiment (…) ni le feu, ni le fer, ni le sel », que ça porte chance  de « tourner trois fois d’Est en Ouest autour de sa maison avec un tison refroidi. De jeter une braise dans un champ de pommes de terre à la Saint-Jean », entre autres ! 😉😁

Le roman fait plus de 500 pages. Nous sommes immergés dans les croyances, superstitions et le folklore de la campagne irlandaise du début du 19e siècle. Des commérages de village. De la haine du clergé vis-à-vis de ces croyances (ben oui, ça leur fait de l’ombre !). J’ai aimé l’ambiance, l’incroyable magie de ce livre qui raconte l’histoire d’une tragédie. Ce qui est encore plus incroyable, c’est que l’histoire est tirée d’un fait divers réel. Comme il en existe beaucoup dans l’Irlande de cette époque (et pas qu’en Irlande). Micheal sera la victime de la superstition, de l’ignorance. Le crétinisme est encore quelque chose de méconnu ou de tabou. On cache les handicapés à cette époque. La douleur de Nora, l’espoir fou de retrouver l’unique être humain de sa famille, la font s’engage dans une aventure dangereuse. Elle finit par ne voir « rien d’humain dans le petit garçon, dans ces os regorgeant de sortilèges sous cette peau aigre et couverte de rougeurs ». A aucun moment on ne trouve les 3 personnages feminins, Nance, Mary et Nora mauvais. La plus lucide de l’histoire, Mary, se rend un peu compte que Nora et Nance risquent purement et simplement de tuer Micheal. Au bout de 400 pages environ, se produit un événement. Retour dans le monde des humains, du rationnel, de la police et de la justice. Un procès. Le lecteur prend alors de la distance avec les 3 personnages et prend le parti des juges, trouvant Nora folle et Nance illuminée. Mais on ne leur en veut pas. La justice fait son travail. On frissonne pour elles. Elles risquent la pendaison pour meurtre. On a peur à cause de la haine que les villageois vouent à Nance. La jalousie, la peur espèrent aussi avoir le dernier mot.

Malgré quelques longueurs et une traduction à mon goût un peu bancale (agacée de voir « le fé » à longueur de pages alors que les fées sont assexuées), j’ai trouvé l’histoire rondement menée et très renseignée sur le folklore irlandais et les superstitions. Il faut absolument lire les notes de l’auteur à la fin de l’ouvrage. J’avais légèrement peur de lire une fadaise. Ce n’est absolument pas le cas ! Hannah Kent est australienne mais elle écrit une histoire aussi envoûtante qu’un bon écrivain irlandais. Stupéfiant.

 

 

 

 

 

 

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Johannesburg – Fiona Melrose

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Traduit par Cécile Arnaud

6 décembre 2013, Johannesburg se réveille avec l’annonce du décès de « Tata Mandela ». Gin prend sa douche. Artiste vivant à New York depuis une vingtaine d’années, elle est revenue dans sa ville natale avec l’idée d’organiser une fête pour les quatre-vingts ans de sa mère, Neve Brandt. September, SDF bossu, se réveille sur ses cartons aplatis et trempés par la pluie. Mercy, employée de maison, s’affaire dans la cuisine de Mme Brandt, tout en écoutant la nouvelle à la radio. Dans la maison voisine de celle des Brandt, Duduzile s’apprête à réveiller ses patrons avant d’aller voir son frère, September. Au Diamond, Peter, juriste pour une société minière, est déjà au bureau, sans pour autant avoir quitté des yeux de l’écran de télévision.

24 heures à Johannesburg, le jour de la mort de Mandela, c’est exactement ce que vous allez vivre, du point de vue de plusieurs personnages, des Blancs et des Noirs, des riches et des pauvres, dans cette ville où « la mort [est] toujours si proche, (…), la menace gratuite atten[d] derrière chaque porte en se léchant les babines » . Au fil des pages, l’ambiance va devenir suffocante, l’orage menaçant, jusqu’au coup de tonnerre qui percera les nuages.

Fiona Melrose préface son livre avec une citation de Mrs Daloway de Virginia Woolf. Rien d’innocent, puisque toute la construction de Johannesburg est similaire au roman de l’auteure britannique. De l’action sur une journée, dans une ville précise, en passant par le procédé du flux de conscience. Vous vivrez cette journée particulière à Johannesburg de plusieurs points de vue, à travers la conscience de plusieurs personnages.

Une belle manière de dénoncer tout en essayant de comprendre la souffrance morale et psychique de chacun, présente et passée. Une façon aussi de laisser le lecteur juge. N’empêche, vous finirez le roman dans un drôle d’état ! 🙂 J’ai dû laisser passer une bonne journée avant d’arriver à me replonger dans un autre livre.

L’auteure, à l’instar de Virginia Woolf questionne l’alterité. Mais aussi l’injustice persistante en Afrique du Sud. La peur. Cette peur qui paralyse, empêche d’avancer et de se comprendre. Des grands portails télécommandés qui dissimulent des maisons cossues, des vitres, le bruit de la rue, font qu’on peut difficile entendre l’autre. Johannesburg, ville fractionnée en multitude d’espaces où chacun vit comme dans une bulle.

Il est aussi question de la misère qui côtoie la richesse, de l’hypocrisie. L’Afrique post-apartheid n’est pas encore un paradis pour tout le monde !
Neve Brandt incarne l’Afrique du Sud blanche du passé. Pour elle, un chien semble avoir plus d’importance qu’un humain, de toute façon. Elle va bientôt mourir. Juno, la chienne, semble bien plus intelligente que sa maîtresse.
September vous fend le coeur : il est l’exact opposé de cette femme : le Noir victime, par le passé, de l’autoritarisme et du racisme blanc.
Entre les deux, il y a Gin et Peter, personnages imparfaits mais tourmentés, plein de remords et de questionnement :
« L’abîme s’ouvrit. Infini, ancien et noir. Que s’était-il passé ? Pourquoi tout était-il tellement difforme ? Les agapanthes autour de son cou, son visage fracassé, sa terrible bosse enflée. Il était allé au Diamond, et Peter l’avait vu (…). Il avait ramené Juno à la maison, l’avait tenue calée au creux de son bras, puis il était parti au Diamond. Elle l’avait laissé partir. »
Fiona Melrose esquisse également (mais peut-être trop brièvement) les relations entre les différentes ethnies noires du pays, pas toujours si limpides : Zoulous, Sothos, Xhosas, et immigrés zimbabwéens : « Joséphine ne faisait pas pareil que les autres. Peut-être parce qu’elle buvait. Elle prétendait que durant la semaine, quand ses employeurs étaient au travail, elle passait l’après-midi avec une bouteille de vin. Elle préparait leur dîner puis se retirait dans sa chambre pour regarder la télévision avant leur retour (…). Mercy avait du mal à y croire, et si c’était vrai, il n’y avait pas de quoi se vanter. Elle attribuait ce manque de fibre morale au fait que Joséphine était zimbabwéenne. Ces Kalangas étaient tous les mêmes. Aucune autre femme ne se comportait de cette façon. » Le destin de September est à cet égard édifiant.

L’événement majeur de la journée n’est pas le même pour tout le monde : la fête d’anniversaire pour les uns, l’hommage à Mandela pour les autres. Cependant, le roman est porteur d’espoir.
« Gin se sentit asphyxiée, étranglée par cette beauté, les bougies, les chants, les arbres en surpomb d’où tombaient des restes de pluie à chaque rafale de vent. Les présentateurs télé, déconcertés et graves, et les générateurs des camions régie ronronnaient en fond sonore sous la musique.
C’est ça, la sensation d’être chez soi.
Gin savait que depuis des année, elle était cette astronautes envoyée dans l’espace, qui voyageait à travers l’obscurité infinie, seulement guidée par les étoiles, et qui cherchait encore et toujours à rentrer chez elle. »

Johannesburg, violente, bigarrée, difforme, injuste et en effervescence permanente m’a engloutie de la première la dernière ligne. J’en suis ressortie à la fois secouée et éblouie. La plume de Fiona Melrose, ciselée et complexe, vous embarque dans un sacré voyage. J’ai adoré !

Merci aux éditions de La Table Ronde.

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2019 dans le rétroviseur

2019, ce fut :

◇ être jurée du Grand Prix des Lectrices ELLE pour la 2e fois et voir, pour la 2e fois 2 de mes coups de coeur primés : Le chant des revenants de Jesmyn Ward et Né d’aucune femme de Franck Bouysse ; voir son nom et un extrait de sa chronique dans le magazine, sa bouille sur la photo de groupe lors de la remise des prix ; rencontrer les autres jurées, se marrer ; se retrouver assise autour d’une table avec les lauréats ;😅

◇ une fantastique échappée belle à Deauville pour le festival « Lire & Musique » consacré à l’Irlande cette année, en présence de Roddy Doyle, Dermot Bolger, Michèle Forbes, Lisa Harding, Conor O’callaghan, Lisa McInerney (mais aussi le 2e jour Paul Lynch et Robert McLiam Wilson) et halluciner de voir tant d’écrivains irlandais de talent présents que du nombre de bouquins irlandais réunis – je ne suis pas prête d’oublier cette journée ;😍

◇ aller écouter Robert McLiam Wilson à la Maison de la Poésie interviewer quelqu’un dont j’ai déjà oublié le nom ;😊

◇ aller plusieurs fois au Centre culturel irlandais écouter Paul Lynch, Donal Ryan et Emilie Pine ;

◇ aller à « Livre Paris » parce que j’ai maintenant un pass permanent mais ne pas m’en souvenir comme d’une cuvée mémorable ;

◇ partir en road trip visiter le grand ouest canadien et embarquer Nancy Huston dans ma valise, découvrir la plume de Joseph Boyden et Richard Wagamese ; avoir évidemment un immense coup de coeur pour les Rocheuses canadiennes (mais pleurer devant la forêt en train de mourir d’un insecte ravageur dans la chaîne de montagnes plus à l’Ouest), kiffer Vancouver la mégapole cool et verte du bout du monde et flasher encore davantage sur Victoria et l’île de Vancouver où je veux absolument retourner ;

◇ mettre 3 guenilles dans un sac et partir solo revoir Londres et le grand sud irlandais qui me manquait tant : la très belle Cork en habit de fête, Cobh et Kinsale, être toujours accueillie avec le sourire ou une blague et c’est vraiment ça l’Irlande ; 😊

◇ avoir lu 58 livres dont 3 BD/romans graphiques – c’est beaucoup moins que certains mais c’est pas une course et tout dépend du nombre de pages et de la difficulté ; 😅

◇ lire 12 livres irlandais, fiction et non fiction ; 5 nordiques (3 Islandais, 1 Norvégien, 1 Suédois)

◇ écrire 57 chroniques ;

◇ plusieurs livres coups de coeur et un livre coup de gueule (Conversation entre amis de Sally Rooney, à qui je decerne le Prix de la Daube de l’année) ;

◇ 91 abonnés au blog (dont des abonnements mails que vous ne voyez pas) = 28 personnes se sont abonnées au blog soit davantage que l’an dernier) : qui a dit que les blogs littéraires étaient has been ?

◇ 8600 visites (un peu moins que l’an dernier mais davantage de commentaires : merci à vous ;

◇ suivre la mode Instagram mais s’agacer parfois du too much marketing et de ses dérives : ras le bol de voir toujours les mêmes bouquins en photos, on n’est pas dupes et de la professionnalisation de certains non plus ; mais c’est sympa pour échanger sur les livres moins visibles (même si je ne ferai pas une chronique sur IG : tapoter sur un smartphone, non merci et IG reste très éphémère contrairement à une chronique sur un blog) ; rester libre, mon credo ;

Quelques projets déjà en vue pour 2020, alors vive 2020 !

Faites ce qu’il vous plait, les autres sont déjà pris !

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Miss Islande – Auður Ava Ólafsdóttir

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Traduit par Eric Boury

1963 en Islande. Hekla porte le nom d’un volcan. Elle a 21 ans. Elle sait ce qu’elle veut faire de sa vie : écrivain. Elle est en route pour Reykjavík depuis sa terre natale, celle de la Saga des Gens du Val-au-Saumon. Dans l’autocar, elle déchiffre Ulysse de Joyce, avec dans l’idée de chercher la librairie anglophone de Reykjavík. Elle trouve un emploi de serveuse dans un hôtel-restaurant, afin de subvenir à ses besoins et trouver un logement, qu’elle partage avec un jeune homme homosexuel : David Jón John Stefansson Johnsson. Elle se rend à la bibliothèque et sympathise avec le bibliothécaire, Starkadur, qui est aussi poète. Celui-ci fréquente le Mokka, le café qui sert de QG aux poètes. Hekla le trouve bien sympathique, elle est attirée par lui car il fréquente un milieu littéraire. Elle déménage et ils s’installent ensemble dans une mansarde, plus près du fameux café. Hekla a également beaucoup d’affection pour Jón John qui fut aussi sa « première fois », quand ils étaient adolescents. Jón John est très tourmenté et vit très mal son homosexualité. Il se fuit en s’embarquant sur des navires avant de revenir, il est se bat, il boit, il est roué de coups. Les gens assimilent homosexualité avec pédophilie ! Hekla est le rayon de soleil du jeune homme. Derrière elle Hekla a laissé sa meilleure amie, Ísey. Celle-ci est déjà mère d’une enfant, malgré son jeune âge et bientôt enceinte du second à son grand désespoir. Elle admire la liberté d’Hekla et lui confie son désarroi d’avoir un avenir tout tracé : femme au foyer, rien d’autre. Comme toutes les femmes d’Islande. Pourtant elle aussi écrit, en cachette. La banalité du quotidien se transforme sous sa plume. L’écriture est son échappatoire. Hekla n’a pourtant pas la vie tout à fait rose : au restaurant, les clients masculins ont la main baladeuse et l’un d’eux la harcèle d’une drôle de façon : il veut qu’elle participe au concours de Miss Islande, ce qu’elle refuse catégoriquement. Pendant son temps libre, elle écrit avec, mais en cachette de Starkadur. Le jeune homme s’avère être un poète raté, qui ne voit pas autre chose dans une femme que quelqu’un qui peut lui servir de bonne. Une femme ne peut pas être poète, voyons ! Hekla encaisse un certain temps…

Hekla, Ísey et Jón John sont trois personnages très attachants ; j’ai eu beaucoup plus de mal avec Starkadur, assez imbu de sa petite personne, un peu jaloux quand il découvre que son amoureuse est douée pour l’écriture. Ce n’est pas le type foncièrement méchant mais il est agaçant. A l’instar de ce que pensent les autres hommes du pays, les femmes ne sont pas censés écrire. A ce titre, la fin du roman est un sacré pied de nez ! Ísey est le double de Hekla, ou plutôt ce qu’elle serait si elle n’était pas partie.

Auður Ava Ólafsdóttir évoque la condition des femmes dans l’Islande des années 60, un pays encore très isolé et conservateur. Elle peint deux personnages eux-mêmes isolés, qui débordent du cadre de vie qu’on voudrait leur assigner. Deux êtres humains libres et qui feront tout pour vivre comme ils l’entendent. Même s’il faut utiliser des subterfuges…

Hekla est libre comme un volcan : elle fait ce qu’elle veut. Il y a d’ailleurs beaucoup de volcans dans cette histoire (il y a certes beaucoup de volcans en Islande) et on assiste à la naissance de ceux des îles Vestmann, qui modifient le paysage… Il y a aussi des aigles (je ne sais pas trop quoi en faire, j’avoue), de la bouffe (j’adore !), des noms de rue, du vent, de la pluie, du soleil, des montagnes, de la neige, du verglas et des poètes !

« Toi, tu mets des pantalons et tu traces la route, Hekla. » Parce que pour vivre libre, il faut parfois partir.

La plume de l’auteure est à la fois poétique, piquante et non dépourvue d’humour. « Les mots m’évitent, dès qu’ils me voient, ils prennent la fuite comme un banc de nuages noirs poussés par un vent propice », se plaint Starkadur !
« Ils ont dépecé cinq cents cachalots cet été. Ce n’est pas un hasard si, quand ça pue la merde, les Islandais disent que ça sent le pognon. »

Une histoire de liberté, d’isolement, de création littéraire. Un roman féministe, aussi, évidemment.
C’est le troisième roman que je lis d’Auður Ava Ólafsdóttir (après Rosa Candida et Le rouge vif de la rhubarbe). Je crois bien que Miss Islande a détrôné, dans mon panthéon de l’auteure, Rosa Candida !
Je termine très bien mon année littéraire avec ce roman qui est encore un coup de coeur. 🙂
(et ma énième lecture de la rentrée littéraire, je ne sais plus la numéro combien !)

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Les invisibles – Roy Jacobsen

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Traduit par Alain Gnaedig

En attendant les nouveautés de janvier, je pioche dans ma bibliothèque. Il y trônait ce roman norvégien, Les invisibles, depuis plusieurs mois, d’un auteur que je ne connaissais pas.
Un petit voyage au large des Lofoten, dans des îles minuscules me tentait bougrement ! Me voilà donc partie sur l’île de Barrøy, du nom de la famille qui en est propriétaire. Le chef de clan est Hans, qui vit là avec son père, le vieux Martin, sa femme Maria et ses filles Ingrid et Barbro. Un caillou aride d’un kilomètre à peine, où l’on cultive un carré de pommes de terre, on fait du foin quand c’est possible, on ramasse la tourbe, on trait quelques vaches mais on vit surtout de la pêche, celle que l’on ramène et que l’on vend ou bien celle de l’Usine, qui nous fait vivre.

La vie et le décor semblent immuables, entre blizzard, tempête, et …canicule ! Pas de date, quelques allusions vagues. La nature dicte sa loi et les hommes font avec. Sur Barrøy, on disparaît et réapparaît – parfois. On devient père et mère sans avoir eu d’enfants, on devient adulte alors qu’on n’est qu’un enfant. On oublie d’aller à l’école. Et puis on y retourne. On construit des rafiots et des pontons. On s’engueule, on se bat et on se réconcilie. On est hors du grand tumulte du monde, on est invisible.

Cependant, le lecteur observe, subjugué la vie de ce microcosme à la beauté magnétique du froid. On est une famille indéfectiblement liée, avec ses secrets à peine esquissés sur la page d’encre. On a parfois voulu partir mais Barrøy en a décidé autrement.

Roy Jacobsen peint avec une minutie incroyable la vie de ses personnages confronté à Dame Nature, elle aussi un personnage à part entière. J’ai eu du mal à m’immerger dans le roman pendant une trentaine de pages (peut-être parce que les conditions n’étaient pas réunies). Il faut dire que l’écrivain est assez avare en virgules, et préfère la description et le discours rapporté au dialogue au style direct (ce qui au demeurant ne me pose aucun problème). Puis j’ai plongé et j’ai dévoré les pages pour suivre cette saga familiale au confin du monde. J’ai même retardé la fin parce que justement je ne voulais pas quitter ces gens ! 299 pages, c’est bien court !

Quelques petites remarques : j’aurais bien voulu en savoir plus sur le père de Lars, le fils « illégitime » de Barbro, lui même demi-frère de Felix, fils adoptif d’Ingrid. Pourquoi les femmes disparaissent avant de réapparaître ou deviennent folles ? C’est passé sous silence par Roy Jacobsen mais il s’amuse un peu avec elles. Quant aux hommes, ils meurent de leur belle mort ou carrément bêtement.

J’ai eu des soucis avec la traduction, parfois : ça m’a fait sourire de trouver des pies huîtrières. Je ne connais que l’huitrier pie, c’est-à-dire l’huitrier avec un plumage de deux couleurs dont du blanc. Seuls les connaisseurs de l’échassier (qui ne mange pas d’huître !) trouveront étrange de le voir rebaptisé.  Quant à « ce bref moment où l’île est le plus grande, où l’on peut marcher sur du sable blanc » = ???? coquille !….  ; ou « la mer (…) noire et lisse comme de la colle sous un ciel sans étoiles »… j’ai beau eu lire et relire, je n’arrive pas à imaginer ce que c’est de la colle sous un ciel sans étoiles ! Il manque une virgule, non ? – même si j’ai bien compris que c’est la mer dont il est question, mais balancé comme ça, ce n’est pas clair !  Peu de virgules chez Roy Jacobsen, c’est vrai… Bref, j’ai fini par trouver qu’il manquait un travail de correcteur dans ce texte (ce qui relève de l’éditeur). Cela dit, ça n’a pas gâché mon plaisir, mais un peu agacée à la longue. J’ai lu le livre en version poche chez Folio, composition du 4 février 2019 n°d’imprimeur  234335. Edité chez Gallimard pour le grand format.

Malgré ces remarques qui ne feront pas plaisir à tout le monde, Les invisibles est un  magnifique roman pour ceux qui aiment l’air froid et iodé, les tempêtes, les coins sauvages, et les sagas familiales. La bonne nouvelle est  qu’il y a une suite, Mer blanche ! Je ne connais pas très bien la littérature norvégienne, mis à part Herbjørg Wassmo et dans un autre genre, Anne B. Radge. Mais Roy Jacobsen est une invitation à en poursuivre la découverte.

Les Invisibles, mon coup de coeur nordique de fin d’année.
Il y en aura peut-être d’autres, nous ne semmes que le 27 décembre ! 😉

 

 

 

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Je m’appelle Leon – Kit de Waal

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Traduit par Isabelle Chapman

 

Kit de Waal est irlandaise par sa mère et antillaise par son père. Elle vit à Birmingham. Elle a travaillé pendant 15 ans dans le domaine du droit, notamment comme magistrate ! Un profil atypique qui m’a attirée. Elle s’est beaucoup investie dans des affaires ayant trait à l’enfance, comme l’adoption et le placement. Elle a écrit plusieurs nouvelles qui ont souvent été primées. Je m’appelle Leon est son premier roman, paru en français en 2016.

Carol, la maman de Leon vient d’accoucher. C’est son deuxième enfant. Le père n’est pas le même que celui de Leon, presque 9 ans. Nous sommes le 2 avril 1980. Leon est à la maternité. Il est émerveillé par ce petit frère, prénommé Jake, au grand désespoir de Leon, qui aurait préféré que ce soit Bo, comme le héros de Shérif fais-moi peur, sa série préférée ! Il se présente à son nouveau petit frère, comme lui demande l’infirmière, pendant que Carol est partie fumer…  « Leon ne sait pas trop quoi dire sur le papa du bébé pour la simple raison qu’il ne l’a jamais vu, alors il lui parle de leur mère.
(…) Elle est très belle. Tout le monde le dit. Je trouve que tu lui ressembles. Moi, non. Je ressemble à mon papa. Maman dit qu’il est de couleur mais papa dit qu’il est noir, moi je dis qu’ils se trompent tous les deux : il est marron foncé et moi je suis marron clair. Je t’apprendrai les couleurs et aussi à compter.
(…) Tu a les cheveux blonds et elle a les cheveux blonds. »

Carol, déjà bien perdue avant la naissance de Jacke, va complètement perdre les pédales et sombrer dans une profonde dépression. La fameuse dépression post-partum ? Pas seulement. Plutôt un sentiment d’abandon total, contrairement à la naissance de Leon : « Byron passait tous les jours quand Leon était petit. Il faisait la cuisine. Il était génial avec Leon. Ca me permettait de souffler. (…) Après quand il a été sous les verrous, j’ai commencé à déprimer et ils ont voulu que j’aille dans un centre deux fois par semaine. Alors que j’étais toute seule à la maison avec mon bébé et que je me sentais comme une merde », dit-elle à son amie Tina. Le père de Jake refuse d’assumer son rôle, et pour cause : il est déjà marié :  « Je ne voulais pas d’autre enfant à la base et je veux sûrement pas une autre femme dans ma vie. (…) Laisse tomber, Carol, j’te dis. »  Malgré ses efforts pour essayer de remonter la pente, Carol s’avère incapable de s’occuper de ses gamins. Elle oublie d’envoyer Jake à l’école, elle oublie de les nourrir. Un jour Leon monte voir Tina qui habite au-dessus pour lui demander de l’argent pour faire des courses. C’est le début d’une vie bouleversée. Tina compose le numéro d’aide à l’enfance. Leon et Jake sont séparés. Leon part vivre en famille d’accueil ; Jake va être adopté.

Le drame des adultes vu par un petit garçon. C’est la focale choisie par Kit de Waal. Leon porte sur le monde qui l’entoure un regard naïf, étonné. Ce qu’il veut par-dessus tout c’est retrouver Jake, son petit frère adulé. C’est un gamin intelligent et il comprend, malgré son jeune âge, que le monde est plutôt compliqué et parfois injuste. Pourquoi lui a-t-il été placé en famille d’accueil alors que Jake a été adopté ? Les assistants sociaux, qui visitent régulièrement Julia, expliquent à  Leon qu’il ne reverra pas Jake et que c’est pour son bien qu’ils ont décidé de le proposer à l’adoption ! Alors Leon s’interroge : pourquoi pas lui ? Peut-être parce qu’il est noir, alors que son frère est blanc ?  Peut-être parce que c’est plus facile de « caser » un bébé blanc qu’un enfant noir ? Mais pourquoi ?

Sur son chemin, Leon va croiser deux hommes qui vont devenir ses amis : Tutfy, un jardinier métisse, comme Leon, qui va lui apprendre les rudiments pour faire pousser les haricots d’Espagne « empereur écarlate », et M. Delvin, un Irlandais voisin de Tutfy dans les jardins partagés. Les deux hommes ignorent tout de la vie de Leon. Le gamin assiste à leurs engueulades, notamment à propos de la grève de la faim, qu’on devine être celle de Bobby Sands et autres blanket men. Ils se disputent aussi à propos des émeutes raciales qui ont eu lieu :  Tutfy a beau expliquer qu’il n’y ait pour rien, l’occasion fait le larron…  Pendant ce temps, Leon mûrit son plan pour retrouver son petit frère…

Un roman qui, malgré la noirceur du sujet, adopte un ton léger car il est vu par les yeux d’un gamin innocent. C’est peut-être le tour de force de Kit de Waal avec cette histoire. Nous découvrons les erreurs commises par les services sociaux dits de l’aide à l’enfance, qui justement, ne sont pas du tout à l’écoute de ceux qu’ils sont censés aider. Leon est placé dans deux familles d’accueil : deux femmes au grand coeur, Maureen et Julia vont s’occuper du petit bonhomme et lui donner tout l’amour qu’elles ont. Cependant, étant elles-mêmes en difficulté, la vie n’est pas facile pour elles non plus.

Le racisme au Royaume Uni est également présent en arrière fond. De la difficulté d’être noir dans les années 80, dans l’Angleterre de Thatcher. C’est sidérant !
Cependant, c’est une belle histoire que raconte Kit de Waal car Leon ne sait pas ce qu’est le racisme, il est guidé par l’amour pour son demi-frère, il se projette dans l’avenir avec lui, malgré son absence il s’adresse à lui, raconte ce qu’ils feront ensemble plus tard. Il se fait aussi de beaux amis, sans distinction de couleur. La fin est jolie et pleine d’espoir. Les personnages sont attachants. J’ai beaucoup aimé, bien que la thématique ne soit pas nouvelle. Kit de Waal évite l’apitoiement et le côté « gnangnan » que pourrait aussi avoir ce type d’histoire. Le ton est juste et original.  On ne sort pas accablé, c’est quelque chose que je trouve très important dans un roman.

Kit de Waal a écrit un deuxième roman, encore non traduit : The trick to time (2018).

 

 

 

 

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Shadowplay – Joseph O’Connor

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En juin dernier, en allant voir Donal Ryan au Centre culturel irlandais, le hasard – plutôt bien foutu ce jour-là ! – m’a mis sous le nez le dernier Joseph O’Connor, Shadowplay, dans une célèbre librairie du quartier latin. Couverture sublime, écrivain sublime dont j’ai lu tous les livres, le résumé me fait écarquiller les yeux, le livre sent bon l’encre d’imprimerie (oui je fais partie des lectrices qui sniffe parfois les livres !), je ressors avec ce petit pavé de 300 pages caractère 10. Comment résister, je vous le demande ?

Je me suis plongée dans cette histoire seulement le week-end, parfois le soir quand il faisait un temps à mourir dehors, parce qu’à mon avis, ce roman ne peut pas s’apprécier autrement que flanqué sous des couvertures pendant que le vent souffle, ou dans un endroit calme. Ce qui ne veut pas dire que l’histoire ou la prose de l’auteur soit difficile à comprendre. C’est juste que le sujet ne m’inspirait pas d’autres conditions.

Dracula, qui ne connaît pas Dracula ? Mais que savez-vous de son « papa », l’Irlandais Bram Stocker ? Pas grand chose, même pas qu’il était irlandais, peut-être – sauf si vous allez en Irlande où l’on ne manquera pas de vous rappeler que Dracula est irlandais ! 🙂 Mais on ne vous dira rien de plus. Et pour cause. On ne sait que peu de chose sur la vie de cet homme. Il y a bien eu quelques tentatives de biographie etc, mais ça reste assez peu finalement, au regard de tous les écrits suscités par Dracula. (Bram Stocker – Dans l’ombre de Dracula d’Alain Pozzuoli ; From the Shadow of Dracula – A life of Bram Stocker, Paul Murray). C’est donc une aubaine pour un écrivain d’en faire la matière d’un roman ! A la réflexion, je suis même assez surprise que personne n’y ait pensé avant. Mais en fait, je suis assez ignare sur le sujet. En tout cas, si un roman existe déjà, il n’a pas dû marquer les esprits

Bram Stocker est né le 8 novembre 1847 à Clontarf et mort à Londres le 20 avril 1912.
Bien heureusement, Joseph O’Connor ne nous raconte pas sa vie de sa naissance à sa mort : ce serait cruellement ennuyeux. De même qu’il n’entreprend pas de faire la biographie de Bram Stocker. Il mélange faits réels et fiction. Le roman n’est pas purement chronologique. C’est quelque chose d’assez baroque dans sa composition. Il se découpe comme une tragédie en trois actes (« Eternal Love »; « Do We Not Bleed ? »; « Arriving at Bradford »), mais en prose sans didascalies, incluant lettres, coupures de journaux, voix, changement de point de vue et un épilogue sur les derniers jours de la vie de Bram Stocker. Les trois protagonistes de la « pièce » sont présentés en quelques lignes :
« Abraham « Bram » Stocker, clerk, later a theatre manager, part-time writer (…) never known literary successs » ;
Henry Irving, « the greatest Shakespearian actor of his era » ;
Ellen Terry, « the highest pay actress in England, much beloved by the public. Her gost is said to haun the Lyceum Theatre ».
Puis quelques lignes du fils d’Ellen Terry en préambule finissent de vous mettre en appétit : « In every being lives, there is a second self very little known to anyone. You who read this have a real person hidden under your better known personnality, and hardly anyone knows it (…). It is your secret self ».

Joseph O’Connor commence l’histoire en 1908 où Bram Stocker écrit une lettre à sa très chère amie Ellen Terry pour s’excuser du retard de sa réponse, lui expliquant qu’il ne va pas très fort, des soucis d’argent, qu’il a rêvé de qui elle sait… Nous, lecteur, ne comprenons pas d’emblée les propos. Peu importe, l’auteur nous fait remonter le temps. Bram Stocker est fonctionnaire au château de Dublin. Il s’intéresse au monde du théâtre, et pendant son temps libre, écrit des chroniques sur les pièces qu’il voit, (à défaut d’écrire lui-même pour le théâtre, son rêve) jusqu’au jour où il assiste à la représentation de Hamlet, par le fameux acteur shakespearien Henry Irving, chef de la troupe du Lyceum Theatre à Londres. Il ignore encore que cela va chambouler sa vie. Irving lui écrit pour lui fixer rendez-vous. Il lui propose de devenir l’administrateur du Lyceum Theatre. Florence, sa fiancée et presque épouse voit cela d’un très mauvais oeil : est-ce bien raisonnable de quitter son emploi stable de fonctionnaire pour accepter un job à temps partiel à Londres ? C’est bien trop tentant pour Bram (on le comprend !) et il accepte.
La famille déménage donc de Dublin à Londres. Première surprise pour Bram : le théâtre est dans un sale état. Le quartier n’est pas génial. Il a du pain sur la planche ! Et puis, quelques temps plus tard, il a vent d’atroces meurtres perpétrés dans l’East End. Celui qu’on appellera Jack the Ripper est à l’oeuvre (je raccourcis beaucoup) ! Florence lui reproche d’être trop absent, de la négliger elle et son fils qui a à présent 9 ans. L’ambiance à la maison devient trop lourde et Bram décide d’aller vivre un temps au Lyceum. Enfin, Henry Irving s’avère être un boss autoritaire, alcoolique, imbu de lui-même, toujours prêt à rabaisser les autres. Et puis il y a belle Ellen Terry, l’actrice la mieux payée d’Angleterre, qu’Irving a embauché alors que le Lyceum a déjà tant de mal à s’en sortir. Enfin, il y a Mina. Mina est l’âme errante du théâtre. Celle qui voit un type squatter son grenier la nuit, parfois pleurer, déchirer des feuilles, observer la nuit par la lucarne. Devinez qui c’est ? 🙂

Je ne peux pas vous dévoiler toutes les surprises contenues dans ce roman mais c’est jubilatoire. J’ai adoré Bram dont Joseph O’Connor brosse un portrait tendre, celui d’un homme tourmenté, malheureux, mais qui « encaisse ». Du moins, on croit. Il entretien un relation qu’on dirait aujourd’hui « toxique » avec Henry Irving, même si celui-ci l’interpelle en l’appelant « old thing », « Auntie ». Un jour Ellen l’emmène visiter un asile où un type a pour habitude de mordre jusqu’au sang…( LOL). Je ne vous dirai pas comment s’appelle le type, c’est trop drôle !
La nuit, Bram arpente Londres.

Londres qui est également un personnage du roman. Une Londres inquiétante, gothique à souhait où il ne fait pas bon porter sur scène Docteur Jeckyll & Mister Hide. Qui vous dit qu’elle n’inspire pas Jack the Ripper qui est peut-être parmi le public ? Peut-être même que Bram est lui-même l’éventreur de ses dames ? C’est ce que soupçonne un policier qui le surprend en train de suivre une femme à la sortie d’une librairie (moment d’anthologie pour le lecteur, surtout quand il découvre ensuite le nom de cette femme !). Il est bizarre notre Bram : il se planque derrière des lunettes et une casquette ni vu ni connu et se fait passer pour un lecteur qui voudrait lire un roman de Bram Stocker ! Et ensuite il suit la femme qui a dit adorer un de ses livres (Le ver blanc, je crois). Et il se fait tauper par un flic. Jubilatoire ! Il faut bien être romancier irlandais pour avoir une blague littéraire pareille à faire !

Enfin, j’ai aimé Mina, qui hante les pages : « Mina was a maidservant what was murdered there (…). Scottish girl, in service, felle in with a viscount and then a baby come along and he strangled the both of them and walled’em up in the cellar. Bad luck to distrub her. »
Croyez-vous aux fantômes et à leurs pouvoirs inspirants ?
« She screams her name at him nineteen times, a black magical number. He thinks it’s just the wind in the eaves.

Mina
Mina
Mina
Mina
Mina
Mina
Mina
Mina
Mina Mina Mina Mina
Mina Mina Mina Mina
Mina
Mina

(Notez que Mina sera l’un des personnage de Dracula.)

J’ai détesté Henry Irving. Même si la fin pourrait faire changer le lecteur d’avis sur son compte (même s’il dit que le Lyceum était sa vie et sa famille). C’était peut-être un acteur génial, mais manipulateur, finalement. En tout cas sous la plume de l’écrivain. Quant à Ellen Terry, dont Joseph O’Connor prend le parti de supposer, à l’instar d’autres, qu’elle a entretenu davantage que des relations professionnelles avec Henry Irving, cette femme faite personnage est aussi belle que sympathique et généreuse. Mais ce n’est pas elle qui a retenu le plus mon attention. Ce roman est bien davantage qu’une histoire d’amour.
Enfin, on croise notre cher Oscar Wilde au détour de quelques pages !

C’est avec regret que je me suis séparé des personnages, après tant de semaines passées en leur compagnie. On en oublie qu’ils ont vraiment existé.
Joseph brouille à merveille fiction et réalité dans une prose enchanteresse, à la fois sombre et lumineuse, drôle et triste, dramatique et tendre. L’histoire prend des allures de thriller par moment, pour vous faire ressentir l’ambiance paranoïaque qu’il régnait dans le Londres de Jack the Rripper.

Une histoire qui donne envie de (re)découvrir l’oeuvre du papa de Dracula.

Un très beau roman gothique, qui a reçu le Prix du Roman de l’année 2019 en Irlande en novembre. En lice pour le Costa Novel Award. Fingers crossed !

Il sort en France le 8 janvier sous le titre Le bal des ombres, aux éditions Rivages , 550 pages

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(traduction Carine Chichereau). Je ne le relirai pas en frenchy, j’avoue, mais si Joseph O’Connor est dans le coin, j’irais bien l’écouter parler de son roman et me faire dédicacer mon livre.

(Je crois bien que mon clavier est devenu dingue entre le français et l’anglais. Tout est souligné en rouge sang. Je m’excuse d’avance pour les éventuelles coquilles !)

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