Ethel & Ernest – Raymond Briggs

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Traduit par Alice Marchand

L’histoire d’une vie en BD, mais pas celle de personnages fictifs,  ou encore de célébrités, non, celle de ses parents. Il fallait y penser et c’est ce qu’a fait le dessinateur et écrivain anglais Raymond Briggs. en mettant tout son talent dans ce récit dessiné.

L’histoire vraie donc, d’Ethel et Ernest Briggs dans l’Angleterre des années 20 à 70. Des gens normaux, pas de superhéros, des Anglais de la classe populaire : Ernest est laitier, Ethel est servante chez les « riches ». jusqu’au jour où elle rencontre Ernest. Elle quitte tout pour se marier.

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On va les accompagner et voir défiler sous nos yeux tout un pan de l’Histoire, la transformation de la société, et le regard que portent ces deux-là sur tout ça. Nous, qui sommes dans le futur, nous nous amusons de leurs réflexions parfois décalées, naïves, et mêmes étonnantes.

Le tour de force de Raymond Briggs est de donner à voir ses parents tels qu’ils étaient, avec leurs défauts, leurs convictions diamétralement opposées, leur caractère bien trempé, surtout Ethel qui a des idées bien arrêtées sur les choses. DSC02056C’est à la fois terriblement drôle et émouvant, c’est ce qui rend ces gens attachants. On adore les voir se chamailler pour des bêtises .

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Ces personnes ne sont pas de votre famille, mais pourtant c’est presque comme s’ils l’étaient. Du moins, ça a été mon sentiment tout au long de la lecture où je n’ai cessé de penser tour à tour à mes arrière grand-parents, puis mes grands-parents (ou plutôt un mix des deux) et enfin mes parents. Pourtant, ils ne sont pas anglais, du tout. Mais quelques bribes, des choses que ceux qui ont mon âge ont dû entendre évoquer de la part de leurs aïeux ou de ceux qui les ont connus…

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La vapeur de la lessiveuse est sortie sur la photo ! Je l’aurais fait exprès que je n’y serais pas arrivé !

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Une presque traversée du XXe siècle à travers une histoire émouvante mais qui ne sombre jamais dans le pathos même quand Ernest et Ethel ne sont pas épargnés par les épreuves de la vie.  Ils s’en sortent avec une bonne dose d’humour, d’auto-dérision et beaucoup d’amour.

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A mettre entre toutes les mains, il n’y a pas d’âge pour lire cette BD, dont j’ai bien aimé le graphisme très coloré et très « british » (ça c’est peut-être dans ma tête pour ce dernier qualificatif).

Un bel hommage.

Un film d’animation (malheureusement pas – encore ? – sorti en France) a été tiré de ce livre. Je vous mets le trailer et le DVD est disponible à la vente en VO.

 

 

 

 

 

 

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Un pied au Paradis – Ron Rash

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Traduit par Isabelle Reinharez

Je vous embarque pour un voyage en Caroline du Sud, dans les années 50, dans la vallée de Jocassee. La guerre de Corée est encore toute proche et voit le retour de l’un de ses vétérans, Holland Winchester. Le gars est du genre loulou fort en gueule,  bagarreur et beau gosse. Un de ces vétérans qui aime montrer leurs trophées de guerre (âmes sensibles, s’abstenir !). Un soir, le shérif Alexander est appelé à la rescousse pour une bagarre déclenchée par ce vétéran, dans un bouiboui où les gaillards de Caroline du Nord ont l’habitude de venir en découdre avec ceux de Caroline du Sud. Ca le saoule car il avait prévu une soirée lecture avec « un bon bouquin sur les Indiens cherokee qu'[il] venait juste de commencer »  – trop dure la vie de shérif !!  Mais bon, le voilà parti remettre de l’ordre dans le bouiboui. Quelques jours plus tard, son adjoint lui apprend qu’il y a eu un appel de la mère de Holland : son fils a disparu, elle pense qu’on l’a sûrement tué car elle a entendu un coup de feu. Alexander part donc pour Jocassee, le lieu de son enfance, en plus d’être également le village natal du vétéran « gros-bras » que la guerre n’aura pas eu, ironie d’un sort tragique qu’on va découvrir…

Nous embarquons dans la voiture du sherif  pour un drôle de voyage dans un coin reculé, presque un autre espace-temps : celui des disparus de cette vallée de Jocassee.
« La route s’est aplanie et je me suis brusquement retrouvé dans la montagne. Ca m’a étonné, comme d’habitude, que tant de choses puissent changer en quelques kilomètres à peine. Il faisait toujours chaud, mais l’air avait été rincé de toute humidité. Les pins devenaient plus rares, remplacés par les frênes et les chênes. La terre était différente, elle aussi, non plus rouge mais noire. Et plus rocheuse et plus ingrate pour ce qui était d’en tirer sa subsistance. » Un coin où l’on vit de la culture du maïs et du tabac.
« J’ai quitté la route en arrivant devant le magasin de Roy Whitmire, pour aller me garer à côté du panneau annonçant DERNIERE POMPE A ESSENCE AVANT TRENTE KILOMETRES ».
Le sherif Alexander va interroger la mère de Holland et leur voisin tout proche, Billy Holcombe, tenter de retrouver le disparu, en vain.

On pourrait penser que le roman de Ron Rash, classé par l’édition du Livre de poche, dans la catégorie « policier », va tourner autour de la disparition de Holland, de la résolution de l’énigme et de la recherche du coupable. En réalité, c’est bien plus que cela.
A l’enquête de police inaboutie, succède une histoire de famille. Le sherif Alexander disparaît assez rapidement du texte pour laisser la place à quatre autres protagonistes : « la femme », « le mari », « le fils », l’adjoint ». La vérité se fera jour à travers les révélations successives qu’ils feront, à nous, lecteurs. Un couple stérile apprendra, à ses dépends, qu’il existe une drame bien pire que celui de ne pas pouvoir avoir d’enfants. Ron Rash n’accable pourtant pas ses personnages mais montre à quoi peut mener le désespoir et la jalousie. La culpabilité n’est pas le point d’orgue du roman, on sait rapidement qui est responsable de la disparition de Holland.   L’autre personnage central de ce village est une femme qui a tout d’une sorcière : elle habite une maison en retrait,  passe son temps à concocter des potions à base de racines et autres mélanges de plantes, elle croit au pouvoir de la lune et elle est mauvaise conseillère. Celle qui est capable de vous faire basculer de l’autre côté :   celui des morts, celui des disparus. Elle ajoute une dimension presque ésotérique à l’histoire de cette vallée sacrée.
Je reviendrai pas ici pour pêcher, faire du ski nautique ou me baigner ni rien de tout ça. Ici, c’était pas un coin pour les gens qui avaient un foyer.
Ici c’était un coin pour les disparus », avoue l’adjoint au shérif à la toute fin du roman.

La toile de fond de l’histoire est celle des lobbies, et plus précisément celle de la puissante compagnie d’électricité Carolina Power qui n’aura que faire des habitants de Jocassee, de cette ancienne terre Cherokee  dont le nom, amérindien,  signifie « la vallée de la disparue », car jadis une princesse du nom de Jocassee s’y était noyée et on n’avait jamais retrouvé son corps ». Ce qui intéresse Carolina Power c’est de faire de l’argent. Pour ce faire, elle va racheter au fil des années, au fur et à mesure les terres, pour y construire une retenue d’eau, un lac artificiel, obligeant les gens à l’exil. Plus de fermiers pour cultiver maïs et tabac, mais des hommes qui devront aller chercher du travail en usine pour gagner leur vie. Sauf pour les irréductibles :
« Je vais pas laisser ce lac recouvrir c’te maison, a-t-elle dit. Je la brûlerai d’abord de fond en comble.
Les paroles de Mme Winchester étaient confuses, le côté gauche de son visage figé comme un masque. Sa main droite s’est levée vers la tablette où la photo de son plus jeune fils nous regardait fixement. Mais ce n’est pas la photo qu’elle a attrapée sur le manteau de la cheminée. C’est une grosse boîte d’allumettes. »

Ce roman date de 2002 et il dormait sur mes étagères depuis un peu plus d’un an. Je me demande comment j’ai pu l’y laisser si longtemps : c’est le premier roman que je lis de Ron Rash et j’ai été totalement envoûtée par cette histoire, cette vallée disparue mais sacrée, ses personnages énigmatiques. Une histoire noire et ensorcelante, une histoire d’amour et de sang, de détresse, un drame de la jalousie . Une histoire de secrets de famille enfouis, de charmes, de décoctions, de recettes magiques, de lune croissante, de tombe indienne. Et surtout un magnifique hommage aux disparus de ce monde enfoui à tout jamais. Et à la nature qui est aussi un personnage à part entière du roman.

En regardant sur le web, j’ai trouvé que le lac de Jocassee est de nos jours une destination touristique à haute fréquentation. Les touristes savent-ils seulement ce qui dort au fond des eaux ?

Je classe ce livre parmi mes coups de coeur  2017.

 

 

 

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Nulle part sur la terre – Michael Farris Smith

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Traduit par Pierre Demarty

Une femme marche sur une route près de la frontière entre la Louisiane et le Mississippi, un sac poubelle jetée sur l’épaule, une petite fille à ses côtés. Accablées par la chaleur qui leur brûle la peau, épuisées par les kilomètres qu’elles parcourent depuis des jours, pour un retour à la case départ : McComb, Mississippi. Sales et sans argent. Maben rentre au bercail après avoir bourlingué ailleurs, ou rien n’avait marché, même pas à la Nouvelle Orléans. Avec une bouche de plus à nourrir, Annalee, conçue en cours de route.
Pendant ce temps, Russell rentre chez lui à McComb, après onze ans d’absence, onze ans de prison pour un accident involontaire, un gamin mort par sa faute, parce qu’il avait trop bu. Un homme blessé, largué par la femme qu’il devait épouser et dont il est toujours amoureux, blessé dans son âme par cette mort accidentelle. Sauf que les frères du gamin morts n’ont rien oublié. Surtout Larry, brute épaisse mal dégrossie qui lui réserve un comité d’accueil pour le mettre au parfum…
Russell pensait en avoir fini avec le sang. Sa route croise celle de Maben et ces deux écorchés par la vie vont faire basculer leur destin une nouvelle fois.

C’est le deuxième roman de Michael Farris Smith (auteur d’Une pluie sans fin) et le premier que je lis. Nulle part sur la terre , un roman d’ambiance avant tout, un roman noir à la sauce Mississippi.

Un roman d’asphalte, de routes,  de destins qui se croisent, de prison, de personnages déglingués, de trop de bière, de bourbon et de whiskey, de pick-up, de flingues planqués, de coins paumés, de maisons à retaper, de poussière, d’étés chauds et d’automnes humides, de fauteuils à bascule, de nuages d’insectes, d’injustice, de sang versé, de poissons chats, de motels et de bars, de pétages de plomb, de batte de base ball, de culpabilité et de rédemption.

L’intrigue a quelque chose de « déjà lu » qui fait que finalement je me suis assez ennuyée avec l’histoire. Mais j’ai complètement accroché à l’ambiance et à l’écriture dont les longues phrases mêlant narratif et style direct libre sont des lianes qui vous enserrent pour mieux vous plonger dans la noirceur.

Je ne me suis pas attachée à Maben, malgré son malheur. Russell est un sacré gus qui sauve l’histoire, finalement, une belle âme.

J’aime les coins paumés . Alors ce coin paumé du Mississippi m’a attirée. Les gens qui tracent la route en solitaire aussi. Même si finalement, ici, ils tracent beaucoup la route pour revenir sur leurs pas.

Une impression mitigée finalement, à cause de l’intrigue donc, mais un roman qui plaira à ceux qui s’attache davantage à l’ambiance. Je lirai sans doute Une pluie sans fin (paru au format poche chez 10/18).

NB : mais pourquoi donc du « whiskey » au Mississippi ? (j’imagine que c’était graphié ainsi, but why ?)

#rentreelitteraire2017

 

 

 

 

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Hillbilly Elégie – J. D. Vance

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Traduit par Vincent Raynaud

Le livre s’ouvre sur une excuse, celle de l’auteur de 32 ans : « Je n’ai pas écrit ce livre parce que j’ai fait quoi que ce soit de remarquable. Au contraire, je l’ai fait après avoir réussi une chose assez commune qui, pourtant, n’arrive presque jamais à ceux qui ont grandi là où je suis né. Car, voyez-vous, je viens d’une famille pauvre de la Rust Belt, une ancienne région industrielle, ayant vécu dans une petite ville de l’Ohio où l’on produisait de l’acier et qui subit une récession et connaît une découragement croissant d’aussi loin que remontent mes souvenirs. »

J. D. Vance, qui est devenu avocat, raconte la vie de ses grand-parents, de ses parents et la sienne, dans les Appalaches, celle de l’Amérique profonde, pauvre et blanche. Un « hillbilly », c’est ainsi que se surnomment eux-mêmes les gens là-bas : le mot signifie « péquenot ». Autrement dit, « les péquenots des collines »  ! Ce sont les descendants des Irlando-Ecossais qui ont émigrés aux Etats-Unis. Pas les chicos « WASP » « (white anglo protestant du Nord-Est). Bref, les hillbillies sont la classe ouvrière blanche, catholique et pauvre des Etats-Unis.

Mamaw, la grand-mère de l’auteur, enceinte à treize ans d’un garçon de seize, a dû fuir Jackson, sa ville d’origine, à cause des pressions familiales dues à son état. Elle prend la poudre d’escampette avec Jim, un bébé à naître, qui ne vivra que fort peu mais ne sera pas sans conséquences : « Toute la vie de Mamaw – et la trajectoire de notre famille – a peut-être été bouleversée par un bébé qui n’a vécu que six jours », remarque l’auteur ! Le couple atterrit à Middletown. Huit fausses couches en dix ans, voilà ce qui attend Mamaw avant de donner naissance à la mère de l’auteur, en 1961.

Pendant ce temps, Papaw trouve du travail chez Armco, une entreprise sidérurgique qui recrutait activement dans le bassin minier de l’est du Kentucky. « Il existait une véritable politique d’encouragement à l’émigration massive : les candidats qui avaient un parent chez Armco figuraient en tête de liste. » Les hommes d’Armco faisaient le tour des villes en promettant un avenir meilleur à ceux qui étaient prêts à déménager dans le nord et à travailler à l’usine. Des millions de gens empruntèrent ainsi la « Hillbilly Highway » (surnom donné par les habitants des villes qui virent arriver cette population dans les années 50. Ainsi, la population de l’Ohio a explosé dans les années 60. Toute une génération a pu se hisser au-dessus de sa condition et vivre décemment grâce à l’emploi massif dans l’industrie sidérurgique qui payait bien ses ouvriers, allié à une politique paternaliste de l’entreprise.
J. D. Vance décrit le choc culturel de ses grand-parents hillbilly avec l’autre population blanche de la ville, plus argentée et maniérée. Les hillbillies ne connaissent pas le concept de « vie privée » : tout s’étale dans la rue (sous le regard outragé des autres), ça gueule, ça se tape dessus, ça picole, chacun rentre chez chacun sans frapper. Mais ça s’aime et ça s’entraide, le sens de l’honneur passe avant tout le reste, quitte à sortir les poings. Bref, la vie dans la violence chevillée au corps.

Malgré tout cette génération était persuadée que leurs enfants seraient des cols blancs, que les mains dans le cambouis à l’usine ne serait pas leur avenir. Bien peu ont compris l’importance des études et poussé leurs gamins à aller au lycée et encore moins à l’université. « A Middletown, 20% de ceux qui entrent au lycée n’obtiendront pas leur diplôme. La plupart des 80% restants n’auront aucun diplôme universitaire. Et quasiment personne n’ira dans une université située hors de l’Ohio. Les élèves n’attendent pas grand chose d’eux mêmes car autour d’eux les gens ne font rien ou presque. »

Effectivement, le problème c’est que dans les années 80, l’industrie sidérurgique a commencé à pérécliter, pour finir par délocaliser sa production, laissant sur le carreau et sans état d’âme tous les descendants de la génération d’ouvriers qu’elle avait fait venir. « Dans des endroits comme Middletown, les gens parlent tout le temps de travail. Vous pouvez traverser un ville où 30% des hommes jeunes bossent moins de 20 heures par semaine sans trouver personne qui ait conscience de sa propre fainéantise ». Pourtant J. D. Vance ne leur jette pas la pierre mais porte cela sur le compte d’une forme de machisme (dans la culture appalachienne, les hommes n’acceptent pas des boulots qu’ils considèrent comme des boulots de femmes !), l’ignorance sur la façon de procéder pour trouver un emploi de bureau ; et la plupart n’ont accès qu’à des emplois à temps partiel.

J. D. Vance explique et réexplique que ce qui l’a sauvé de la misère et d’une destinée tout tracée, il le doit à ses grands–parents. Malgré leur vie tumultueuse et pas du tout exemplaire (Papaw fut un temps alcoolique avant de se reprendre, Mamaw fut violente), ils avaient compris que l’importance était l’instruction :  ils ont poussé leur petit fils à prendre le chemin de l’université. Pourtant le gamin était promis à l’échec, avec une mère maniaco-dépressive quand elle n’était pas accro aux stupéfiants, passant de surcroît d’homme en homme, s’en séparant aussi vite qu’ils avaient surgit dans sa vie, se souciant bien peu des conséquences de cette instabilité familiale sur son fils, qu’elle aime pourtant. Destituée de ses droits sur son enfant, J. D. Vance est quasiment élevé par ses grands-parents qui lui offrent un foyer stable et aimant.

L’auteur dresse un portait sans concessions de cette Amérique profonde et blanche. Malgré tout, il aime de tout coeur ces hillbillies dont il se revendique haut et fort, malgré sa réussite sociale – après un engagement chez les Marines pour aller combattre en Irak, il poursuit ses études à la très cotée université de Yale et devient avocat, après un parcours semé d’embûches.

Ce livre est un cri du coeur mais aussi une déclaration d’amour. J’ai apprécié la sincérité de l’auteur. Cependant ses idées, dans le registre « aide-toi et le Ciel t’aidera », sont un peu simplistes, même si pas totalement fausses. Bien sûr, on ne peut pas tout attendre des politiques et de l’aide sociale, bien sûr l’instruction est une nécessité absolue, bien sûr un foyer stable et aimant ça aide (mais avoir des parents divorcés n’empêche pas de réussir !). Mais comment s’y prendre pour persuader les plus en difficulté qu’ils doivent devenir acteurs de leur vie au lieu d’en rester spectateurs ? Comment chacun peut apporter sa pierre à l’édifice dans la construction d’une société meilleure ?
« Sommes-nous assez durs pour nous [les hillbillies] regarder dans le miroir et admettre que nos comportements font du mal à nos enfants ?
Les politiques publiques peuvent aider, mais aucun gouvernement ne peut résoudre ces problèmes à notre place. »

Finalement, ce livre a tendance parfois à enfoncer des portes ouvertes sans donner de vraies réponses ou suggestions  aux questions soulevées. 
Une chose est sûre : mon horizon d’attente a été biaisé par la quatrième de couverture qui annonce :  « Il [J. D. Vance] décrit avec humanité et bienveillance la rude de vie de ces « petits blancs » du Midwest que l’on dit xénophobes et qui ont voté pour Donald Trump. Roman autobiographique, roman d’un transfuge, Hillbilly Elégie nous fait entendre la voix d’une classe désillusionnée et pose des questions essentielles. Comment peut-on ne pas manger à sa faim dans le pays le plus riche du monde ? Comment l’Amérique démocrate, ouvrière et digne est-elle devenue républicaine, pauvre et pleine de rancune ? »
Il n’est pas du tout question du vote Trump ni de racisme, mais bien d’un portrait ethnique et d’une photographie familiale sur plusieurs décennies. L’Amérique blanche qui a faim est évoquée seulement à la toute fin de l’ouvrage, quand l’auteur rencontre un gamin et s’aperçoit que ce gamin, blanc, a faim. Ca tient en quelques lignes. Il n’est pas question de rancune non plus. Il n’y a pas d’explication sur le vote Trump, même si on le devine entre les lignes sans trop de difficulté…

Malgré tout, J. D. Vance est doté d’un bel humanisme. Derrière ces lignes on devine quelqu’un d’attachant, qui croit en ses idées. J’ai regretté les nombreuses répétitions dans l’ouvrage, qui finissent par alourdir la lecture au fil des pages. Cependant cette autobiographie a le mérite d’être très documentée et donc instructive.

Une impression mitigée pour un livre dont j’attendais beaucoup.

Lu dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire organisés par PriceMinister 


(merci à Dimitri pour l’organisation !)
#MRL17
#rentreelittéraire2017

 

 

 

 

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Gauguin l’Impertinent !

Depuis le 11 octobre et jusqu’au 22 janvier prochain, le Grand Palais met à l’honneur Paul Gauguin, avec l’exposition « Gauguin – L’Alchimiste ». Cette fin d’année 2017 sera décidément dédiée au peintre puisque les Editions de la Table Ronde rééditent au format poche deux livres en hommage à l’artiste : Avant et Après, écrit par Gauguin lui-même et Je, Gauguin, de Jean-Marie Dallet, autobiographie imaginaire mais non fantaisiste.

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Illustration des couvertures : Antoine Meurant

J’ignorais jusqu’à présent que Gauguin avait écrit un livre.  Curieuse, je me suis lancée dans la lecture de ses écrits. Avant et après a été débuté en décembre 1902 à Hivaoa, aux Iles Marquises, quand l’homme vieillissant et malade cesse totalement de peindre. Insomniaque il couche ses pensées, ses souvenirs, ses réflexions. Dans la préface du livre, Jean-Marie Dallet explique que Gauguin « veut voir ce livre publié au plus vite et qui est, selon lui, pleine de haine, de vengeance, de choses terribles« . Malheureusement, « Gauguin n’aura pas le bonheur de voir éditer ce texte », publié bien longtemps après sa mort : d’abord en 1918 en Allemagne, pour ne paraître en France qu’en 1923. Totalement seul, sans argent, l’artiste est mort dans sa Maison du Jouir le 8 mai 1903. Avant et après est aujourd’hui considéré comme le plus grand texte de l’artiste.
Tout au long du livre (car c’est pourtant bien un livre que vous avez entre les mains), Gauguin ne cessera de vous rappeler, à vous, lecteur, que « ceci n’est pas un livre » ! Alors, si ce n’est pas un livre, qu’est-ce que c’est ? C’est à vous de vous faire votre idée. L’art pour l’art a été le sacerdoce de Gauguin, qui n’aimait pas le réalisme (il détestait les romans de Zola où « les blanchisseuses comme les concierges parlent un français qui ne [l’]’enthousiasme pas », il haïssait George Sand, et ne cesse de s’excuser (enfin, « s’excuser » est un grand mot, connaissant Gauguin), de ne pas faire partie du sérail des écrivains. « Je voudrais écrire comme je fais mes tableaux, c’est-à-dire à ma fantaisie, selon la lune, et trouver le juste titre longtemps après. »  Pour ce qui est de la fantaisie, eh bien on n’est pas déçu du voyage ! Il y a un peu de tout, sans forcément de logique, il faut se laisser porter par les mots de l’artiste. Ou bien piocher à sa guise. Gauguin y verse sa conception de l’art, ses agacements, son enthousiasme, son amertume.

Je me suis amusée des traits d' »esprit » et des railleries, de l’humour grinçant. Je vous en propose quelques extraits :

« Rossini disait : « 
Je sais bien que ze ne souis pas un Bach, mais ze sais aussi que ze ne souis pas un Offenbach. »
Je suis le plus fort joueur de billard, dit-on, et je suis Français. Les Américains enragent et me proposent un match en Amérique. J’accepte. Des sommes énormes sont engagées.
Je prends le paquebot pour New York, tempête affreuse ; tous les passagers sont affolés. Je dîne parfaitement, je bâille et je m’endors. »

« Mais vos Japonais sont de rudes cochons !
Oui, mais dans le cochon tout est bon ! »

« Un jeune Hongrois me dit qu’il était élève de Bonnat. Mes compliments, lui-ai-je répondu, votre patron vient de remporter le prix au Concours du Timbre-Poste avec son tableau au salon.
Le compliment fit son chemin ; vous pensez si Bonnat fut content et le lendemain le jeune Hongrois faillit me battre. »

« Qui connaît Degas ? Personne, ce serait exagéré. Quelques-uns seulement. (…)
Degas est né… je ne sais pas, mais il y a si longtemps qu’il est vieux comme Mathusalem. »

« La pire des souffrances, c’est la dernière. »

« Ne vous avisez jamais de lire Edgar Poe autrement que dans un endroit très rassurant. » Il adorait se ficher la trouille à sa lecture !

Il y a presque un Oscar (Wilde) caché en Gauguin, qui raille sans pitié ni gêne ses contemporains écrivant sans vergogne ses frasques à leur encontre !  Avec un sentiment de supériorité certain…

« Les mathématiques, c’est fatalement juste. Que serait-ce si ce n’était pas fatalement ? »
L’écrit le plus émouvant est sans doute celui sur son séjour à Arles, avec Van Gogh, et le drame que tout le monde connaît (« la chair de poule » vous envahit à cette lecture). Ce séjour qui marquera la césure entre l’Avant et l’ Après.

Si Avant et après ne se lit pas comme un roman ou une banale autobiographie, en revanche, Je, Gauguin, de Jean-Marie Dallet se lit comme une fiction et permet de saisir le contexte social avec le recul historique. Pour bien comprendre l’artiste, sans doute faut-il commencer par lire le roman qui dévoile, entre autres, la face cachée du peintre. Vous apprendrez que sa grand-mère n’était autre que Flora Tristan (il en parle dans Avant et Après), que son père a dû fuir au Pérou les persécutions de Napoléon III, le Pérou où Paul vécut toute sa petite enfance jusqu’à l’âge de sept ans, avant de rejoindre Paris, une ville  qui ne lui conviendra jamais mais qu’il ne cessera de fuir pour y revenir maintes fois. Mariée à Mette, une Danoise, il pense trouver une vie plus facile et le succès à Copenhague. Une désillusion parmi tant d’autres, toutes celles qui ont jalonné la vie du peintre, dont les voyages – le Panama, Tahiti, les Iles Marquises pour ultime demeure, mais aussi bien avant, Rouen, Pont Aven, Arles – sont inscrits dans son oeuvre.

 

 

Avant gardiste au même titre que Huysmans, qui l’admire, et  Pissarro dont il se sent proche, il sera un perpétuel fauché après avoir quitté son emploi de courtier à la Bourse pour se consacrer entièrement à sa peinture, question de vie ou de mort : « J’en ai marre tout simplement. J’en ai assez de la vie boursière, du quotidien besogneux, je me veut peintre à part entière, et j’en étouffe. » Il veut aller plus loin que les impressionnistes, ses frères ennemis :  « (…) libérer l’oeil de ses contraintes séculaires, bravo ! mais libérer l’oeil et l’esprit ne serait-il pas encore mieux ? »
« Je me remonte le moral avec mes nouveaux compagnons de route, ni académiciens, ni impressionnistes ! Puvis de Chavannes avec ses fresques immobiles, Odile Redon avec ses rêves de mondes imaginaires, Gustave Moreau avec son travail de ciseleur, tous trois me font naviguer au-delà des apparences, dans les eaux profondes de l’inconscient, tout comme m’emportent loin du réel les Japonais que l’Europe vient de découvrir, Utamaro, Hokusai, Hiroshige, ces maîtres lointains qui, eux, comblent mon goût – jamais tari – d’exotisme. »

J’ai été emportée par cette autobiographie fictionnelle qui plonge à la fois dans la violence historique du Paris de l’époque et la vie artistique. On prend l’air également, avec tous les voyages de l’artiste. On ressent toute la pugnacité, le désespoir, le caractère entier et ombrageux de Paul Gauguin, toute sa vie vouée à sa conception de l’art. Une âme sauvage qui ne se laisse pas enfermer.
Jean-Marie Dallet a eu l’idée originale de faire parler Gauguin depuis sa dernière demeure : « Cinquante-cinq ans, ma vie et moi qui du fond de la mort ressasse tout en long et en couleur, une vie trop vite close en cette tombe du bout du monde où, bien allongé à plat sur ce qu’il me reste de dos, avec du sable noir des Marquises débordant de mes orbites fixées sur un ciel de terre, je peux revivre – privilège extrême, épreuve extrême qui me vaudront peut-être enfin l’éternel salut ? (…) ».
Immortel, c’est aujourd’hui quelque chose de certain ! Un bel hommage à l’artiste.

Deux ouvrages qui se complètent. On passe de l’autre côté des tableaux et ce fut un fantastique voyage dans le temps et dans l’esprit du peintre. Des livres à la fois instructifs et divertissants, dont on se souvient après avoir refermé les ouvrages.

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Gauguin en mode « selfie » 🙂

Merci aux éditions de la Table Ronde !

Edit du 21/10/2017 :

L’exposition « Gauguin – L’Alchimiste » au Grand Palais

J’emprunte l’introduction de Stéphane Guégan qui présente l’album de l’exposition « La peinture de Gauguin n’en épuise pas le génie. Estampe et céramique, sculpture et photographie lui ouvrirent d’autres domaines d’invention. Car cet hyperactif ne s’est jamais résolu à s’enfermer dans une pratique exclusive et étanche. Et sa plus grande originalité reste d’avoir multiplié les ponts entre les médiums (…). »

Enchantée par cette exposition qui est une vraie réussite. J’ai dû y passer plus de deux heures (et même peut-être davantage car le temps s’est arrêté un fois passé les murs). Après avoir lu les deux livres, c’est-à-dire avoir été dans l’esprit de l’artiste grâce à ses écrits et à l’autobiographie fictive Je, Gauguin  de Jean-Marie Dallet, c’était presque magique de découvrir son OEuvre (je mets volontairement une majuscule), dont on connaît davantage la peinture au détriment des autres éléments qui sont pourtant « un aspect majeur du processus créateur de Gauguin ». Juste quelques clichés pris pour illustrer ces lignes sur des éléments qui m’ont amusée mais il y en a beaucoup d’autres qui resteront dans ma mémoire…

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Une jolie canne (quand je dis que Gauguin est « impertinent » 🙂 …

 

 

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« Soyez mystérieuses« , 1890. Bois de tilleul partiellement polychrome On trouve cette « Ondine » dans le tableau « Les vagues » peint en 1889 et sur une gravure en chêne polychrome, la même année, intitulée Les Ondines

 

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Noa Noa, expérience immersive de ce qu’exhale Tahïti , un livre qui ne verra jamais le jour, contrairement à ce qu’aurait voulu Gauguin

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Beauté de la couverture

 

 

 


 

 

 

 

 

 

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Avant tout, se poser les bonnes questions – Ginevra Lamberti

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Traduit par Irene Rondanini et Pierre Bisiou

Gaïa habite la belle région de la Vénitie, dans une vallée où les grand-mères de son village persécutent les limaces. La jeune femme termine ses études supérieures en langue rare, doit soutenir son mémoire, raison pour laquelle elle se met en stand by sur internet, où elle gère un blog (mais aussi son Facebook et son Twitter, bref, vous voyez le genre ! 😉 ) . En attendant de travailler, elle vit chez sa génitrice, elle voit son géniteur de temps en temps, elle a une grand-mère d’en-haut et une autre d’en-bas. Un de ses passe-temps favoris est d’admirer la fissure dans le plafond de sa chambre. Quand elle n’a rien d’autre à faire. Puis, son diplôme en poche, Gaïa va chercher du travail. Quand on a un master, on doit pouvoir trouver un taf sympa. Enfin, du moins au pays des Bisounours. Parce qu’ici, dans la vraie vie, dans cette région d’Italie, toute sublime soit-elle, on prend ce qu’on trouve. Comme les copains. Même à Venise.

J’ai découvert ce roman par hasard en furetant chez Gibert Joseph. Il était là, posé au milieu des « wagons » éléphantesques de la rentrée littéraire. Une couverture bleue sur orange un peu flashy, un drôle de titre et un nom italien. (J’aime bien l’Italie, dont je trimballe quelques gènes en moi et dont la langue a le dessus sur l’espagnol, en moi aussi 🙂 ). La quatrième de couverture m’a fait penser que ce livre avait l’air fun. Puis je lis que Ginevra Lamberti est blogueuse. Une « copine » de la blogosphère, traduite, ce n’est pas tous les jours. Et c’est pas de la romance.  Pour qu’il ait traversé la frontière transalpine c’est que ça doit être du bon. Le Serpent à Plumes, en plus ! L’affaire était dans le sac :

Gaïa pose un regard décalé sur l’univers qui l’entoure. Ici on oublie l’image des gondoles vénitiennes à touristes pour voir l’envers du décor.
« Pour se rendre à Venise depuis mon village, il faut prendre un petit train, deux autorails en tôle qui carburent au gazole et qui atteignent en toutes saisons une température d’environ l’enfer sur terre. Une voix mécanique invite les passagers (au nombre de deux) à traverser les quais en utilisant le passage souterrain prévu à cet effet (lequel passage n’a jamais existé). »

Gaïa n’est pas un personnage de révoltée contre la société, mais elle note l’absurdité des choses, d’un monde de fous où les gens sont payés, et pas cher, pour faire un boulot débile, sous l’ordre d’une troupe de petits chefs qui les prennent pour des andouilles. La jeune femme trouve un premier emploi à temps partiel dans un centre d’appel. « Deux mois que je travaille au centre d’appel. A Mestre-tout-court, la canicule chauffe au rouge la gare qui à son tour chauffe à blanc le monde alentour et le monde alentour c’est nous. Même immobile, impossible de respirer. Je ne sors plus, je ne vois plus personne, je ne rentre plus guère dans ma vallée. (…). Le mois dernier, je suis allée toucher mon premier chèque, trois cent vingt-quatre euros, soit vingt-quatre euros de plus que mon loyer. J’ai un contrat de vingt heures par semaine et malgré cela les contours de mon existence me semblent de plus en plus flous. »
Tout ça quand on a fait des études de langue rare en tadjik, une langue « née de la rencontre du persan et du russe ».
Ce roman est parcouru d’un humour corrosif, on se surprend souvent à sourire. Ginevra Lamberti joue avec les mots, les mots qui sont des balles qui rebondissent sous sa plume pour faire ressortir l’absurdité des choses. « Ma mission à l’hypermarché consiste à sourire aux passants et à les convaincre que prendre notre carte de fidélité est ce que la vie peut leur offrir de mieux, d’autant qu’ils peuvent recevoir un carnet en cadeau. L’idée générale veut que les gens souhaitent plus que tout avoir un cadeau. »
« Aujourd’hui, je me suis levée, j’ai ouvert la porte et je pense qu’il est clair maintenant pour vous que dehors ce n’est pas Manathan mais la vallée où je vis. »

Gaïa est hypocondriaque et fait des crises de panique.  On peut comprendre pourquoi. Elle se cherche une place dans le monde entre grand-mère d’en haut, d’en bas, géniteur et génitrice sa vallée et Venise. Elle semble dire : « Et moi, où suis-je? »

Il est clair en tout cas que Ginevra Lamberti est une plume à suivre, un vrai talent qui offre un premier roman original et vraiment différent pour raconter une jeunesse italienne qui tente de s’adapter à un monde du travail (et un monde tout court) devenu absurde, mais n’en pense pas moins. Une pépite de la rentrée littéraire.

#rentreelittéraire2017

 

 

 

 

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Book Haul (2)

Je n’ai presque rien lu de ce que j’ai présenté dans le premier book haul parce que finalement, en été, il est difficile de partir en vacances pour un road trip et de lire en même temps, surtout quand les vacances sont courtes. N’empêche que ce n’est pas une raison pour déprimer et ne pas succomber aux tentations, nombreuses de septembre…
Si j’ai déjà lu et chroniqué une bonne partie des livres de la rentrée littéraire que je vous ai présentés, comme je l’ai déjà dit, il y a toujours des trouvailles qui s’immiscent dans votre programme initial (et qui fait que finalement, votre programme tant de lecture  que d’écriture de chroniques bloguesques est ruiné d’avance et prend rapidement plusieurs mois voire plusieurs années de retard…)

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Septembre, encore plus que les autres mois de l’année (avec janvier) est fatidique, surtout quand dans les librairies-bouquineries, vous tombez sur de bonnes « occaz » (et je vous épargne l’état de ma liseuse qui tourne aussi à fond).

En pleine rechute en nothombmania, il me manquait La nostalgie heureuse, trouvée gratis ou presque…

Nulle part sur la terre de Michael Farris Smith, traduit par Pierre Demarty (éditions Sonatine) : un thriller qui se passe en Louisiane et qui a comme thème les oubliés du rêve américain ; mon deuxième choix pour le match de la rentrée littéraire organisée par Price Minister où finalement j’ai eu mon premier mais j’avais de toute façon l’intention de lire celui-ci également… Je suis effectivement l’une des heureuses gagnantes pour la participation au match de la rentrée littéraire PMR et mon choix premier se portait sur HillBilly Elégie de J. D. Vance (traduit par Vincent Raynaud), aux éditions Globe, qui parle également des laissés pour compte de l’Amérique profonde (en regard avec les dernières élections américaines, ce qui ne pouvait que m’intéresser) : j’en reparle bientôt donc, j’attends de recevoir le livre.

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Je veux lire depuis quelques temps Vernon Subutex de Virginie Despentes, après avoir lu une interview de l’auteure dans Les Inrocks. La sortie version poche des deux premiers tomes est parfait pour tenter l’expérience.
Je continue également ma saga écossaise fun des « chroniques d’Edimbourg » d’Alexander McCall Smith, avec le tome 4 et 5 : L’insoutenable légèreté des scones (traduit par Nadège de Peganow (comment résister à un scone, d’abord ? 🙂 ) et Le monde selon Bertie (traduit par Elizabeth Kern) : une bonne série pure détente, parfait pour les fans de l’Ecosse, comme moi.

Une vraie trouvaille à présent : Avant tout, se poser les bonnes questions de Ginevra Lamberti (traduit par Irène Rondanini et Pierre Bisiou), éditions du Serpent à Plumes: Ginevra est blogueuse, indexelle vit à Venise, elle est italienne et, pour avoir commencé à lire son bouquin, je peux d’ores et déjà dire que c’est un vrai talent (et pas un piston !). Elle raconte l’histoire de Gaïa qui habite une sublime vallée italienne pas très loin de Venise, termine ses études et cherche du boulot. C’est bourré d’humour, sarcastique et ça sort de l’ordinaire. Un regard sur l’Italie contemporaine. J’en reparle bientôt.

Autre trouvaille grâce à un article sur Internet : Connemara Black de Gérard Coquet, aux éditions Jigal : je suis toujours curieuse des romans irlandais écrit par des Français. Ici un polar sur fond de reste d’IRA. Affaire à suivre.

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Enfin, une BD sauvée d’un rebut de bibliothèque (il y a parfois de mauvais désherbage dans les biblis !) . Raymond Briggs raconte et dessine la vie de ses parents, Ethel & Ernest, de 1928 à 1971 (traduit par Alice Marchand). Une traversée du siècle, ou presque, en Angleterre.  C’est émouvant, tendre, drôle, sans filtres, au-delà de l’histoire d’amour de ces deux-là, sans doute parce que chacun de nous  peut y puiser des éléments de sa propre histoire familiale à travers le temps. La guerre. L’apparition de la lessiveuse, de la télévision, du téléphone. Mes arrière grand-parents et grand-parents s’y seraient reconnus et finalement c’est grâce à eux que j’ai été attirée par cette BD. Un film d’animation en a été adapté, pas sorti en France (dommage !), mais je ne désespère pas de visionner la version british.

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Enfin, je suis en train de vous préparer un billet pour l’exposition  » Gauguin – L’alchimiste » au Grand Palais du 11 octobre au 22 janvier 2018. Je suis en plein, dedans, grâce aux éditions de la Table Ronde qui rééditent un récit de l’artiste, Avant et après ainsi qu’une autobiographie imaginaire mais non fantaisiste, écrite par Jean-Marie Dallet : Je, Gauguin, dont je viens de terminer la lecture : j’ai encore appris beaucoup de choses. Lectures parfaites pour se préparer à l’exposition (sortie le 5 octobre). J’en reparle bientôt aussi.21462766_1725145344194319_3715892391985305373_n

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Les mystères de Saint-Exupéry : enquête littéraire – Jean-Claude Perrier

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Dans la mémoire collective, Antoine de Saint-Exupéry est l’auteur de l’inoubliable Petit Prince, dont la disparition prématurée engendra la légende. Un écrivain devenu mythique.
Jean-Claude Perrier propose ici une enquête littéraire sur l’homme, l’écrivain, le poète, le dessinateur, le pilote, le fou d’aviation…. Je ne connaissais que peu de chose sur « Saint-Ex » et je n’ai lu, comme la plupart, que Le Petit Prince. Je savais que cet écrivain avait mystérieusement disparu lors d’un vol de reconnaissance, (évidemment!) et qu’il y a quelques années, on a retrouvé une épave au large de Marseille, dont tout concorde à dire qu’il s’agit bien de l’avion de l’homme de lettres. Mais à part cela, l’homme qui se cache derrière la figure publique de Saint-Exypéry m’était quasiment inconnu.

Un livre qui se lit comme un roman, une mosaïque qui cherche à dessiner le portrait le plus complet et le plus juste de l’homme, s’efforçant d’effacer les mystifications qui entourent Saint-Exupéry. Jean-Claude Perrier, journaliste littéraire,  a rencontré la famille de l’aviateur-écrivain, notamment Olivier d’Agay, le petit-neveu de Saint Ex, directeur de la Succession Saint-Exupéry-d’Agay. Tout commença par un hors-série du Figaro en 2004, puis un feuilleton littéraire pour Le Figaro Littéraire, en 2007. Un climat de confiance s’établit entre Olivier D’Agay et Jean-Claude Perrier, la curiosité du journaliste s’aiguise encore un peu plus, l’enthousiasme que manifestent les lecteurs du feuilleton pour Saint-Exupéry, soixante-cinq ans après sa mort, décident Jean-Claude Perrier à approfondir l’enquête.
« Le paradoxe, chez Saint-Exupéry, c’est qu’il est aussi illustre que mystérieux. Mais la chance des chercheurs, c’est que de nouvelles pièces du puzzle sortent régulièrement du secret. Parfois de façon miraculeuse. J’ai tenté de les assembler ici, comme un archéologue reconstituant une mosaïque antique. »

Je vous le dit tout de suite : ce livre m’a totalement passionnée, déconnectée de mon quotidien : dès que je l’ai ouvert, j’ai oublié tout ce qui m’entourait : là pour personne ! Ce livre a même fait visiter un terminus de métro de la RATP  🙂  (Etre lectrice plongée corps et âme dans son livre est un vrai danger au quotidien !)

Je ne vais pas tout vous raconter mais Antoine de Saint-Exupéry était un homme à femmes. Il s’est marié à Consuelo mais il la trompa d’innombrables fois et lui rendit la pareille, un couple un mal assorti, c’est ce qu’on lit entre les lignes. Pourtant, Saint-Ex était l’homme d’un seul amour : le premier ! A savoir, « Lou », alias Louise de Vilmorin, oui, celle qui est devenue écrivain. Même s’ils avaient rompu leurs fiançailles, s’étaient mariés chacun de leur côté, il restera toujours un ami amoureux de cette aristocrate. Il va lui dédier des lettres et des poèmes. Parce que Saint-Exupéry a débuté en écriture d’abord comme poète, avant de s’essayer à la prose en 1923. On le sait, il sera aussi dessinateur, aviateur, voyageur, cinéaste…

L’aviation, l’autre amour dans la vie de Saint Ex: une passion qui l’anime depuis toujours. Ma surprise de lire qu’il a survécu à de multiples crashs !
Saint-Ex s’est également essayé au cinéma mais sans succès. Cet épisode de sa vie vous fera côtoyer, avec lui, Jean Renoir dans un bateau en partance pour New York. Jean Renoir qui fera tout pour adapter Terre des hommes, mais les vicissitudes du monde du cinéma l’obligeront à renoncer. Il n’en demeure pas moins que cette adaptation à l’écran aurait été une des meilleures de sa vie.
Vous avez aussi rendez-vous avec Paul Claudel ! Une amitié exemplaire s’est nouée entre les deux hommes, malgré leurs idées politiques divergentes (Saint-Exupéry est farouchement anti-gaulliste) : leur passion commune pour l’aviation les réunit. Cette rencontre semble décisive pour la naissance du personnage du Petit Prince, puisque Saint-Exupéry s’amusait à fabriquer des avions en papier à une petite fille (qui n’est autre que la soeur du petit-fils de Paul Claudel) : cette petite fille et Antoine lâchaient ces avions en papier depuis l’Empire Stade Building. Celle qui préfèrera même évoquer avec Jean-Claude Perrier Saint-Exupéry que son illustre grand-père !  A la même époque, dans son exil forcé et mal vécu, l’aviateur gribouillait un certain petit personnage et racontait à Marie Sygne,  cette petite fille, des histoires…

Je ne peux pas tout raconter, il faut bien que je laisse un peu de mystère mais c’est un livre absolument passionnant ! Je suis allée de surprise en surprise et il reste encore des énigmes sur cet écrivain hors norme, passionné, au grand coeur, au caractère trempé, mais doté d’un humanisme qui force le respect.

Un bel hommage à Saint-Exupéry. Pour mémoire,  Le Petit Prince, publié posthume en 1946 en France, s’est vendu à 130 millions d’exemplaires, a été traduit dans 210 langues : « Un phénomène sans équivalent » !
On aurait tellement aimé que son auteur, qui n’a pas toujours vécu dans l’opulence, le sache ! « Sa disparition a laissé ouvert un vaste champ des possibles ». « Ses livres invitent au voyage, au partage, à la découverte d’un monde qu’il a passionnément aimé. Et qui n’était pas celui que l’on nomme « civilisé » ou « moderne » La lecture du Petit Prince ou de Citadelle, incite le lecteur à se questionner et réveille le meilleur en chacun d’entre nous : l’inquiétude, voir l’indignation. Derrière les apparences, il y a, chez cet homme, du rebelle. » De quoi donner envie de se plonger dans ses textes ! 🙂

Les Mystères de Saint-Exupéry a été publié en 2009 chez Stock. Il vient de sortir au format poche, aux Editions de la Table Ronde, dans une version actualisée, dans la jolie collection multicolore « La petite Vermillon », illustré ici pour la couverture, par Félix Demargne.
Ce livre a obtenu le Prix Louis-Barthou 2010 de l’Académie française.

Merci aux Editions de la Table Ronde de m’avoir permis de choisir ce livre.

#rentreelittéraire2017

 

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Killarney Blues – Colin O’Sullivan

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Traduit par Ludivine Bouton-Kelly

Bernard est jarvey dans la petite ville de Killarney, en Irlande, dans le comté du Kerry. Si vous connaissez Killarney, vous avez sûrement rencontré ces conducteurs de calèche qui promènent toute la journée les nombreux touristes. Pourtant Bernard est mis au ban de la bourgade : il est considéré un peu comme l’idiot du village. On découvre qu’il aurait peut-être une forme d’autisme Asperger (mais cela reste une supposition). Cet homme a une passion : le blues. Dès qu’il peut, il gratte sa guitare et chante (mais chez lui). Il est incollable sur tous les bluesmen américains. Une passion que lui a transmise son père, décédé. Bernard est amoureux depuis son adolescence de Marian, à qui il envoie régulièrement des cassettes de ses enregistrements.

Quand s’ouvre le récit, Bernard se fait rosser par des hommes, à la sortie d’un pub. On ne sait pas pourquoi. Des coups de poings, des coups de pieds. Ils le laissent à demi-inconscients. Bernard a peur : moins de se prendre encore une nouvelle raclée que de perdre l’audition : allongé sur le sol, encore sonné, sa préoccupation est de savoir s’il entend encore. Ouf ! Ce ne sera pas encore pour cette fois qu’il s’arrêtera de jouer du blues : hormis une dent en moins et des contusions, ses doigts et ses oreilles ont réchappé du massacre. D’emblée, on comprend que Bernard est un homme particulier et passionné.
Nous faisons la connaissance de Marian, et de ses deux copines avec qui elle fait régulièrement du shopping le samedi. Leur « QG » est un café de Killarney. Marian se fait charrier par Mags et Cathy à propos de l’obsession que Bernard nourrit pour elle. Cependant, Marian a du répondant, et même si Bernard l’indiffère, elle n’hésite pas à balancer à ses amies, trentenaires qui se comportent comme des ados, la petitesse de leur vie : « Honnêtement, les chansons sont assez pourries. Mais c’est bien d’avoir un hobby. C’est mieux que vous deux. Qui passez votre temps à faire du shopping. Et qui dépensez l’argent que vous avez durement gagné. » Et bim, dans les dents ! 🙂
Nous faisons également la rencontre de Jack Moriaty, un mec qui se la joue gros dur, footballeur au club de la ville quand il ne travaille pas au garage. Un ami d’enfance de Bernard. A présent, il considère le jarvey comme un boulet qui le saoule dès qu’il vient entamer la conversation avec lui au pub. Il fait tout pour l’éviter. Il n’aime pas qu’on le voit avec lui, sa « réputation » pourrait en prendre un coup. D’emblée, on déteste ce Jack-le-macho-qui-roule-des-mécaniques. On le déteste encore plus quand on apprend qu’il sort simultanément avec Mags et Cathy. Ces deux filles apparaissent de plus en plus comme deux bécasses superficielles. On va s’en prendre plein la face, à leur instar.

Le premier roman noir de l’Irlandais Colin O’Sullivan, qui est un acteur de théâtre converti à l’écriture. Il vit actuellement au Japon (un autre pays qui me fascine) où il enseigne l’anglais.  Un livre de la rentrée littéraire dont on ne voit pas la pub sur les réseaux sociaux, et encore moins de chroniques sur les blogs et c’est vraiment dommage. Il sort le 21 septembre, me semble-t-il mais c’est silence radio. Je l’ai acheté en version électronique et je ne sais pour quelle raison, il m’était immédiatement disponible à la lecture sous ce format.

Je lui ai trouvé un petit défaut tout de même qui est la répétition de certains éléments au cours du récit, un peu comme si c’était pour combler un vide. Mais à par cela, c’est vraiment un roman noir qu’on ne peut plus lâcher une fois entamé !

Collin O’Sullivan aborde quelques thématiques de l’Irlande contemporaine, notamment la condition féminine : en Irlande, une femme qui n’est pas mariée à 30 ans est presque une anomalie. Société machiste, c’est hélas une vérité. Ainsi beaucoup de ces Irlandaises n’ont qu’une obsession : se trouver un mec, le faire tomber de son arbre pour le mettre dans le nid etc., comme on dit. Le but de leur vie. Les personnages de Cathy et Mags en sont emblématiques. Deux gourdes dont l’auteur semble se moquer. Je dirai même qu’il les accable!  Elles sont capables de faire l’abstraction de la maltraitance que peut avoir envers elles ce Jack Moriaty et même bien pire (mais je ne vous dis pas pourquoi pour ne pas spoiler l’histoire). Quand elles se rendent compte de leur erreur, c’est trop tard. Le machisme, l’amour, l’amitié et d’autres thèmes plus noirs que je ne révèle pas volontairement sont abordés dans ce roman.

Les personnages gagnent en profondeur au fil du récit, on découvre leur histoire personnelle, leur héritage, qui, si certains l’ignorent, s’apparentent à l’âme du blues : « Le blues parle de la souffrance. Et les Irlandais en connaissent un rayon là-dessus. » Pour Bernard, comme pour son père, « le blues lui parlait, c’étaient des chants crus et grossiers, ils sortaient du plus profonds des puits, tout au fond, là où il faisait si noir qu’on n’y voyait rien ».

La souffrance, le tourment, est bien le fil ténu entre les personnages. C’est un roman noir, effectivement, mais aussi une histoire d’amour. Un droit à la différence. Un roman mélancolique mais dont l’humour n’est pas absent. Tous les fans de l’Irlande connaissent la propension des Irlandais à se moquer d’eux-mêmes, ce roman n’y échappe pas. 🙂
Une plume au diapason du blues, avec une touche irlandaise en plus. Je suis passée du sourire aux presque larmes. On s’attache même à Ninny, la jument de Bernard en bout de course, au nom ridicule.  J’ai aimé la fin de cette histoire. Après la tempête, il y a le soleil. Une belle humanité dans la plume de cet auteur. A découvrir !

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Killarney et l’un de ses lacs qui font la réputation de la région
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Un jarvey, personnage emblématique de Killarney (C)

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Frappe-toi le coeur – Amélie Nothomb

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Cela commence comme un conte (comme souvent dans les romans d’Amélie Nothomb) : Marie « se savait jolie ». « Grande et bien faite, le visage éclairé de blondeur, elle ne laissait pas indifférent »« Elle étudiait le secrétariat »  parce qu’il « fallait bien étudier quelque chose ». Elle n’habite pas Paris mais « une ville assez éloignée de la capitale pour ne pas lui servir de banlieue ». Nous sommes en 1971. Elle « avait 19 ans, son heure était venue. Une existence formidable l’attendait ». « Elle trouvait grisant d’attirer les regards, d’être jalousée des autres filles ». « Quand Marie voyait les filles la regarder avec cette envie douloureuse, elle jouissait de leur supplice au point d’en avoir la bouche sèche. »  Une petite princesse d’emblée antipathique, mais qui, grâce à son physique, séduit le plus beau garçon de la ville (et peut-être aussi le plus couillon !) Un scenario digne d’un film à succès dont elle serait l’héroïne. Marie nage en plein délire égocentré pendant qu’Olivier, son amoureux transi, prend ses frémissements pour une marque d’amour. Pourtant, un grain de sable vient bouleverser le scenario de la donzelle. Enfin, disons qu’en guise de grain de sable, c’est un plutôt une « graine » ! Mariage avec Olivier précipité.  Adieu faste du mariage du siècle !  Marie accouche de Diane, toute mignonne, toute brune comme son papa qui s’écrie : « Tu es la plus belle petite fille que j’aie vue de toute ma vie ! » Le début de la fin : Marie devient jalouse de Diane, qui lui vole la vedette.
D’ailleurs Marie passe assez rapidement en arrière-plan dans le roman, qui fait la part belle à Diane. Un  petit ange brun intelligent, qui comprend très tôt l’ampleur des dégâts : « Mon explication de l’univers s’écroule. (…) . Maman, j’ai essayé de comprendre ta jalousie, et en guise de gratitude, tu ouvres devant moi le gouffre dans lequel tu es tombée, à croire que tu cherches à m’y faire chuter, mais tu n’y réussiras pas, maman, je refuse de devenir comme toi ».

On suit la vie de l’enfant au coeur lacéré. Un coeur en miettes qui la fera s’engager en médecine : Diane aspire à être cardiologue !  Pour soigner tous les coeurs malades. Ce qu’elle ne sait pas c’est que sa vie va croiser la route de quelqu’un encore plus monstrueux que sa mère.

J’ai lu parfois que ce roman était un roman sur la jalousie. Certes, mais c’est un peu réducteur. C’est aussi le mépris dans toutes ses dimensions qui est au coeur de l’intrigue. Diane va se méprendre. Et c’est pire que tout le reste. Elle va croiser le mépris personnifié sous les traits de quelqu’un qui aurait pu être son double ou sa mère – il est d’ailleurs amusant de relever que l’un des prénoms envisagé par Marie pour son bébé était à l’origine Olivia ; son père refuse car belle comme elle est, pour lui, l’évidence du prénom était Diane.

Diane va tout donner (et même plus) à quelqu’un qu’elle prend pour une amie. En guise de récompense pour sa générosité sans calcul, l’attend « une déception abyssale ».  Le monstre va se servir d’elle pour atteindre son but, la vider de sa substance (intellectuelle mais aussi physique puisqu’elle ne mange plus pour se consacrer entièrement à sa tache), pour ensuite la jeter avec mépris. Ce personnage m’a fait penser à une sorte de mante religieuse qui au lieu de tuer son « mâle », anéantirait ses amies et ses enfants (d’ailleurs son mari relève du zombie autiste…). Ce personnage est pire que sa mère (déjà pas piqué des hannetons!) car il est calculateur : « cette femme méprisait par nature. C’était une personne méprisante, elle cherchait des objets de mépris et en trouvait facilement : les naïfs, les malades et jusqu’à sa propre fille ». Une tromperie à l’état pur. Une monumentale arnaque. Quelqu’un qui connaît mal le précepte de Chateaubriand : « Soyez économe de votre mépris, il y a beaucoup de nécessiteux ». Attention au retour de bâton ! « Il apparaissait maintenant que le mépris était pire que la haine. Celle-ci est proche de l’amour quand le mépris lui est étranger ».

Un roman qui explore aussi l’amour filial, l’enfance brisée et ses conséquences, la trahison, les relations malsaines, l’amitié bafouée. Avec pertinence et originalité. Un conte acide,  « tout en nerfs », selon Amélie Nothomb – c’est clair ! 😄

J’apprécie Amélie Nothomb depuis ses débuts, alors que j’étais ado, je n’ai pourtant pas aimé tous ses romans, mais celui-ci est sans doute l’un de ses meilleurs (avec Pétronille, pour ne citer que le plus récent que j’ai aimé, mais il y en a beaucoup d’autres !)
Auteure critiquée et sans doute jalousée, elle n’en est pas moins populaire : j’ai testé moi-même la file d’attente de plus de 3h à la librairie Albin-Michel il y a quelques jours. Je suis arrivée là-dedans en novice : il faut de bonnes jambes ! Merci à l’éditeur pour la gougère et la boisson 🙂 C’était sympa de discuter un peu avec les autres lecteurs, même si j’ai du mal à comprendre certaines choses, tout de même. Mais bon, chacun son kif ! Pour moi Amélie Nothomb reste un écrivain que j’apprécie, comme beaucoup d’autres. Mais ça s’arrête là. Je ne me verrais pas lui écrire ou lui raconter ma vie en dédicace. Question de caractère, sans doute – j’arrive déjà à peine à dire 3 mots sans bafouiller ni virer à l’écarlate 🙂 . Je sais qu’elle prend extrêmement soin de ses lecteurs, ceci explique sans doute cela.  En tout cas, son succès est mérité et ça fait 25 ans que ça dure !

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