"Partout des livres. Sur les étagères et sur le petit espace au-dessus des rangées de livres, et par terre, sous les chaises, des livres que j'ai lus, des livres que je n'ai pas lus…" (Edna O'Brien – Fille de la campagne)
Desmilliersdelunes est la suite de Jourssansfin, mais on peut lire ce roman sans l’autre. Même si je vous conseille de lire les deux pour saisir cette fresque historique, sociale et familiale dans son ensemble.
Dans ce deuxième opus, nous sommes encore aux États-unis, mais après la guerre de Sécession cette fois. A Paris, petite ville du Tennessee. On retrouve Winona, jeune indienne lakota, adoptée par le couple hors norme que forment John Cole et Thomas McNulty. Sebastian Barry indique à la fin de l’ouvrage qu’il s’est inspiré, entre autres, de IndianBoyhood de A. Eastam – je ne connais pas.
La guerre est donc finie. L’esclavage est aboli. La petite famille vit dans la ferme de Lige Magan, avec deux esclaves affranchis, Tennyson Bouguereau et Rosalee. Ils cultivent tranquillement du tabac, même si joindre les deux bouts n’a rien d’évident. Winona a bien grandi depuis des Jourssansfin. C’est une ado de dix-sept ans. C’est elle qui raconte l’histoire : ce qu’est être indien, et plus précisément indienne, dans ce sud des États-unis aux mentalités encore bien étriquées. La guerre est finie sur le papier, mais dans les faits certains cherchent encore à en découdre. Ou du moins considèrent que les Indiens et les Noirs ne sont pas des êtres humains. Winona est consciente de la manière abominable dont les Blancs traitent les gens comme elle. Un jour, il lui arrive malheur. Un certain Jas Jonski la trouve à son goût. Sauf que bon, le consentement mutuel, c’est pas vraiment son truc. Winona met du temps à se rendre compte de ce qui lui est arrivé. Elle met du temps à arriver à en parler. Et puis, il arrive aussi malheur à Tennyson.
C’est une très belle fresque historique et sociale. L’histoire est émouvante. On se révolte de cette mentalité de culs terreux qui sévit encore dans ce sud étasunien encaissant mal la défaite. Heureusement, quelques personnages sauvent la mise, comme l’avocat Briscoe, ami de la famille. Il le paie chèrement mais ne baisse pas les armes.
Néanmoins, je suis restée un peu en surface, je n’ai pas réussi à plonger totalement dans l’histoire, sans doute à cause de quelques digressions. Seule la fin m’a rattrapée au vol. J’en suis la première étonnée car j’adore la prose de Barry. Certains de ses livres comme Unlonglongchemin et Letestamentcaché font partie de mon Panthéon littéraire. Vivement le prochain. Je me demande de quoi ça va parler !
J’ai lu 2,5 kilos de littérature irlandaise depuis début septembre !😁
Leslanceursdefeu est le premier roman traduit en français de Jan Carson, autrice d’Irlande du Nord. Elle a récolté, grâce à ce livre, le Prix de littérature européenne pour l’Irlande en 2019. J’ai lu pas mal d’auteurs nord-irlandais – Colin Bateman, Stuart Neville, Adrian McKinty, Maggie O’Farrell, Robert McLiam Wilson, Sam Millar, et je vais en oublier !😊 Mais celui-ci est sans doute le plus singulier que j’aie lu depuis longtemps ou plutôt le deuxième en quelques mois, avec Milkman d’Anna Burns. Je vous annonce tout de suite la couleur : c’est un gros coup de coeur pour l’imagination incroyable de l’autrice.
Jan Carson vous emmène passer l’été à Belfast, 3 mois, de juin à août 2014, sous une chaleur torride. Dès juin, la préparation des parades orangistes mettent les deux communautés de la ville sur des charbons ardents, pour des raisons bien évidemment diamétralement opposées. Cette année, c’est encore plus particulier que d’habitude avec des brasiers qui vont encore plus chauffer l’ambiance ! Qui allumera le plus haut brasier ? Une vidéo anonyme sur internet d’un mystérieux Lanceur de feu appelle à la rébellion en allumant de gigantesques incendies. La police, les pompiers et les médias sont rapidement sur les dents, la peur se propage. Mais, au milieu de tout ce bordel surréaliste, on découvre quelque chose d’encore plus bizarre. En observant de plus près deux hommes.
Sammy, le papa protestant pense savoir qui est l’incendiaire anonyme. Jonathan jeune médecin de la communauté catholique, reçoit l’appel d’une femme en détresse aux urgences de la ville. Tout oppose ces deux hommes. Du moins au début. Sam est un ancien paramilitaire. Marié. Déjà père de plusieurs enfants. Jonathan est célibataire, timide, mal dans sa peau pour ne pas dire dépressif. L’appel au secours de cette femme va bouleverser sa vie à jamais. Il devient lui aussi papa d’une petite Sophie, à la peau si diaphane, si parfaite et aux cheveux si noirs et brillants qu’on a l’impression qu’ils sont toujours mouillés. Il devient pour être exacte, papa célibataire puisque la maman de Sophie disparaît comme elle est apparue. Jonathan se rend tout de suite compte que ce qui lui est arrivé est étrange, que cette femme est étrange, que leur fille est une enfant qui peut devenir un danger pour les autres. De son côté, Sammy se ronge les sangs pour les mêmes raisons, qu’un de ses enfants fasse du mal. Il finit par aller consulter…
Et c’est là que les deux hommes que tout oppose vont se rapprocher. Deux papas dépassés par leur progéniture qu’ils aiment plus que tout mais qu’ils veulent empêcher de nuire pour protéger les autres, la population de cette ville qui panse encore ses plaies ouvertes après 30 ans de guerre civile. A l’instar de Jonathan, on va se rendre compte que Belfast-Est est peuplée d’un certain nombre d’enfants particuliers, qui souffrent, appelés les Enfants Infortunés. Ce sont des enfants différents. Comme Sophie. Mais chacun a sa particularité. Je ne peux pas en dire davantage pour ne pas casser la magie !
Je crois que l’autrice utilise ce qu’elle appelle le « réalisme magique » pour évoquer de manière métaphorique la particularité de la ville de Belfast, où tout le monde se côtoie sans se connaître, où la peur engendre une ambiance dingue, où le feu peut rapidement renaître de ses cendres à la moindre étincelle. Où la peur fait finalement toujours présager le pire.
Jan Carson écrit un roman hypnotique. Elle vous chope et ne vous lâche pas, redoutable jusqu’à la dernière ligne. La fin est une effroyable épreuve !
J’ai refermé ce livre il y a une semaine et il me hante toujours. Coup de coeur, je l’ai déjà dit, mais je le répète ! Ce n’est pas tous les jours qu’on lit une histoire pareille ! Vivement les prochaines traductions !
« Chaque fois que je ferme les yeux, je vois ta bouche qui me sourit. Parfois tu as un visage. Parfois tu n’es qu’une bouche qui flotte du haut en bas de l’escalier ou qui plane au-dessus de la cuisine. Tu es le Chat du Cheshire sans les dents. Ta bouche a tellement de nuances de rose, rouge et rouge rosé. Tu ressembles à la devanture d’un boucher. »
J’ai dévoré à peu près tous les romans jeunesse de John Boyne et tous les autres par ordre chronologique. Tous aimés. Alors j’étais trop heureuse de me lancer dans cette nouvelle lecture. Mouais, mais rien de pire qu’un amour déçu, non ?😉 Je suis tombée de mon placard assez rudement et très agacée par cette trahison littéraire !
Le pitch : le jeune Maurice Swift travaille dans un hôtel de Berlin. Il y rencontre un écrivain célébrissime, Erich Ackermann. Ce dernier, lui, le remarque pour sa beauté. Le rêve de Maurice est de devenir un écrivain célèbre. Erich est amoureux et pense arriver à ses fins en racontant sa vie au jeune Maurice. Or, il lui révèle un secret, une chose très grave commise pendant la Seconde Guerre mondiale, qu’il n’a jamais évoquée avec personne. Malheureusement cette histoire ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Maurice en fait le sujet de son premier roman, qui provoque un scandale à l’endroit d’Erich. Celui-ci est répudié par ses pairs, les éditeurs, les lecteurs et, tout à l’inverse, Maurice est porté aux nues. Le lascar devient le roi de la manipulation et des coeurs brisés. Il se sert des hommes haut placés – et amoureux – puis les jette comme de vieilles chaussettes. Les années passent, et c’est la Page Blanche : plus rien ne sort de la plume de Maurice. Son dernier roman s’est moyennement vendu, trop médiocre. Entre temps, Maurice s’est marié à Edith, qui enseigne l’écriture à l’université, tout en étant elle-même écrivain à succès. Son dernier roman est presque prêt.
Attention SPOILER : devinez ce que fait Maurice ! Il lui pique son histoire !! Encore. Et comme si cela ne suffirait pas… un accident dans l’escalier, provoquant un coma, pendant de longues semaines à l’hôpital. Devinez qui débranche le tuyau qui maintient Edith en vie ? Déjà là, je commençais à trouver ça abracadabrant !! Les années passent encore. Maurice devient père grâce à une mère porteuse. 🤨 Puis, son fils découvre la vérité sur Maurice et pensait qu’Edith était sa mère. Asmathique, il fait une crise qui finit par le tuer parce que son père lui enlève sa ventoline (à moins qu’il ne l’étouffe avec un oreiller ?!). Bref, too tooooo much incredible !!!
J’ai failli abandonner à mi-parcours ce pavé de plus de 500 pages. Mais je voulais aller au bout de mes 8,70€ et être sûre jusqu’au bout que ce roman était vraiment un nanar. A vrai dire, j’ai bien fait : la dernière partie de l’histoire sauve – un peu – la mise, le labeur du lecteur qui hallucine devant une plume si bâclée, pour ne pas dire grossière voire vulgaire, pétrie des scènes de sexe bien cradement détaillées, qui ne servent en rien la narration et de péripéties plus incroyables les unes que les autres mais également cousues de fils blancs car j’ai deviné une partie de la fin. Ça, c’est du John Boyne ???? Je ne l’ai pas reconnu. Je me suis demandé s’il n’avait pas fait écrire l’histoire par quelqu’un d’autre !
Bref, le personnage principal est un abominable bonhomme qui ment, vole, tue, n’a aucun sentiment pour personne, est incapable de créer ses propres histoires parce qu’il n’a pas vécu, et parce qu’il manque cruellement de talent. La fin renverse la situation car il lui arrive quelques bricoles, l’arroseur arrosé, démasqué, jugé… La toute fin m’a amusée. Mais bien bien bien trop trop trop taaard !
Je me suis beaucoup ennuyée, j’ai ramé pour terminer cette histoire creuse. John Boyne a de l’imagination pour les rebondissements, mais là, ça sonne toc. J’ai autant détesté ce roman que Lesfureursinvisiblesducoeur avaient été un sacré coup de coeur. Alors je suis fâchée après John Boyne ! J’hésiterais sûrement avant de lire Iln’estpireaveugle sorti cette année. J’ai envie de lui dire de ralentir la production pour faire mieux !
Et puis, le titre français est assez tarte, je trouve ! Titre VO : Aladdertothesky.
« Mais finalement, il avait apprit à maîtriser les règles du jeu et utilisa ces garçons uniquement pour le sexe, sans rien leur donner en retour (…) ».
Quatrième roman que je lis de Sorj Chalandon que je connais surtout pour son passé « irlandais » ou du moins en lien avec l’Irlande, mais aussi Lequatrième mur qui se passe au Liban. Des romans autobiographiques très émouvants qui vous retournent. Je n’avais encore rien lu sur la famille de l’auteur. J’en avais juste entendu parler à la sortie de Professiondupère . J’ai profité de la présence de Sorj au Livre sur la Place à Nancy pour acheter Enfantdesalaud (que je voulais lire de toute façon). L’occasion faisant le larron, pour le coup je suis aussi allée le faire dédicacer (ce que je fais rarement parce que tout simplement je ne sais jamais trop quoi raconter à un auteur, je me dis que ça l’embête, je suis impressionnée etc.). Mais Sorj Chalandon a vraiment l’air d’aimer rencontrer ses lecteurs.
J’ai terminé Enfantdesalaud (toujours en lice pour le Goncourt après la deuxième sélection ) il y a quelques semaines. Il m’a fallu le temps de digérer mon émotion, si je puis dire.
Alors qu’il a dix ans, le narrateur apprend par son grand-père qu’il est un enfant de salaud. Le père de son propre père, lui balance un jour de colère inexpliquée : « –…Tonpèrependantlaguerre, ilétaitdumauvaiscôté. (…)Tonpère, jel’aimêmevuhabilléenAllemandplaceBellecour… » Tout cela va hanter l’esprit du narrateur. Devenu journaliste, couvrant le procès Klaus Barbie en 1987, auquel son père lui a demandé d’assister également, il va scruter cet homme, tenter de faire le clair, non pas pour sa collaboration, mais sur le fait de lui avoir menti, caché la vérité.
En effet, le narrateur mène sa propre enquête aux archives départementales du Nord et a découvert que son père, qui se pense un héros, de tous les bords, auteur d’exploits, tour à tour résistant, collabo, Allemand, etc., a, en réalité écopé d’une peine de prison d’un an et de cinq ans de dégradation nationale. S’il a étourdi son entourage de faits et de dates, il a surtout menti. Mais pourquoi ? C’est une quête vers la vérité que tente le narrateur. Une confrontation.
Nous assistons à un double procès. Celui de l’Histoire, du chef de la Gestapo en France, le nazi Klaus Barbie qui a ordonné l’arrestation et la déportation de milliers de juifs, entre autres, dont 44 enfants et 7 adultes de Maison d’Izieu, une colonie de vacances qui était alors un havre de paix au coeur du Vercors, avant de devenir le maillon fort d’une filière de sauvetage. Le sous-préfet pensait qu’ici ils seraient en paix. Tout a volé en éclat le 6 juillet 1944. Tous embarqués, conduits à la prison Montluc à Lyon avant d’être déportés grâce aux services de la RATP et de la SNCF ! N’est-ce pas merveilleux comme piqûre de rappel sur le rôle de ces entreprises (toujours de merde) pendant ces années de guerre !? Je faisais des bonds de colère sur mon canapé ! Vraiment des pourris jusqu’à l’os. 😦
Nous assistons au jugement de l’ignoble Barbie et son petit sourire en coin, qui finit par refuser d’assister à son procès quand ça devient un peu trop « chaud » . La justice est obligée de lui imposer mais comme il n’a rien à perdre, il ne vient pas. Defendu par Vergès. Beurk ! Comment défendre l’indéfendable !? Le narrateur scrute les réactions de son père totalement à côté de la plaque. En gros, il est aussi dingue que l’accusé. L’émotion suscitée par le procès Barbie additionnée au comportement du père met les nerfs à fleurs de peau au narrateur. La tension, déjà forte entre les deux hommes, monte d’un cran, jusqu’au point de rupture. Le père, qui fait des pieds et des mains pour assister au procès, disparaît, se cloître, refuse d’y remettre les pieds, surtout à partir du moment où son « héros » est laminé par une avalanche de témoignages qui les mettent au pied du mur. Finalement tous les deux. N’est-ce pas difficile de voir la vérité en face quand on est un mythomane ou un bourreau ? (Bien sentir l’ironie dans ma phrase !) Quand le fils met sous le nez de son père la vérité et lui demande des comptes ?
Sorj Chalandon écrit avec ses tripes et vous embarque dans un voyage au coeur des mensonges. Ce roman est également très intéressant d’un point de vue documentaire, tant sur le procès Barbie que sur la Maison des enfants d’Izieu, le rôle de la Gestapo, de la France collabo dans la déportation. Ça met les poils !!
C’est aussi une histoire familiale et personnelle douloureuse, une enquête qui dépasse finalement la sphère privée en revoyant d’aucuns à s’interroger sur le rôle de ses ailleux pendant la guerre. Ce roman interroge aussi sur le poids de la culpabilité, le poids de la découverte de la vérité les proches.
J’ai beaucoup aimé ce livre. Je vous le conseille si vous aimez tant l’Histoire que les histoires de famille.
Je me demande comment j’ai pu passer à côté de la parution de ce roman, Prix Goncourt du Premier roman 2020, consacré à un auteur majeur de la littérature irlandaise ! Il y a des mystères que l’on ne s’explique pas… On ne peut pas dire que ce livre a inondé les réseaux sociaux. Les confinements, couvre-feux et autres fermetures de librairies expliquent peut-être cela. Mais c’est en vadrouillant en librairie la semaine dernière que je suis tombée sur la parution au format poche, avec cette magnifique photo de Beckett.
Il faut à peu près être un Martien pour ignorer que Beckett a vécu une bonne cinquantaine d’années de sa vie en France, à Paris et à Ussy, en Seine-et-Marne, près de Coulommiers. Tout Irlandais qu’il est. Comme Joyce, et tant d’autres, il a pris la poudre d’escampette. Il a fini ses jours, après la mort au Tiers-Temps, une maison de retraite du 14e arrondissement de Paris (c’est une chose que j’ignorais). Comme presque Monsieur Tout le Monde. Presque. Maylis Besserie imagine les six derniers mois de sa vie, du 25 juillet 1989 au 11 décembre de la même année.
Beckett, 83 ans, arrive en très mauvais état de santé à la maison de retraite, atteint d’emphysème, dénutri, 63 kgs pour 1,82m. C’est sur l’avis de son ami médecin, après plusieurs chutes que le veuf atterrit au Tiers-Temps. On soupçonne une forme atypique de la maladie de Parkinson.
Doué d’une imagination sans bornes, Beckett parvient à s’évader de sa prison pour grabataires en plongeant dans ses souvenirs.
« Aujourd’hui, je crois que c’est vendredi. De mon lit, je ne vois du dehors qu’un platane déplumé. A Dublin, j’entendais le cris des mouettes. La ville leur appartient et elles le crient, le gueulent – à toutes les portes. Elles encerclent les tours de Sandycove et remontent en horde jusqu’au centre. Elles s’égosillent et bouffent tout sur leur passage. (….) Je me revois, en Irlande, accélérant le pas. Mon ombre pressée se reflétant dans la Liffey, alors qu’elles étaient à mes basques. (…) Rue Dumoncel, je n’entends pas les mouettes. Je n’entends même plus Suzanne. Je n’entends plus rien. J’entends seulement ce que j’ai déjà entendu. »
On retrouve Dublin, l’Irlande, Joyce, Wilde, mais aussi sa mère, ses amours, ses amis moins célèbres. On retrouve la verve, l’humour noir, l’ironie de Beckett roi de l’Absurde, qui contraste avec les rapports médicaux et la perception qu’a le personnel de la maison de retraite du vieil échalas taiseux qu’ils traitent comme un enfant. N’imaginez pas que Beckett soit devenu un moulin à paroles. Non. C’est son journal-monologue intérieur qui le rend drôle. Rien ne lui échappe. Tout est prétexte à rebondissements. Lucide sur sa situation, il a le pouvoir d’envoyer tout valdinguer et d’en rire. L’imagination abolit le temps. Nous avons l’impression d’avoir affaire à un fringuant jeune homme, par instants. Des yeux qui ne traînent pas pour rien. Une infirmière « aux yeux fougère », d’un souvenir de phoque à la gaudriole, il n’y a qu’un pas ! « J’ai erré dans la baie de Dublin, au milieu des algues et des phoques. Oui, la mer froide d’Irlande regorge de phoques. La mer glacée. Ils sont bien les seuls à s’y plaire. A s’y multiplier comme des pains, à la grâce de Dieu. A y forniquer comme des lapins de mer. (…) Les phoques. Mot merveilleux s’il en est. Je n’ai jamais pu m’y faire. Un délice. Question d’oreille, quand on dit « phoque », j’entends « fuck ». Une insulte en Irlande. (…) La façon dont nous prononçons fuck, dans la région d’où je viens – avec un « u » fermé, replié sur lui-même, pour ne pas dire honteux-, cette façon de dire fuck ressemble à un mammifère aquatique des plus gras. Dit comme ça, ça fait pas envie. Pourtant, dans mon souvenir, lointain souvenir, la chose était plutôt pas mal. »
Beckett garde son côté mordant, son côté dent dure qui nous fait rire, le rend drôle mais non ridicule. « Bien du mal à mordre aujourd’hui. Vieux débris. Denture périmée – capitale des ruines. Ensemble cohérent. Cavité détruite à quatre-vingt-quinze pour cent. Douleur lancinante. Toujours des douleurs.
– Monsieur Beckett, pour votre dent, je vous pose un Dopliprane 1000 sur votre plateau. Le dentiste vous prendra demain matin à huit heures. Vous verrez, il est très gentil.
Manquerait plus qu’il morde. * A l’aube, à l’heure où blanchit le dentiste, recroquevillé sur le fauteuil, je sais ce qui m’attend. »
C’est un peu casse-gueule de se glisser dans l’esprit d’un écrivain, de quelqu’un qu’on n’est pas, de quelqu’un de connu, qui plus est Prix Nobel de littérature, de coucher sur le papier les derniers moments du solitaire qu’il fut. Pourtant, ce roman est une franche réussite. En trois temps – en trois actes- , Maylis Besserie brosse un portrait à la fois émouvant, drôle et tendre du grand écrivain. Elle le rend accessible sans lui faire perdre sa grandeur. Beckett a la réputation d’être l’auteur d’une oeuvre difficile. Le tiers temps fait de l’homme de lettres quelqu’un (presque) comme tout le monde.
Je ne me suis pas ennuyée un seul instant avec ce livre à l’intensité dramatique importante, mais qui évite le pathos. Au contraire, j’ai beaucoup souri. L’écriture y est à la fois simple et travaillée. Une vraie qualité littéraire, donc. Celle d’un Goncourt !
Encore un coup de coeur !
Pour ceux qui l’ignorent, Beckett repose au cimetière du Montparnasse, avec son épouse et beaucoup d’autres écrivains – je voudrais bien savoir ce qu’ils se racontent…
Quatrième roman de Paul Lynch et quatrième que je lis. Je suis les publications des livres de cet auteur avec attention ! 😉
Tous ceux qui ont lu Au-delàdelamer auront souligné que ce livre est différent des autres car il ne se déroule pas en Irlande mais quelque part au large de l’Amérique du Sud. L’auteur s’inspire d’un fait divers, celui de deux hommes perdus en mer en 2013 par un ouragan. L’un d’eux a été retrouvé vivant, échoué aux Îles Marshall.
Bolivar, qui se dit simple pêcheur (sans jeu de mots de la part de Paul Lynch, mais heureux hasard en traduction ) convainc Hector, un adolescent pourtant très réticent, de l’accompagner en mer malgré une tempête qui s’annonce. Bien que tout le monde à terre essaie de le faire renoncer, Bolivar est le genre d’homme qui se moque bien de ce qu’on peut lui dire. C’est le genre de type prétentieux qui se croit invincible.
Le drame arrive. Voilà deux hommes en mer. Deux hommes qui ne se connaissent pas et son de caractère diamétralement opposé. Bolivar apparaît rapidement comme un fanfaron vantard, parfois méchant, sûr de lui et de ce qui va arriver : on va les retrouver, pas la peine de se morfondre, et à Noël, ils seront à la maison. Il en a vu d’autres, quoi ! Hector est jeune, inexpérimenté, spirituel, pieux. Il fabrique une petite statue de la Vierge grâce aux déchets trouvé dans la mer. Bolivar, beaucoup plus pragmatique préfère trouver dans ces mêmes déchets, de quoi fabriquer des outils de fortune pour pêcher et les nourrir et les abreuver.
Au fur et à mesure, d’après Bolivar, Hector se transforme physiquement. D’abord le crâne qui s’allonge, puis les yeux qui deviennent jaunes. C’est fugace. Il faut dire qu’Hector refuse de manger… Mais Bolivar qui ne comprend pas du tout le jeune homme (et vice versa) se demande si ce n’est pas « uneespèce de démon « .
Comment vont-ils finir ? Certes le roman aborde le thème de la survie, mais il va au-delà. A un moment, il y a un twist qui m’a vraiment surprise. Et qui m’a franchement fait rire. Il faut dire que malgré le drame qui se joue, le roman n’est pas dénué d’humour (c’est aussi, à mon avis, une différence avec ses autres romans). Ce twist m’a fait un peu peur car je me suis demandé comment l’auteur allait arriver à s’en sortir.
Le roman, malgré sa relative brièveté (232 pages) aborde de nombreux thèmes : la solitude, la liberté, le sens de l’existence, l’imagination, la mort, bref, la condition humaine,et sans doute d’autres que je n’ai pas cernés. Il y a, également une dimension écologique traitée de manière assez ironique. Les hommes sont les jouets des éléments et sont obligés d’avoir recours à leurs propres déchets jetés dans la nature pour pouvoir survivre ! Bolivar et Hector sont contraints à du recyclage, finalement : ils bricolent des outils de fortune pour se nourrir, se protéger de la pluie et du soleil.
Paul Lynch a expliqué lors de la rencontre au centre culturel irlandais que la crise sanitaire et le confinement (dont 3 successifs en Irlande ) donnait une portée à son livre que lui-même ne pouvait pas imaginer : on s’est retrouvés seuls dans un océan d’incertitudes. Certaines personnes vivant seules sont sortis de là dans un état étrange… Finalement on s’est retrouvé seul face à nous-mêmes et c’est exactement ce qui arrive avec Bolivar et Hector, qui réagissent différemment en fonction de leur passé.
Un livre où je ne me suis pas ennuyée un instant dans ce huis-clos en pleine mer. La plume de Paul Lynch est toujours aussi poétique et colorée. Un roman dont toute la portée philosophique m’échappe sans doute un peu mais je me suis bien amusée des frasques des deux personnages et des vagues entre espoir et désespoir. La dimension écologique en arrière-plan n’a pas été pour me déplaire non plus.
J’ai terminé Apeirogon de Colum McCann il y a quelques jours. Et depuis, je me sens orpheline !😭 Le terme n’est sans doute pas tout à fait approprié mais je suis en état de manque, après avoir terminé un roman exceptionnel. J’ai lu ici ou là que c’était un livre difficile à lire. Pour moi, ce ne fut pas du tout le cas. 643 pages dévorées, complètement happée tant par la construction singulière que par l’histoire de deux personnes réelles, des amis de l’auteur.
Colum Mccann raconte la vie de Rami l’Israélien et de Bassam, le Palestinien, réunis par une même tragédie qui les a frappés à dix ans d’intervalle : la mort de leur fille, victime innocente de la guerre fratricide qui se livrent les deux communautés. Toutes les deux se sont trouvées par hasard au mauvais endroit au mauvais moment. Des frappes aveugles ont mis fin à leur vie. L’innocence pulvérisée. Les deux pères auraient pu céder à la vengeance et à l’appel à la haine comme nombre de leurs compatriotes. Continuer l’engrenage infernal. Pourtant, ils choisissent la voie du changement et deviennent des militants pour la Paix en allant raconter leur histoire auprès d’organisations, comme celle des Combattants pour la paix, ou du forum familial le Cercle des parents. Ils essaient d’oeuvrer ainsi pour le rapprochement des deux peuples, sans attendre que les gouvernants décident un jour quelque chose.
Colum McCann utilise la forme géométrique complexe au nombre infini de côtés pour exprimer – justement – la complexité de la situation, où rien n’est blanc et noir ou encore gris. Un peu à la manière de Shéhérazade il raconte mille et un faits, historique, mathématique, philosophique, anecdoctique, sociologique, archéologique, géographique, ornithologique, militaire, chimique, musical, linguistique, religieux … de manière brève ou moins brève. Complexe mais finalement on s’en fiche. La manière géniale qu’a trouvé l’auteur de retenir l’attention du lecteur est justement, à mon sens, de décrocher son attention sur un autre sujet, a priori – car pourtant tout se tient – à l’infini. Il a expliqué qu’il avait écrit de cette manière car lorqu’on lit sur les réseaux sociaux ou sur internet, on lit de cette façon, en passant d’un sujet à un autre. On « scrolle ».
C’est un récit très humaniste, qui échappe avec habileté aux bons sentiments, par un jeu d’équilibre réussi. Colum McCann creuse le passé de ses personnages. Un Palestinien ex-terroriste, qui n’a subit que l’humiliation, la prison, la dépossession ; un Israélien soldat de la guerre du Kippour, fils d’un rescapé de la Shoah. Bassam, le Palestinien, découvre et étudie la Shoah en prison. Peu à peu il s’intéresse à son ennemi héréditaire que finalement il connaît si mal. Les deux amis subissent la réprobation de certains de leurs pairs. Parfois, ils tombent sur des manifs à leur encontre : « Il n’était pas un vrai Israélien, disaient-ils. Il ne connaissait pas le sens de l’Histoire. Il couchait avec l’ennemi. Il était contaminé. Un yafeh nefesh. Il faisait entrer des terroristes chez eux, il empoisonnait les cerveaux de leurs enfants. Ne voyait-il donc pas qu’il trahissait ? Comment pouvait-il partager la scène avec un poseur de bombe ? » Leur militantisme pour la paix n’est pas un long fleuve tranquille, les préjugés dus à la violence de part et d’autre étant encore tenance.
« Les collines de Jéricho sont un bain d’obscurité. »
« Les collines de Jérusalem sont un bain de brume. »
Deux phrases qui ouvrent et ferment le livre comme un écho.
Un roman très érudit mais qui se lit très facilement, où l’on apprend foule de choses, peu importe si le lien est fait entre toutes dans notre esprit. C’est un ouvrage d’une remarquable beauté. Un chef-d’œuvre littéraire comme on en lit peu dans sa vie. Même quand on lit beaucoup ! Triplement primé en France. Ce n’est pas pour rien !! Alors lisez-le : vous en sortirez sinon meilleur, mais en tout cas plus savant !
Grand Prix des Lectrices ELLE 2021
Prix Montluc Résistance et Liberté 2021
Prix du meilleur livre étranger 2020 Sofitel
Un gros coup de ❤❤❤ Quel bonheur de lire des propos intelligents !😉
C’est parti, je suis bien dans l’ambiance de la rentrée littéraire : les rencontres tant au Centre culturel irlandais qu’au Livre sur la place à Nancy n’y sont sans doute pas étrangères ! Quel bonheur de retrouver nos auteurs préférés en vrai, de parcourir les travées chargées de livres, presque jusqu’à l’épuisement, à la recherche d’une pépite ! 🙂 Je viens de passer un week-end magique, entre visite de la jolie ville de Nancy et tables rondes littéraires. Mais aussi des off parfois rigolo – ce n’est pas tous les jours que l’on se retrouve à petit-déjeuner dans la même salle que Santiago H. Amigorena, l’auteur du très remarqué Ghetto intérieur (que je n’ai pas lu !). Jonathan Coe presque tout seul devant l’opéra, alors que je tournais pour trouver le bâtiment : c’est mieux qu’un GPS ! :p Je suis repartie avec le dernier roman dédicacé de Sorj Chalandon, avec qui j’ai brièvement parlé de l’Irlande (il y avait du monde !) Bref, la vie reprend, pourvu que ça dure ! En tout cas, carpe diem !
Voici mes quelques repérages, au-delà du Pavillon des combattantes d’Emma Donoghue que j’ai déjà chroniqué.
Littérature irlandaise: on est franchement gâtés !
Des milliers de lunes de Sebastian Barry (traduit par Laetitia Devaux) est en quelque sorte la suite DesJours sans fin, mais peut se lire séparément, comme tous les romans de Sebastian Barry. Cet opus raconte l’histoire de la jeune orpheline Dakota, Winona Cole, fille adoptive du couple du roman précédent – si ma mémoire est bonne. Il est déjà sur mes étagères et attend son tour !
Au-delà de la mer de Paul Lynch (traduit par Marina Boraso), comme une évidence, puisque j’ai lu tous les romans de l’auteur se suis allée l’écouter évoquer ce huis-clos en mer, bien loin de l’univers du Donegal dont on a l’habitude. Lors de a présentation du livre, il a ce huis-clos en parallèle avec les trois confinements qu’a subi l’Irlande depuis mars 2020, ce qui pouvait arriver à des gens qui se retrouvent seuls pendant des semaines et ressortent de là un peu dézingué d’avoir été si longtemps face à eux-mêmes et l’oscillation de leurs sentiments, d’un extrême à l’autre. J’ai hâte de lire ce livre !
Paul Lynch et son éditeur au Centre culturel irlandais, le 7 septembre 2021
Les lanceurs de feu de Jan Carson : une nouvelle autrice nord-irlandaise traduite en France ! 🙂 ll est en première sélection du prix Médicis étranger.
Un tireur sur mesure (traduit par Patrick Reynal) :un nouveau Sam Millar nous arrive en octobre, pour un polar bien noir comme il les aime, tiré de faits divers à Belfast. La couverture est pour une fois sympathique (changement d’éditeur).
Une famille irlandaise de Kathleen Mac Mahon (traduit par Anne-Sophie Bigot) est sorti en juillet. Je l’ai repéré en pérégrination en librairie ! Pas certaine de le lire, on verra, mais toujours bon à signaler. C’est une histoire de famille et de rivalité.
Et puis, à ne pas oublier, puisqu’il sort en poche pour cette rentrée, le multi-primé Apeirogon de Colum McCann (traduit par Clément Baude), que je suis en train de dévorer ! J’avais commencé à en lire quelques chapitres sous format électronique il y a quelques mois, mais je l’ai racheté en poche. A must read et je sais déjà que c’est un coup de coeur (il me reste 200 pages à lire). Ce fut un bonheur sans nom d’écouter Colum McCann évoquer ce livre, de concert avec le violoniste Colm Mac Con Iomaire au Centre culturel irlandais, par un samedi après-midi ensoleillé ! Un beau roman à lire et de la vraie bonne musique à écouter !
Les autres repérages de la rentrée littéraire :
Soleil amer, de Lilia Hassaine est en lice pour le Goncourt, au même titre qu’Enfant de salaud de Sorj Chalandon. J’ai hâte de découvrir les deux !! Soleil amer est une fresque familiale concise d’une famille algérienne qui arrive en France. Enfant de salaud est un plongeon dans le mensonge. Une histoire de trahison d’un père envers son fils. J’en ai entendu beaucoup de bien et j’adore la plume de Sorj Chaladon.
Un peu de littérature libanaise, notamment avec le dernier Alexandre Najjar dont j’ai beaucoup apprécie les précédents livres. Mais aussi Majdalani, et Hyam Yared. Pensons une seconde aux Libanais qui sont en train de crever dans l’indifférence générale de la communauté internationale. Ils survivent actuellement grâce aux dons divers. Le pays n’a plus de gouvernement depuis l’explosion d’août 2020. Le pays manque de tout : de médicaments, d’essence, d’électricité…. Crise économique, sociale, sanitaire, humaine. Pourtant, les médias évoquent peu la chose, hormis un Envoyé spécial la semaine dernière. Donc il reste les livres pour essayer de comprendre, encore et toujours.
J’ai découvert la BD de Jacques Ferrandez Suites algériennes (1962-2019), lors d’une table ronde très réussie sur l’Algérie, avec Azouz Begag (qui a toujours cet humour incroyable), Lilia Hassaine et cet auteur. En sortant, j’avais envie d’acheter les trois bouquins ! Ah, les tentateurs ! Je me suis rabattue sur la BD parce que la foule sous le pavillon des livres était telle, que je n’ai pas retrouvé les autres. 🙂 Pour Jacques Ferrandez, l’Algérie d’aujourd’hui est un immense gâchis ! Je suis assez d’accord. C’est un pays riche, contrairement à ce qu’on croit, mais qui a la corruption en guise de système gouvernemental. Tiens donc, ça ressemble au système libanais. Guère en mieux.
Je suis en train de lire le dernier Emma Cline, Daddy, recueil de nouvelles, mais j’avoue que je rame un peu, après avoir beaucoup aimé la première nouvelle, éponyme. A suivre. Je l’ai posé pour l’instant.
Enfin, je sors complètement de ma zone de confort pour plonger dans la dictature de l’Uruguay des années 60-70 et à l’enfance, autre patrie, avec Le dernier exil de Santiago H. Amigorena.
Voilà, voilà. Et vous que lisez-vous en cette rentrée littéraire ?
Le pavillon des combattantes de l’Irlandaise Emma Donoghue inaugure ma première lecture de cette rentrée littéraire d’automne. Je vais faire une chose que je fais rarement, vous reproduire la quatrième de couverture :
» 1918. Trois jours à Dublin , ravagé par la guerre et une terrible épidémie. Trois jours aux côtés de Julia Power, infirmière dans un service réservé aux femmes enceintes touchées par la maladie. Partout, la confusion règne et le gouvernement semble impuissant à protéger sa population. A l’aube de ses 30 ans, alors qu’à l’hôpital on manque de tout, Julia se retrouve seule pour gérer ses patientes en quarantaine. Elle ne dispose que de l’aide d’une jeune orpheline bénévole, Bridie Sweeney, et des rares mais précieux conseils du Dr Kathleen Lynn – membre du Sinn Féin recherchée par la police. Dans une salle exiguë où les âmes comme les corps sont mis à nu, toutes les trois s’acharnent dans leur défi à la mort, tandis que leurs patientes tentent de conserver les forces nécessaires pour donner la vie. Un huis clos intense et fiévreux dont Julia sortira transformée, ébranlée dans ses certitudes et ses repères. »
En achetant ce livre, je n’ai pas lu l’intégralité de la couverture. J’ai vu « grippe espagnole », même si ce n’est pas clairement mentionné, c’est bien de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas que j’avais absolument envie de lire quelque chose qui me ramène à notre pandémie actuelle, mais on parle rarement de cette maladie qui a fait plus de morts que la Première Guerre mondiale, d’après l’auteure. Je parie que beaucoup de gens n’en connaissent pas l’existence. Bref, c’est ce qui m’a intriguée. Le tout à Dublin.
C’est un roman qui se lit vite et bien, la plume d’Emma Donoghue ne fait pas dans la recherche littéraire. C’est truffé de dialogues. C’est Julia Power qui raconte l’histoire, focalisation interne donc, pour essayer de donner une allure de témoignage et davantage de force au récit. Il est vrai que lorsqu’on plonge dans le roman, on ne décroche pas. Un vrai page turner. Mais pour moi, c’est tout sauf suffisant pour faire une bonne fiction.
Sur l’horizon d’attente, à savoir la grippe espagnole, je me suis complètement fourvoyée ! Il s’agit de femmes qui atterrissent là, certes contaminées par la maladie. Elles viennent de tous les milieux. Mais le roman se focalise surtout sur leur accouchement avec forces de détails. Encore, s’il n’y en avait eu qu’un seul. Mes pauvres amis, il y en a trois (ou quatre ?) !! Vous saurez tout sur le placenta mal expulsé et ses conséquences, sur la façon dont on peut, avec manque de moyens, le faire sortir. Sans parler d’un accouchement de bébé mort-né, d’un décès en couche etc. Ames sensibles, vous abstenir. Ce n’est pas que je sois du genre dégoûtée, mais il y a eu un effet too much pour moi, dans ce roman qui s’attache à de grandes forces de descriptions dans ces moments-là. Pour quoi faire, finalement ?
La quatrième de couverture annonce un trio féminin. J’ai plutôt vu un duo entre Julia et Bridie. Le docteur Lynn ne faisant que de brèves apparitions. Je veux bien qu’elle soit occupée ailleurs, mais on se finit par se demander ce qu’elle fait dans cette fiction. Nous faire savoir que ce personnage a existé ? Intéressant, mais ça ne va pas plus loin. Elle revient sur le devant de la scène quand elle est arrêté par la police, ce qui ne dure que quelques lignes.
J’ai trouvé que finalement, cette fiction manquait de profondeur, parce que les personnages ne semblent pas assez travaillés. Par conséquent, on a du mal à s’attacher à eux. La confusion du Dublin de cette époque est quasiment absent. Emma Donoghue joue davantage sur l’émotion provoquée par la mort des femmes et des bébés, du devenir de celui qui né pour être retiré à sa mère célibataire. Je ne veux pas vous révéler la fin sous peine de spoiler, mais cela frôle l’invraisemblance à deux reprises ! Mourait-on de la grippe espagnole en quelques heures sans n’avoir déclaré aucun symptôme auparavant ? J’en doute un peu. Et pourquoi focaliser vraiment sur cette maladie à la toute fin du livre ? C’est dommage. La note sur l’histoire aurait dû être placée en début de roman, également.
L’autrice précise qu’elle a écrit ce livre avant le début de la pandémie de covid 19. Finalement, à la lecture du roman, il n’y a pas grand rapport, l’essentiel étant axé sur les accouchements difficiles et non sur l’épidémie en elle-même.
Un roman qui plaira à ceux qui aiment les lectures faciles et qui ne sont pas rebutés par les descriptions un peu trop « crado ». Pour ma part, je suis passée à côté, malheureusement .
La découverte des Mémoires de la rose de Consuelo de Saint-Exupéry est déjà pour moi une histoire en soi : ou comment, tout près de chez moi, a ouvert au public le Domaine de La Feuilleraie, où résida l’intéressée entre 1937 et l’Exode. Son très célèbre mari lui avait loué cet hôtel particulier, à 25 kilomètres de Paris. A cette époque, ils étaient au bord de la rupture mais néanmoins n’ont jamais ni rompu, ni divorcé. C’est en lisant l’historique de cette jolie demeure, où résida également l’auteur de la Semeuse que l’on trouvait au dos des pièces de monnaie en franc, que j’ai découvert l’existence de ces mémoires. Déjà émue de la trouvaille de ce domaine si près de chez moi (10 à 15 minutes à pied) où résidèrent de si illustres personnes et dont j’ignorais l’existence alors que je suis du coin, j’ai cherché à me procurer ce livre. Je dois ajouter que j’avais entendu dire depuis plusieurs années, que la maison de Saint-Exupéry était en danger. Mais de là penser qu’elle était si près… La maison est aussi un roman à elle-toute seule puisqu’elle est rescapée in extremis d’un projet immobilier abominable, grâce à une pétition des écologistes du coin et de Nicolas Hulot, alors ministre, qui a retoqué le projet du promoteur, l’envoyant aux oubliettes pour toujours, aidé en cela parce qu’une partie du domaine est classé. Emotion, émotion ! Voici quelques photos de La Feuilleraie, aujourd’hui est en passe de devenir un centre culturel. Seul le parc est accessible (3 jours par semaine et pas toute l’année) pour l’instant, la maison est en travaux.
Je regrette qu’il n’y ait aucune indication sur ces deux derniers illustres locataires. Ce serait même peut-être la moindre des choses pour leur rendre hommage. Tout de même ! Je regrette aussi qu’il n’y ait plus de fleurs et de lilas, qu’il n’y ait plus le banc évoqué par Consuelo.
Pour revenir au livre à proprement parler, il n’est malheureusement plus édité ! J’ai réussi à le trouver d’occasion en pas trop mauvais état (éditions Pocket). Ces mémoires ont été publiées en 2000 chez Plon. Le légataire universel de Consuelo, José Martinez Fructoso décide d’en révéler l’existence, non sans réflexion : « J’ai longtemps hésité avant de prendre la décision de révéler l’existence de ce manuscrit. Pour le vingtième anniversaire de la disparition de Consuelo et le centième anniversaire de la naissance de son mari, Antoine de Saint-Exupéry, j’ai pensé que le moment était venu de lui rendre hommage en lui redonnant la place exacte qu’elle avait toujours tenue à coté de celui qui écrivait avoir bâti sa vie sur cet amour. » On ne peut que le remercier d’avoir eu cette idée.
Je ne savais pas trop ce que j’allais trouver dans ce livre, si cela allait me plaîre, si je n’allais pas être déçue ou m’ennuyer. C’est vrai, des écrits intimes peuvent parfaitement rater leur but puisque a priori pas destiné à être publiés et lus par des inconnus. Elle parlait d’écrire ses mémoires, mais ce n’était que des parole en l’air, croyait-on. Pourtant, elle l’a fait. Elle a retapé ses gribouillis et a relié les pages en sous-titrant « dernière facétie du « petit oiseau des îles » ». Ce sont des écrits précieux puisque tous les biographes se sont acharnés à la maltraiter. Pour ceux qui l’ignorent, cette jeune salvadorienne a inspiré la rose du Petit prince à son illustre mari. Toutes les recherches le confirment. Sans Consuelo, Saint-Exupéry n’aurait sans doute pas écrit ce chef-d’oeuvre.
J’ai plongé dans ces écrits, littéralement. Si la plume de Consuelo n’est pas, en soi, extraordinaire, elle m’a donné des moments de franche rigolade dans sa manière de raconter les choses, mais aussi parfois beaucoup émue. Je rappelle quand même qu’elle n’était pas francophone de naissance mais a écrit en français. Pas donné à tout le monde ! Elle forme avec Antoine (alias « Tonio ») un couple cocasse, finalement ! C’est un couple nomade fait de plaies et de bosses, de disputes et de réconciliations, le tout à l’infini. Pourtant l’un sans l’autre, ils sont malheureux. Ils m’ont fait pensé à de grands enfants. A certains moments, il manque d’argent. Antoine est obligé de faire des piges pour arrondir les fins de mois, en plus de son travail officiel que tout le monde connait. On est effrayé de lire, comme une prémonition, ses nombreux accidents d’avion. Dont il ne sort pas indemne. On rit de la manière dont il s’y prend pour obtenir ce qu’il veut de Consuelo au moment de leur rencontre (demande en mariage pas banale. » Il est émouvant et fantasque, parfois agaçant et de mauvaise foi. Elle est pareille.
« Je sais, vous ne m’embrassez pas parce que je suis trop laid. J’ai vu des perles de larmes tomber de ses yeux sur sa cravate et mon coeur a fondu de tendresse. Je me suis penchée vers lui comme je pouvais [ils sont dans un avion que conduit Antoine avec plusieurs amis à l’arrière] et je l’ai embrassé. A son tour, il m’a embrassée violemment et nous sommes restés deux ou trois minutes comme ça, on montait, on descendait, il fermait le contact et le rouvrait. Tous les passagers étaient malades. On les entendait derrière se plaindre et gémir. » Et moi, j’ai failli m’étouffer de rire derrière mon masque, tant ils m’ont fait rire !
Au fil des pages, ce sont devenus deux amis que j’avais hâte de retrouver !
Le succès de Terre des Hommes permet à Antoine d’offrir La Feuilleraie à Consuelo. Pour mettre un peu d’oxygène entre eux. C’est apparemment la résidence à laquelle elle était le plus attachée, malgré les nombreuses où elle a vécues. Et Antoine aimait beaucoup aller l’y retrouver. Les pages qui sont lui sont consacrées m’ont beaucoup émues, parce que je sais comment est aujourd’hui ce lieu, qui même en cours de restauration, reste un crève-coeur à mes yeux :
« Nous n’avions pas repris la vie commune, sans pour autant nous séparer. C’était notre amour, la fatalité de notre amour. On devait s’habituer à vivre ainsi. Il me loua une grande maison à la campagne, le domaine de La Feuilleraie. (….) A La Feuilleraie, il venait régulièrement, même plus que je ne le voulais. Il arrivait et, quand il savait que j’avais des amis à déjeuner ou à dîner, il se rendait dans un petit bistrot du village, où il m’écrivait des lettres de dix, quinze pages. Des lettres d’amour comme je n’en ai jamais reçu de ma vie. Le parc était merveilleux. Les lilas poussaient de partout. Mais je me sentais encore seule. La floraison du printemps après les grandes pluies, les vergers chargés de fruits, le parfum des lilas et le silence du parc lamartinien réclamaient des amoureux sur ses bancs couverts de mousse. (….) Vous êtes heureuse, ici, Consuelo. C’est merveilleux la lumière de cette pièce. Regardez par la fenêtre cette pelouse, ces couleurs (…). Nous traversâmes (….) les allées de lilas en fleur tout en nous jetant de petites branches sur les cheveux, en cueillant des cerises qui gonflaient nos joues car nous en mettions des poignées dans notre bouche.« Tonio finit par tomber malade puis il décide, suite à une énième dispute d’aller dormir à La Feuilleraie, avec des idées derrière la tête. « Tonio demanda à mon jardinier d’aller lui chercher un banc jaune dans le jardin pour le mettre en face de la fenêtre. Je ris car la chambre avait des fauteuils confortables. Mais il voulait absolument un banc de jardin. Jules et sa femme le transportèrent donc. Tonio leur annonça alors que cette chambre serait désormais la sienne et qu’il tenait à ce que personne ne s’assoie sur ce banc. Ce serait « le banc Antoine de Saint-Exupéry » ». Est-ce que la mairie aura un jour l’idée (lumineuse !) de remettre un banc avec son nom dans le parc ? Et puis il y a l’histoire des roses : »C’était l’histoire de la cueillette des roses sur le chemin de Paris à La Feuilleraie – Madame Gomez passe sur cette route tous les soirs après son travail, lui dit un convive. Elle a forcéement fait la connaissance des cultivateurs de roses. Un soir de gelée, Madame Gomez a vu que ses amis les cultivateurs pleuraient, tout en émoi. Car la gelée était en train de tuer les roses. La même nuit, elle se fit apporter des dizaines de grands draps de lin brodés de couronnes. (…) En pleine nuit, elle a ranimé l’espoir des planteurs de roses [ qui sont ensuite tous venus à La Feuilleraie pour l’aider au verger et au potager].
« Elle aime les roses , Madame Gomez, elle aime les sauver, elle est une rose elle-même. » Et moi, mon coeur était en miette ! Les roses sont toujours une spécialité du coin, elles embaument les rues l’été. Mais hélas, il n’y en a pas une trace à La Feuilleraie. Ce serait pourtant l’idée assez simple à réaliser, là aussi. Un hommage à la rose du Petit Prince et au « papa » de celui-ci. 🙂
Evidemment, après une lecture si émouvante, j’ai voulu creuser le sujet et cela tombe bien, parce que les éditions Gallimard ont édité en avril dernier la correspondance entre mes deux nouveaux amis 🙂
Je découvre donc leur vie par un autre prisme, celui de l’immédiateté et des deux points de vue. C’est un livre richement illustré de photos, dessins, croquis, extraits manuscrits. Je le déguste tranquillement le soir, confortablement installée dans un fauteuil ou mon lit. Je ne doute plus du tout aujourd’hui de croiser des fantômes à La Feuilleraie !
Bref, je suis en pleine Saint-Exupéry Mania. J’ai envie de relire tous ses bouquins et de m’en offrir un d’époque ! Voilà où mènent les vadrouilles autour de chez soi !!
Je ne peux que vous conseiller ces deux livres qui font revivre un auteur qui aurait eu 121 ans cette année et vous offre l’occasion de rencontrer sa muse 120 cette année, sans laquelle il n’aurait sans doute pas été l’écrivain qu’il fut.
Bon, le prochain billet sera consacré à la rentrée littéraire ! 🙂 J’ai déjà acheté le dernier Sebastian Barry et Emma Donoghue (que je suis en train de lire). Emma Cline a aussi sonné à ma porte. 🙂 Colum McCann fait également partie de ma rentrée littéraire dès samedi prochain au Centre culturel irlandais, puis ce sera le tour de Paul Lynch. Ensute, je pars à Nancy pour Le Livre sur la Place. Programme chargé, donc, mais quel bonheur après tous ces mois de visio qui personnellement ne me satisfaisaient pas tout à fait.
Edit du 29 août : j’ajoute quelques photos de La Feuilleraie où je suis allée il y a quelques instants. J’ai vu que le projet immobilier allait se faire, mais sur ma partie non classée, c’est-à-dire en dehors parc (heureusement!). 24 logements sociaux.
Il y a un petit rosier au pied de la tonnelle.
Le verger, envahi.
Antoine en exil à Consuelo qui se languit de La Feuilleraie.
Dessin de Consuelo in Correspondance
WordPress et les problèmes de mise en pages quand on met directement les photos avec son smartphone. 🙂 Sorry, c’est moche mais finalement peut-être pas le plus important.