Friterie-Bar Brunetti / Je ne suis pas un héros – Pierre Autin-Grenier

Je suis curieuse : j’aime bien découvrir de nouveaux auteurs. Cette rentée littéraire est plutôt riche en la matière dans ma pile personnelle, avec les auteurs irlandais  dont j’ai parlé dans mes précédentes chroniques. Mais il n’y a pas que l’Irlande dans la vie (n’est-ce pas ? 😉 ), il y a aussi des auteurs méconnus en littérature française.

Je vous présente donc  Pierre Autin-Grenier est né en 1947 à Lyon et décédé en 2014. Auteur de prose poétique, de récits et de nouvelles. Il a publié notamment Le radis bleu (2005)

Je me suis plongé dans Friterie-Bar Brunetti, à peine plus de 100 pages. Un hommage aux bistrots et autres troquets bien franchouillards. Eh oui, si les Irlandais se plaignent de la disparition des pubs, la France voit ses cafés suivre le même chemin. Pierre Autin-Grenier les fait revivre d’une prose haute en couleurs, pleine d’humour et de poésie. Du pilier de bistrot, à l’ouvrier qui vient se rincer le gorgeon, en passant par  dame Loulou montée sur talon d’escarpin, rien ne manque. Poésie de comptoir.

« Quand je pense aussi à ces pauvres bougres qui s’essoufflent jour après jour à boursicoter comme broutent les baudets au bout d’une corde et, le kiki serré d’angoisse, taquinent le C.A.C. pour tenter de s’en sortir, étendre au-delà de leur paillasse un empire de pacotille, qui grenouillent à perdre haleine dans l’immobilier pour vendre du sommeil au fleuron de l’immigration et tirer de ce manège matière à nourrir dans la rudesse une triplette de rejetons, mâles et femelle confondus, tandis qu’ayant moi-même abandonné tout projet de projéniture dans les limbes je donne l’apparence d’un qui se goberge de bons vins, sans cesse ne songe qu’à faire bamboche avec la bohème du faubourg aux frais, bien sûr, de la princesse, se la coule douce au soleil sous les palétuviers roses et ne montre en cela nulle marque de repentir ni n’a seulement souci du temps qui passe, alors, oui, c’est quasiment comme une sorte de honte qui me vient !

C’est comme ça que m’est arrivée cette idée saugrenue de quand même brosser à ma façon quelques histoires maintenant anciennes et tellement oubliées de la Friterie-bar Brunetti, maison fondée en 1906 au 9 rue Moncey et aujourd’hui disparue. »

« Domi, notre cantonnier, accroché à balai et brouette toute la sainte journée et qui connaît mieux la place du Pont que mulot son terrier comme s’amuse à le rappeler madame Loulou, il a sa vie durant voyagé de la sorte entre pavé, caniveaux et comptoirs ; deux coups de balai un coup de rouge vite fait bien fait et une portion de frites sur le pouce avalée, le voilà regonflé qui repart l’automne à la feuille morte, l’hiver à gadoue, à pas grand-chose l’été. »

Un texte court, des phrases à la « Marcel » (celui de la Madeleine) mais un ensemble très travaillé qui a su me séduire et m’étonner.

Je ne suis pas un héros ou la réalité vue par l’absurde. Le concept, qui fait mouche et je l’apprécie Je ne l’ai pas lu d’une traite, je l’ai picoré au gré de mes envies.  L’humour, encore lui, fait mouche !

« Une andouillette abandonnée par ses parents »
« Alors tout d’un coup je me suis senti comme une andouillette abandonnée par ses parents. Et même par l’humanité toute entière. Seul dans un poêlon oublié sur le gaz au creux duquel le beurre commence à brûler. Je réclamais une lichette de vin blanc pour adoucir cette douleur d’être né, aussi ce grésillement nauséabond de vie autour de moi. »
L’homme-andouillette a du souci à se faire… 🙂

Deux livres à la prose très recherchée, qui sortent de l’ordinaire,  dont on prend plaisir à la lecture.

Merci aux éditions de La Table Ronde d’avoir réédité ces oeuvres dans la collection « La Petite Vermillon ».

A découvrir.

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Jours d’hiver – Bernad MacLaverty

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Traduit par Cyrielle  Ayakatiskas

Gerry et Stella, originaires d’Irlande du Nord, vivant à Glasgow partent quelques jours se reposer à Amsterdam. Gerry et Stella ne sont pas de jeunes tourtereaux mais des personnes âgées, un couple qui semble vivre ensemble depuis toujours. Ils ont un fils adulte qui vit au Canada, ils sont grand-parents.

Stella est croyante, catholique. Gerry ne croit pas et a penchant pour l’alcool, même un sérieux problème. Mais ne voyez pas en lui l’ivrogne qui frappe sa femme, ni qui part en cacahuète dès qu’il a un coup dans le nez. Il veille sur Stella, s’inquiète dès qu’il la perd des yeux. Filer à l’anglaise, c’est souvent ce que va faire Stella pendant ce séjour dans la capitale néerlandaise, où Bernard MacLaverty nous plonge dans l’intimité de ce couple âgé.  Un voyage de couple ou un voyage de deux âmes seules ? Sortir de leur routine, de leur décor va-t-il rapprocher Gerry et Stella qui vivent comme deux vieux potes ? Le voyage va-t-il, au contraire, creuser le fossé et tuer le couple ?

On va suivre les personnages à travers les rues encombrées d’Amsterdam et sourire de leurs agacements. Gerry visitant le Rikjsmuseum c’est quelque chose !

« La technique de Gerry consistait à parcourir les galeries en tournant systématiquement à gauche jusqu’à ce qu’il ait visité toutes les salles. Au début, ils marchèrent ensemble. Mais parfois Gerry dédaignait des murs entiers de tableaux, leur accordant à peine un coup d’oeil, et Stella lui emboîtant le pas en se demandant pourquoi il faisait cela.
« Des bourgeois imbus d’eux-mêmes, déclara-t-il. Les natures mortes hollandaises… des tableaux de légumes qui ressemblent à des visages.« 

Bernard MacLaverty prend son temps, s’attarde aux détails minuscules qui n’ont rien d’anodin, avant de dévoiler le drame qu’ont dû affronter Stella et Gerry. Le jardin secret de chacun d’eux. On n’est pas vraiment dans une histoire feel good.

Chaque détail est l’occasion pour les personnages de s’échapper en rêveries, et de nous faire basculer, nous, lecteurs, dans une autre dimension spatio-temporelle. Sans transition. C’est un peu perturbant au début mais c’est par ce jeu de décalage, de clair et d’obscur, de divagations mentales que sera mis en lumière le drame.

L’auteur mêle adroitement l’histoire nord-irlandaise à l’histoire personnelle des personnages, pris dans la tourmente de faits qu’ils ne peuvent maîtriser, mais auxquels ils ont survécu, ou du moins pensent avoir survécu. Car des blessures invisibles mais indélébiles sont ancrées dans leur psyché et leurs corps maltraités. Leur traumatisme est encore une plaie à cautériser, un bloc de glace à rompre (il y a pas mal de références au froid, sous forme de glaçon ou de neige dans le roman, le titre lui-même en français ou VO : Midwinter Break…).

J’ai eu un gros faible pour Gerry, du mal avec Stella, surtout au début.  Puis elle m’a fendu le coeur, forcément ! Gerry avec sa bouteille et ses bleus au menton, sa maladresse, ses conclusions à l’emporte-pièce  est un vieil Irlandais craquant !

Un très joli roman,  subtil, minutieux, aux personnages attachants. Un portrait tendre et réaliste d’un couple âgé, pas du tout gnangnan.
Bernard MacLaverty questionne l’amour, la solitude, la fuite,  la foi, les blessures intimes, la difficulté de vieillir – ensemble ou seul.

Sourire quand, en plus, je trouve une référence à un roman de Joseph O’Connor dans l’histoire!

Jours d’hiver a obtenu le prix du livre de l’année 2017 aux Irish Book Awards. C’est le premier livre que je lis de l’auteur (faut dire qu’il en écrit un tous les 20 ans environs !)

Ma 10e lecture pour la rentrée littéraire et mon 5e roman irlandais pour cette rentrée d’automne.

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Notes à usage personnel – Emilie Pine

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Traduit par Marguerite Capelle

Emilie Pine, il y a quelques semaines, je ne savais même pas qui c’était. Et puis, le Centre culturel irlandais me l’a mise sous le nez sur Internet pour annoncer qu’elle serait là le 14 novembre pour présenter son livre, Notes à usage personnel. Une brève présentation attire mon attention. « J’ai peur d’être cette femme qui dérange. Et peur de ne pas déranger assez. J’ai peur. Mais je le fais quand même. »Anne Enright la cite en recommandation. Déjà, pour moi c’est une sacré référence !  Je lis la suite de la présentation. Je suis alors complètement intriguée et  impatiente que le livre sorte. J’ai laissé toutes mes lectures en plan dès que j’ai pu me le procurer. Dévoré en 2 jours, traîné partout,  presque sous la douche. Là pour pas grand monde jusqu’à ce que je l’ai fini.

Emilie Pine est professeure de théâtre contemporain à l’Université College de Dublin.
Ce livre a été publié en 2018 par une maison d’édition indépendante. En Irlande, « un phénoménal bouche à oreille le propulse en tête des meilleurs ventes. » En novembre, il est consacré Irish Book of the Year ! Il est finaliste du Prix Michel Déon. C’est son premier livre.

Ce n’est pas de la fiction mais un recueil de 6 essais où elle nous parle d’elle, de son histoire, de sa famille. Le genre de perspective assez casse gueule qu’il n’est pas donné à tout le monde de réussir. « Notes sur l’intempérance », « Les années bébé », « Se parler ou pas », « Saigner & autres crimes », « Quelque chose en moi », « Ceci n’est pas au programme ».  Voilà ce qui vous attend.
Je ne vais pas vous faire un résumé de chacun des essais, juste vous parler des trois qui m’ont le plus marquée.  J’ai peur de ne pas en parler assez bien. Cette chronique ne sera pas à la hauteur du livre, de toute façon.

« Notes sur l’intempérance » : Emilie Pine évoque son père, personnalité forte, égoïste et alcoolique. Ses parents se sont séparés quand elle avait 5 ans et sa soeur à peine quelques mois. Portant, cela n’a posé aucun problème à cet homme, au contraire bien content de mettre de la distance avec sa famille, en partant s’installer à Corfou. L’auteure raconte « l »expédition » en Grèce, pour elle et sa soeur, des années plus tard,  pour s’occuper de ce père malade, hospitalisé dans un établissement digne du tiers monde, le tirer d’un guêpier, le faire soigner et finalement lui sauver la vie. De son aveuglement. De la nécessité d’écrire sur lui et de lui soumettre. « C’est beau. Et courageux », répondra-t-il.  J’ajouterai aussi bouleversant.

« Bouleversant, c’est ce qui ressort aussi des « Années bébé »  où l’auteure aborde sans tabou son infertilité, son renoncement à devenir mère. Il est question du poids de la société, mais aussi du fait qu’en Irlande l’avortement était encore interdit et qu’on accorde plus d’importance au foetus qu’à la mère et au droit à l’information sur ce qui se passe dans son corps ! Il est question de sa galère à elle, de la mise en péril de son couple à force de vouloir à tout prix un enfant, de cette impression de se transformer en machine à sexe jusqu’au dégoût de soi-même. Emilie Pine raconte tout cela avec crudité, une bonne dose d’humour et de tendresse.

« Je fais pipi sur de bandelettes et dans des flacons d’analyse. Je me pisse sur la main quand le jet refuse de m’obéir. J’écarte grand les jambes pour le sexe, pour le spéculum du médecin. (…) Je suis pleine de crainte, d’espoir, de honte. J’ai peur d’être vide, ou d’être emplie de ce qu’il ne faut pas. J’ai peur de m’évanouir, de m’affaiblir, de faillir. Je ne sais pas quoi faire de tous ces sentiments. » « Nous avons tous deux voulu un bébé, et nous avons tous deux essayé très dur, et nous avons tous deux vécu le chagrin de la fausse couche. Et maintenant nous devons tous deux affronter autre chose : la réalité, et nos sentiments à l’idée de n’être peut-être jamais parents. (…) Mi-janvier, R et moi échangeons un regard. C’est un long regard, un regard chargé, un regard tendre plein de compassion mutuelle. C’est un regard qui confirme : pas de FIV. (…) Je n’aurai jamais de bébé. Cette réalité m’angoisse. Et j’ai du chagrin. Et je suis heureuse. (…) Un jour de l’année dernière, je suis rentrée du travail et j’ai trouvé R en train de ratisser des feuilles dans le jardin. Il a souri et j’ai remarqué dans la lumière vive de l’automne les nouvelles mèches argentées sur ses tempes. Et j’ai réalisé. Nous sommes en train de vieillir ensemble. »
Complètement retournée par ces pages, par le courage que cela nécessite d’arriver à mettre en mot une réalité si intime, avec tant de justesse.

On pense commencer à connaître la « dame », jusqu’au moment où on lit « Quelque chose en moi » : « la personne fofolle {qu’elle a été] dans sa prime jeunesse » . Même son compagnon ne connaît pas toute l’histoire, ni sa famille. J’avoue que là, je n’en suis pas revenue ! L ‘adolescence n’est pas une période facile et c’est celle de tous les dangers. Mais ce n’est pas tout le monde qui se fait virer de 5 collèges en 3 ans, qui passe de la jeune fille solitaire avec des vêtements de seconde main à la teufeuse de course, la jupe courte, le verbe haut, qui se shoote au speed, qui boit des alcools très sucrés et se nourrit exclusivement de Mars pour tenir debout, fière de pouvoir prétendre que la faim n’a aucune emprise sur elle. Elle couche avec tous les types louches qu’elle ne connaît pas. Fugue. Fait la manche. Trouve refuge dans des squats. Sèche de plus en plus les cours jusqu’à se faire virer, donc. Sa mère ? Sans doute trop occupée pour se rendre compte que sa fille est au bord du gouffre. Une gamine éperdument seule. Elle s’en est tiré seule : à 18 ans elle laisse tomber la drogue. La réalité sordide de sa situation la fait changer de direction.

« Le speed que je prenais me mettait les entrailles de plus en plus en vrac. J’étais incapable de dormir ou de rester immobile à cause des crampes. Je tremblais. Je me sentais ravagée. Je me suis réveillée un matin, j’ai pris une dose d’acide. Il y a quelque chose qui ne va pas, ai-je pensé, au moment même où je le faisais. J’étais confronté à un choix : tout ou rien. J’ai choisi rien. (…) Mais sans la drogue – surprise, surprise – le reste  n’était plus vraiment supportable. Les raves en entrepôt dont j’étais devenue adepte, et les squats où je vivais, étaient des endroits sordides quand on était clean. »
Ecrire ses pages ont été « une expérience très douloureuse » avoue-t-elle. « J’écris ceci aujourd’hui pour me réapproprier ces parties de moi que j’ai si profondément niées pendant si longtemps. J’écris ceci pour briser la loi du silence que j’ai respectée pendant tant d’années. J’écris ceci pour enfin me sentir présente dans ma propre vie. J’écris ceci parce que c’est la chose la plus puissante que je puisse imaginer faire. Enfin, j’écris ceci parce que je ne peux pas remonter le temps. »
 » J’ai été abimée mais je m’en suis sortie. J’ai passé mes examens de fin d’enseignement secondaire. J’ai obtenu une place dans une université irlandaise, où je me suis sentie chez moi. Je suis allée à des cours et des séminaires et j’ai rencontré des gens qui pensaient, comme moi que lire et parler bouquins était une activité valable. »
Emilie Pine est universitaire. C’est le contraste entre ces deux personnes qu’elle est qui est saisissant.

Je vous laisse vous-même découvrir les autres essais, dont l’excellent « Ceci n’est pas au programme » ou la vie d’une femme universitaire dans un milieu d’hommes.  Seul bémol : la traduction de cet essai m’a agacée parce que ce n’est pas parce qu’il y a une dimension féministe  qu’on est obligé de mettre de l’écriture inclusive là-dedans…  C’est contreproductif, et ça ruine complètement l’intelligence du contenu. Point de vue personnel.

Ce livre se lit comme un roman mais parle de la réalité féminine à travers une histoire personnelle qui touche à l’universalité, pourtant. Même si on n’a pas toutes vécu tout ce qu’elle raconte. Même si on est toutes différentes par notre histoire. On s’y reconnaîtra. De la violences faites aux femmes. Du corps féminin. Du sang. De sidération. De rébellion. De dépression. De séparation. De nos peurs. De sexe. De ruptures. D’addiction. D’amour. De la difficulté d’être une femme.

Un livre courageux et nécessaire.

« J’ai peur de reconnaître que je suis jeune, mignonne et impuissante. J’ai peur d’assumer tout ce qu’il y a de difficile, tout ce qu’il y a de moche, tout ce qu’il y a de déplaisant. J’ai peu de me dévoiler. J’ai peur qu’on me prenne en pitié. Qu’on m’en veuille. Qu’on m’engueule. J’ai peur d’être cette femme qui dérange. Et peur de ne pas déranger assez. J’ai peur. Mais je le fais quand même. »

Rendez-vous au CCI le 14. J’ai une journée surchargée mais j’irai quand même. 🙂

Voici donc mon deuxième coup de coeur irlandais en cette rentrée littéraire.

C’est ma 9e lecture de rentrée littéraire.

Le prochain livre irlandais que je présenterai sera Jours d’hiver de Bernard Maclaverty.
(Ce sera le 5e de cette rentrée littéraire « irlandaise » 🙂 )

 

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Les roses de la nuit – Arnaldur Indridason

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Traduit par Eric Boury

Je ne sais plus depuis combien d’années j’attendais la suite, ou plutôt, les aventures inédites du commissaire le plus célèbre d’Islande : Erlendur Sveinsson, bien sûr ! Je l’avais laissé en 2013, quelque part dans les Fjords de l’Est, en piteux état au bord  d’Etranges Rivages.  L’an dernier, a été publié Les fils de la poussière, l’un de ses premières aventures. Mais pour cause de Grand Prix des Lectrices Elle, je n’avais pas eu le temps de le lire. Et puis, c’est en allant acheter Les roses de la nuit que je me suis aperçu qu’il venait de sortir en poche. Une aubaine : 2 aventures ! Youpi !

Les roses de la nuit a paru en Islande en 1998. On ne le découvre que maintenant. Mais ce fut un vrai grand bonheur ! Arnaldur Indridason tel que je l’ai découvert en 2007, c’est-à-dire au meilleur de sa forme d’écrivain-journaliste.

A Reykjavik, un couple se réfugie dans un cimetière avec la bien étrange idée de faire mieux connaissance dans ce lieu… Sauf que, en plein feu de l’action, la femme est témoin de quelque chose qui va mettre fin de manière brutale à leurs ébats : le cadavre d’une jeune femme git sur la tombe du héraut de l’indépendance islandaise, Jon Sigurdsson. Quelle trouille ça fiche au mec qui se carapate vite fait bien fait ! Bergthora, elle, appelle la police. C’est ainsi que le téléphone sonne en pleine nuit chez Erlendur qui se bat avec son nouveau masque contre la soleil de minuit, objet censé l’aider à retrouver le sommeil ! 🙂 Bon, quand on connaît Erlendur, 50 ans, on sait qu’il est divorcé d’une femme acariâtre qui lui pourrit la vie, qu’il a deux enfants, Eva Lind junkie et Sindri Snaer, ivrogne. On comprend donc qu’il ait des insomnies et soit plutôt du genre bougon.

Erlendur se rend sur les lieux, accompagné de son jeune adjoint tout fou dès qu’il voit une jolie femme, Sigurdur Oli, et d’Elinborg que tous les lecteurs connaissent déjà.  Le trio va mener une enquête palpitante qui va les mener jusqu’au bout du monde islandais : la région des Fjords de l’Ouest.

Arnaldur Indridason est aussi journaliste. Ici comme dans tous ses romans, il scrute à la loupe la société islandaise, à travers des personnages attachants et paumés, qui tombe dans les griffes de gens peu scrupuleux. Dans cette aventure, il vous entraîne sur le thème de la désertification des villages de l’Ouest de l’Islande, le problème des quotas de pêche et le business juteux des entrepreneurs en bâtiments et autres promoteurs immobiliers prêts à tout pour faire du fric. Même si c’est de l’argent sale, celui de la drogue et du proxénétisme. Quitte à cogiter une exode rurale organisée « soigneusement planifié par les puissances du capital de Reykjavik ».

Indridason campe deux personnages originaires des Fjords de l’Ouest,  liés par une amitié à la vie à la mort : Birta et Janus. Ils vous tordent le coeur d’émotion. L’auteur vous raconte leur histoire personnelle, comme toujours. Découvre au fur et à mesure leur part d’ombre. Birta est indépendante à l’extrême à l’image de sa fragilité, aussi. Janus a un coeur immense, mais trop grand pour lui permettre de gérer son impuissance face à une amie qui s’autodétruit volontairement. Comment peut-on empêcher quelqu’un de se suicider à petit feu ?

Cependant, si c’est une histoire très noire, Arnaldur Indridason n’oublie pas l’humour (noir), d’une ironie mordante et subtil. Je me suis demandée à plusieurs reprises qui allait finir en viande fumée. Une manière, peut-être, pour l’écrivain, de faire revivre le quartier des Ombres à Reykjavik, celui des abattoirs abandonnés dont le seul bâtiment encore debout est le fumoir à viande, où les habitants avaient l’habitude de « sentir une délicieuse et familière odeur de mouton fumé » flotter dans l’air, jusqu’à sa fermeture des années plus tôt. D’ailleurs, Janus, jeune ouvrier, traine sur lui une odeur de bacon. 🙂

Enfin, les « méchants » sont ici deux sales types ayant réussi dans le business de l’argent sale jusqu’à devenir les plus puissants du pays, l’un ayant l’ascendant sur l’autre qui tire les ficelles pour mieux engranger le fric qu’il peut lui mettre dans les caisses.  Proxénétisme, pédophilie, rien ne leur fait peur.

Quant à Erlendur, son charme est (toujours) celui de personnage cabossé par la vie. Un grincheux au grand coeur, pénible à vivre mais attachant. Il forme un duo de choc avec son adjoint, qui tombe amoureux toutes les cinq minutes ou presque. Ah, Bergthora ! 🙂

Un bon suspense qui vous happe pour ne plus vous lâcher, entre fausses pistes et coup de théâtre. A lire jusqu’au bout.

J’ai refait mon voyage dans le Fjords de l’Ouest jusqu’à Isafjördur. Ce fut aussi un régal très personnel.

Tout petit aperçu de la Région des Fjords de l’Ouest
(c) Maeve

Bref, j’ai adoré cet opus des aventures du commissaire Erlendur Sveinsson, qui plaira sans doute  aussi à tous ses fans.

C’était ma 8e lecture pour la rentrée littéraire.

 

 

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Los Angeles – Emma Cline / Halfon, Boy – Eduardo Halfon

Une mini-chronique pour deux textes parus dans la collection de poche des éditons de La Table Ronde, « la non pareille », nom donné en référence « à l’un des plus petits corps typographiques (6 pts) ». Deux nouvelles dans un format ultra léger mais qui contient néanmoins des textes forts. Chacun à leur manière.

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Tout d’abord un coup de coeur pour Halfon, Boy d’Eduardo Halfon (traduit par Davifd Fauquemberg . C’est la deuxième fois que je lis la prose de cet auteur et la deuxième fois que je suis absolument emballée par la qualité de son écriture. Un beau texte, tendre et poétique, un hommage à la paternité et au travail de traducteur, mais aussi un questionnement : devenir père ou traducteur est-ce quelque chose qui s’apprend ? Un texte d’amour à l’enfant à naître. Bien évidemment.

 

Emma Cline, l’auteure du fameux The Girls revient avec un texte qui claque et démythifie en quelques pages Los Angeles, dans une nouvelle éponyme, traduite par Jean Esch. 81ETe0cU1eLSachez-le, cette ville dévore les rêves des jeunes filles qui veulent devenir actrice.

« Arrête, dit l’homme. Tu ne fais qu’aggraver les choses. »

 

 

 

 

 

Je reviendrai vers cette collection d’un format inédit. 🙂
Je crois qu’il y a un Sylvia Plath qui  a paru il y a quelques mois.

Merci aux éditions de La Table Ronde.

Mes 6e et 7e lectures de la rentrée littéraire.

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Girl – Edna O’Brien

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Traduit par Aude de Saint Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat

Après nous avoir menés dans l’ex-Yougoslavie avec Les petites chaises rouges, Edna O’Brien nous plonge dans l’Afrique des djihadistes. Ou plutôt de leurs victimes féminines. La quatrième de couverture signale que ce roman s’inspire « de l’histoire des lycéennes enlevées par boko haram en 2014 » au Nigeria. Pourtant, jamais l’auteure ne cite un pays ou le nom d’une secte djihadiste en particulier. C’est seulement dans les remerciements à la fin de l’ouvrage qu’elle explique qu’elle s’est rendue au Nigeria pour aller au plus près du problème, rencontrer des ONG et des victimes, mener son enquête.

Edna O’Brien à travers la voix de Maryam, donne la parole aux femmes victimes des exactions commises par les terroristes djihadistes, cette plaie du XXIe siècle, qu’ils s’appellent daesch, boko haram ou al quaïda (je ne mets volontairement aucune majuscule aux noms de leurs sectes). J’aurais presque envie de dire que si Edna O’Brien ne les cite par aucun nom, si ce n’est « djihadistes », c’est aussi pour ne pas leur faire cet honneur. D’ailleurs, ils n’ont pas de visages, pas de nom, rien. Tout se recentre ailleurs.

Le roman se focalise sur une jeune fille courage, enlevée par ces terroristes alors qu’elle était à l’école, et tout ce que vous imaginez qu’ils peuvent faire aux femmes, mais sans s’attarder non plus pendant 250 pages sur des détails sordides. L’essentiel est dit, en quelques chapitres, d’une plume acéré de mots qui sont comme des balles de plomb. Histoire de faire comprendre le calvaire.

C’est que l’espoir qui est le filigrane du roman. Maryam réussit à se sauver du camp de rétention, avec son bébé lors d’une attaque. « Un chuintement, un sifflement, puis un grondement comme si la terre se retournait. Notre armée était venue nous sauver. (…. ) J’ai saisi mon enfant, l’ai mise sur mon dose et j’ai pris le pagne avec l’argent de la fuite. » Si Maryam est mariée de force dans le camp, par chance, elle est tombe sur un homme bon, lui-même victime de la secte, embrigadé parce que sa mère est sans argent. S’engager, c’était subvenir à ses besoins. « Il m’a fait cadeau d’un voile, qu’ils ont dû voler dans une boutique en ville, avant de l’incendier. Il ne sentait pas le brûlé. (…) Il hésitait, pas comme les brutes, et j’ai su qu’il me faudrait l’encourager. Il a retiré mes vêtements, puis les siens, promenant ses mains sur mon corps, comme le ferait un aveugle, et c’était sa façon à lui de me prendre pour femme. Maryam Mahmoud. (…) Au matin, il a effleuré mes lèvres, délicatement, de son index, et il m’a dit le nom de sa mère. Onome. La personne qu’il aimait le plus. Il s’était engagé pour qu’elle ne meure pas de faim. La Secte écumait toujours les villages pour recruter des jeunes hommes en âge de combattre, leur promettant de grosses sommes d’argent. »
Bien évidemment, les choses tourneront mal pour Mahamoud, qui sera l’une des victimes de la secte qui l’a embrigadé... Si Maryam n’aimera jamais d’amour cet homme, elle ne souhaitait pas sa mort. Il va lui donner de l’argent qui pourra l’aider.

Maryam se sauve donc. Si son chemin de croix va croiser des gens qui vont essayer lui porter secours, comme des femmes peules et des nomades, cependant avoir été enlevée dans par des djihadistes, c’est devenir une« femme du bush », une paria. Plus jamais rien ne sera comme avant : rejetée par ses proches, les gens de son village, tous ceux qui apprendront de quoi elle a réchappé. Ils mettront de la distance avec elle. Lui demanderont de partir. Parce que la peur des représailles est là. Fréquenter ou héberger Maryam c’est risquer sa peau.

Ce roman m’a scotchée. Je connais la plume d’Edna O’Brien et j’ai lu plusieurs de ses livres. Celui-ci est sans doute son meilleur ! J’avais peur d’une fin dans un bain de sang et autre malheur supplémentaire. L’auteure évite cet écueil. Sa jeune héroïne, vraie femme courage ne s’est pas battue pour rien. L’espoir d’un futur meilleur est là.

« On était en sécurité. On avait trouvé un nouveau foyer, au moins pour l’instant. J’étais comblée d’une extase que je n’avais encore jamais connue. Des volutes de lumière emplissaient la chambre et éclairaient l’univers au-dehors. Tout était calme. En cet instant d’espoir et de bonheur sans mélange, il m’a semblé que ces rayons inondaient les dimensions les plus noires du pays lui-même. »

Girl est en lice pour des prix littéraires. J’espère vivement que ce roman sera récompensé et qu’il donnera l’envie aux lectueurs de l’Hexagone de lire l’oeuvre d’Edna O’Brien. Elle le mérite depuis bien longtemps et reste pourtant encore assez inconnue en France.
(Il n’y a pas que Maggie O’Farrell dans la vie ! 🙂 )

C’est ma 5e lecture pour la rentrée littéraire et ma 3e chronique irlandaise sur le sujet. 🙂

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Adieu fantômes – Nadia Terranova

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Traduit par Romane Lafore

Ida vit à Rome, avec son mari. Elle travaille à la radio pour une émission où elle invente de fausses histoires vraies. Un jour sa mère lui demande de venir trier ses affaires chez eux car les travaux dans l’appartement pour les fuites d’eau du toit-terrasse vont commencer. Ida se rend donc à Messine, en Sicile, dans l’appartement familial où elle a passé toute son enfance et adolescence. Elle n’est guère enchantée par cette perspective. Il y a des fuites dans le toit, endommagé depuis toujours, mais c’est aussi une famille qui s’est désagrégée peu à peu, une maisonnée qui s’est effondrée. Malgré elle, parce que les objets de son enfance sont là, que l’appartement est resté dans son « jus » depuis que le drame est survenu, Ida va devoir affronter ses fantômes.

Nadia Terra Nova nous fait partager la douleur, les remords, les cauchemars et les doutes de son personnage féminin dont elle ausculte tous les recoins de l’âme à travers les murs moisis de cet appartement, où le temps s’est nécrosé à 6h16 : « Ce matin-là, vingt-trois ans plus tôt, mon père avait ouvert les yeux à 6h16, les chiffres étaient restés figés sur le réveil assommés d’un coup sec, 616, six un six, et pendant des jours, sur le lavabo, sa brosse à dents bleue avait résisté, allongée sur la faïence, hors du verre dans lequel nous rangions nos trois brosses, emportant avec elle une traînée de dentifrice comme de la bave d’escargot. Ma mère était déjà partie, comme souvent, s’offrir de longues promenades à l’aube avant de commencer le travail. »

Ce matin-là, à cette heure précise, son père disparaît. Après de longues années de dépression passées dans son lit. Envolé. Désintégré. Plus là. Et les interrogations de ceux qui restent, les supputations, les doutes, le mal-être, les répercussions sur la vie. Une amitié qui se brise quand la douleur vous fait regarder à l’intérieur sans imaginer que le monde ne s’est pas arrêter de tourner parce que vous, vous souffrez. Une amie d’enfance à qui il arrive quelque chose de terrible également mais que la douleur d’Ida aveugle. Une mère qui reproche à sa fille de ne pas avoir eu d’enfant, donc de ne pas pouvoir la comprendre. Des volées de bois vert. Des rancoeurs enfouies qui jaillissent comme autant de coups de poing. Un couple qui met de la distance, mais finalement renaît de ses cendres. Après la tempête, la sérénité.

La prose de Nadia Terranova est aussi fluide que l’eau qui immerge les pages de son roman, métaphore filée d’un naufrage. On se laisse porter par cette histoire introspective douloureuse, mais où le bonheur, s’il est furtif, n’est pas totalement absent. Un roman dédié « aux survivants », et dont la portée nous touche par sa dimension universelle.

J’ai beaucoup aimé.

C’est le deuxième roman de Nadia Terranova, après Les années à rebours publié en 2016 dans la collection « Quai Voltaire » également.

C’est ma 4e lecture pour la rentrée littéraire. 🙂

Merci aux éditions de La Table Ronde.

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Conversations entre amis – Sally Rooney

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Traduit par Laetitia Devaux

Frances et Bobbi sont, à leurs heures perdues, poétesses et performeuses. Elles ont aussi été en couple mais ont rompu tout en restant amies. Un jour, dans une soirée littéraire, elle rencontre Melissa, une journaliste photographe ayant des accointances avec le milieu littéraire. Celle-ci a 37 ans, est mariée à Nick, acteur de 32 ans. Frances et Bobbi sont plus jeunes, la vingtaine, étudiantes. Rapidement, Frances est attirée par Nick alors que Bobbi trouve Melissa charmante et sympathique. Bobbi n’aime pas Nick. Frances n’a pas vraiment de sympathique pour Melissa. Bon. Et alors ?

Alors, la première partie du roman réside sur le suspense du « Est-ce que Frances va coucher avec Nick et briser le couple qu’il forme avec Melissa ? ». Déjà, je me sentais mal barrée au bout d’une centaine de pages, me demandant clairement ce que j’avais comme type de roman entre les mains.  Nick et Frances s’envoient des SMS et des mails. Et finalement, ben si ce dont on se doutait n’était pas arrivé, il n’y aurait pas eu ce roman. Bref, il va s’ensuivre un Je-t’aime-moi-non-plus-tu-veux-ou-tu-veux-pas-on-arrete-ou-on-continue-par-devant-ou-par-derriere pendant 393 pages. Trop passionnant non ? 😦

Mélissa et Nick sont soi-disant ensemble mais plus vraiment, mais non,  sont ensemble mais dorment dans des lits séparés, mais en fait, Nick ne quittera pas Mélissa, et Mélissa, bien sûr, finit par apprendre ce que bidouillent Frances et Nick derrière son dos. Elle envoie un long mail à Frances pour lui dire ses vérités. Entre temps, Nick et Frances ont rompu plusieurs fois, puis se sont remis ensemble, puis ont rompu, puis se sont fait la gueule, puis se sont remis ensemble.

Pendant ce temps, Bobbi est un peu laissée de côté. Et Frances ne lui dit que très tardivement ce qu’elle bidouille avec Nick parce qu’elle a peur de sa réaction et surtout qu’elle se moque d’elle.

Ah oui, au fait, j’oubliais : Frances est pauvre et se dit communiste et féministe. Bobbi est d’un milieu aisé et se dit aussi féministe. Pourtant, on n’entend pas du tout parler de communisme dans cette histoire. Ni de féminisme, d’ailleurs.

Frances a un jour très mal au ventre, au point de faire un malaise et de se retrouver aux urgences. Elle pense faire une fausse couche de l’enfant de Nick. Mais c’est pas ça. Ses malaises se répètent tout au long du roman jusqu’à ce qu’on apprenne enfin ce dont elle souffre : endrométriose. Mais on se demande ce que ce détail vient faire dans cette histoire, d’autant qu’il n’est pas centré sur ce problème féminin mal connu, c’est vrai.

J’ai terminé ce roman avec labeur, tant il est insipide. Il est plein de détails qui ne servent à rien, en particulier de scènes de sexe (qui ne servent pas à grand chose, à mon humble avis !).
« C’était dur de savoir ce qu’il ressentait. Au lit, il ne me mettait jamais la pression, et il était toujours très respectueux de mes envies. Et pourtant, c’était comme s’il était absent, réservé. Il ne me complimentait jamais sur mon physique. Il ne me touchait ni ne m’embrassait jamais de façons spontanée. Je me sentais encore nerveuse en me déshabillant, et la première fois que je lui ai fait une fellation, il est resté si silencieux que j’ai dû m’interrompre pour lui demander si  je lui faisais mal. Il dit non, mais quand j’ai repris, il a gardé le silence. »

On se croirait dans 50 nuances de grey . C’est ainsi à plusieurs reprises.  Je me suis surprise à rire plusieurs fois , non parce que c’était drôle, mais parce que c’était ridicule voire peu crédible. Frances et Nick couchent ensemble dans la maison où est présente Melissa et elle ne les surprend jamais. C’est dingue, non ?

Un roman est littérairement facile, occupé essentiellement par de la romance-sexe. On n’a pas mal à la tête à la fin, on n’a rien appris de nouveau, on ne s’est pas enrichi. Quelques jours après l’avoir refermé, je ne me souviens déjà plus de la fin. Si ce n’est que les 2 amies se remettent en couple et que finalement, non, Nick, c’est mieux que Bobbi. Mais c’est pas sûr. OMG ! Minette, mon meilleur conseil est de consulter un psy !

Sally Rooney a 27 ans. On en parle comme le nouveau prodige de la littérature irlandaise. Je ne comprends pas. Je n’avais aucun a priori sur ce roman, j’étais même impatiente de le découvrir. Ma déception est d’autant plus forte. La presse traditionnelle l’a montée en épingle.
Voici ce qu’en dit le magazine Lire de ce mois : « L’auteure irlandaise se fait le porte-voix des millennials, génération mal aimée.  Souvent mise en porte-à-faux, cette jeunesse désenchantée est surtout incomprise. Comparée à Lena Dunham (la créatrice de la série Girls), Sally Rooney en dresse ici un portrait d’une justesse bluffante. Remise en question de la valeur travail, peur de la précarité, sentiment de ne pas être à sa place, émancipation sexuelle, combat féministe, indignation politique… Tout est passé au crible dans ce livre éblouissant. »  Je suis sidérée quand je lis ces propos car il n’est pas du tout question de la valeur travail, ni même de combat féministe et d’indignation politique. C’est bien facile de caser toute une génération dans une case. Mal aimée ? Ah bon ? Pourquoi ? Il est un chouya question d’argent car Frances est pauvre mais l’intrigue ne tourne pas autour de ça. Combat féministe ? Alors là, que nenni ! Indignation politique ? Ah bon ? ça ne saute pas aux yeux.

Voici ce que dit le magazine Elle de la semaine dernière : « Frances, narratrice et héroïne de ce premier roman, observe d’un oeil dubitatif et fasciné [le milieu de la bourgeoisie intellectuelle] quand une histoire d’amour avec un acteur de quinze ans son aîné la propulse dans la vie d’adulte. « Comme elle, explique Sally Rooney, je comprends l’attraction de ce style de vie sur une jeune femme d’un milieu populaire. Mais, comme elle, je veux rester sceptique vis-à-vis de ces systèmes et, en particulier, du monde de l’édition qui fonctionne comme une facette du capitalisme. Certains écrivains gagnent beaucoup d’argent, d’autres pas du tout. » (…) Certains ont voulu faire d’elle l’emblème de la génération des millennials, mais le prisme par lequel Sally Rooney regarde le monde est, dit-elle, « plus marxiste et féministe que générationnel ». Les bras m’en tombent ! Il n’est pas question de la condition des écrivains dans ce roman. Ni de capitalisme.

Je n’ai pas lu dans ce livre une analyse fine de la société ou même d’une génération. C’est juste une histoire d’amour passionnelle, et surtout de sexe, qui monopolise les lignes. Mais sans grand intérêt car rien de nouveau sous le soleil. Cette histoire un peu spéciale ne concerne pas une génération en particulier.

Bref, si vous voulez vous faire votre propre opinion vous pouvez le lire. Pour ma part, j’ai un peu en travers les 23€ que j’ai dû débourser pour lire un roman aussi insipide. La parution de son deuxième roman, Normal People est prévu pour bientôt. Je vais passer mon chemin : il y a tant de vraie belle littérature irlandaise à lire, à mon humble avis.

C’était ma 3e lecture pour la rentrée littéraire. Pas de coup de coeur pour l’instant.

 

 

 

 

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Salaam London – Tarquin Hall

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Traduit par Jacques Chabert

Tarquin Hall, journaliste, rentre à Londres après de nombreuses années à l’étranger. Il se met à la recherche d’un logement et déchante tout de suite : il est devenu impossible de se loger décemment à Londres, même si on a une situation professionnelle correcte. Le seul logement qu’il peut s’offrir est une mansarde dans laquelle il ne peut se tenir debout qu’en étant au milieu. Le logement est vendu comme  » studio vie-travail spacieux ». Les toilettes sont à l’étage, partagées entre plusieurs locataires. Le propriétaire est un Bangladais, Mr Ali, qui possède un magasin de vestes de cuir et parle avec un accent « d’un séjour de quatorze ans au Bangladesh suvi d’un autre de vingt-neuf ans dans l’East End de Londres ». Nous ne sommes pas dans les quartiers cossus de Chelsea ou Nothing Hill, mais à Brick Lane.

Ce mal logement va être l’occasion pour Tarquin Hall de faire connaissance avec ses voisins. Du Bangladais au Pakistanais, en passant par la vieille femme juive ou les Kosovars, c’est toute l’histoire de l’East End et Brick Lane qui défile sous nos yeux. Le titre original est Salaam Brick Lane – A year in the New East End. Une galerie de portraits savoureuse qui serait peut-être fastidieuse de décrire dans le détail, d’autant qu’il y a de nombreux personnages hauts en couleurs. Tarquin Hall est fiancé à une journaliste indienne, qui est allée vivre aux Etats-Unis, histoire de respirer, de mettre de la distance avec sa famille un tantinet étouffante. Quand Tarquin débarque à Londres, il n’a pas le courage de lui dire où il vit réellement de peur de ne jamais la revoir. Pourtant, il se trouve bien contraint de lui avouer. Cela dit, si la jeune femme est surprise, voire déboussolée par le quartier, le logement et Londres, c’est sans doute de trouver un gang de tantes qui la surveille de près, du genre à vouloir lui trouver le mari idéal, indien, évidemment, puis de faire la soupe à la grimace quand elle annonce qu’elle est fiancé à un Anglais blanc. Mais qu’à ne cela ne tienne, une fois la pilule avalée, le gang de tantes ont dans l’idée de s’occuper de leur mariage. Vous voyez le genre ? Ce sont des pages qui m’ont pas mal amusée ainsi que celle avec vieille juive, Sadie Cohen : la mémoire du quartier à elle toute seule. Son appartement est dans son jus des années 50. Elle fait partie des derniers juifs à habiter l’East End. Les premiers immigrants venus de Russie, pour échapper au pogrom, après les Huguenots français au XVIIIe siècle.

Ce récit est un formidable guide si vous visitez l’East End. J’en ai commencé la lecture dans l’Eurostar et je le lisais le soir, pendant mon séjour londonien, ayant l’intention d’aller à Brick Lane et Spitafields. C’est un bon pavé de presque 500 pages, alors j’étais loin de l’avoir terminé sur place, mais il m’a donné quelques repères, comme l’histoire de cette partie de Londres, qui est historiquement des plus miséreuses. En lisant les premières pages, je me faisais toute petite dans mon siège parce qu’il y a quelques descriptions pas très engageantes au début, qui reflètent l’angoisse de l’auteur y débarquant. Son dépaysement. Ce fut amusant de voir citer Dans la dèche à Paris et à Londres, d’Orwell, que j’ai lu juste avant. Mais aussi Jack London qui est venu dans ce coin et en a tiré Le peuple d’en bas. Je fus scotchée de tomber sur la boulangerie à Beigel citée dans le livre.

Ce fut amusant d’emboîter le pas à Tarquin Hall et je me suis promenée avec ravissement dans l’East End, tant littérairement que physiquement, même si je ne suis pas allée jusqu’à Whitechapel, mes jambes n’en pouvant plus ! Ce livre date de 2005 et la fin reflète tout à fait ce que j’ai ressenti en débarquant là-bas, par la station Liverpool Street. Vous tombez direct sur les tours de la City, qui semble grignoter petit à petit les quartiers populaires. Ca vous saute aux yeux, ce fut ma première pensée. En sortant du métro, vous tombez sur un quartier rutilant, plein de yuppies et de bobos. Il faut marcher un petit moment pour arriver sur Spitafields. Je suis partie à la recherche des maisons huguenottes mais surtout du fameux Old Market. Je cherchais mais tout ce que je voyais était rutilant. Il n’y a plus que certains murs du Old Market, au bout de Bishopgate. Et à l’intérieur, ce ne sont plus que des achalandages d’artistes ou marchands de babioles, majoritaires sur les étalages réservés à l’alimentation.

C’était vraiment nikel chrome. Il a fallu que je marche encore, que je tourne et vire dans quelques ruelles, après quelques infos prises auprès d’un habitant qui m’a vue regarder mon plan (merci à lui pour son aide !) pour que le paysage urbain change. Enfin, j’ai débouché sur Brick Lane par une rue perpendiculaire et là, ce fut un voyage ! Street Art, échoppes vendant des plats asiatiques, des « currys », ou des beigels. Je ne connais pas le Brick Lane de 2005, mais bien sûr, j’ai vu que la fabrique de bières était transformée en autre chose, un truc qui rapporte de l’argent…

La fin du livre est éloquente et reflète vraiment mon ressenti : « (…) le visage de Brick Lane changeait de façon spectaculaire. Plusieurs boutiques de vêtements de cuir avaient disparu. L’une après l’autre, les maisons mitoyennes délabrées de la fin du XIXe siècle étaient restaurées. On parlait d’un programme de plusieurs millions de livres pour refaire la chaussée de la rue avec des pavés.
En même temps, Spitafields changeait. On projetait d’abattre la moitié du marché et d’y bâtir des bureaux municipaux. La cour de marchandises de Bishopgate était elle aussi menacée d’une démolition imminente. La profusion des panneaux « A VENDRE » sur les anciennes propriétés huguenotes dans les rues entourant l’église du Christ marquait la fin d’une époque. Les familles bangladaises qui avaient habité dans ces bâtiments depuis les années 1960 partaient et étaient remplacées par une vague de yuppies et de bobos. Des voix s’élevaient contre cette nouvelle invasion qui menaçait l’esprit même de l’East End, contre cet embourgeoisement progressif qui allait le transformer pour toujours. » Tarquin Hall souligne tout de même que ce sont ces mêmes voix qui se plaignaient  des conséquence de la misère. C’est bien la même chose en France (il n’y a qu’à voir Montreuil, et pas que).

L’East End grignoté par la Finance (c)

1778

Les maisons huguenotes du 18e  Spitafields (c)

 

1783

Ce qu’il reste du Old Market (c) …

Le nouveau Old Market  (c) 😦

1787

Les rues sont effectivement pavées

 

Brick Lane

Brick Lane – version « Brocolis Lane », comme je l’ai vu écrit au-dessus d’une fresque 🙂
(c)

Salaam London parle d’identité britannique, et de son pendant, le racisme et le communautarisme. On en apprend un rayon sur tout ce qu’on croit purement britannique (voire purement anglais) et qui ne l’est pas. Cf. le fish & chips. C’est l’expérience que fera un journaliste britannique-bengali qui reproche aux Anglais d’avoir trop assimilé d’autres cultures.  « (…) vous, les Anglais, c’est différent, continua-t-ill. Vous êtes uniques, en ce sens que vous pillez des éléments d’autres cultures et que vous les faites vôtres, que vous les anglicisez. Et ce faisant, vous vous persuadez vous-mêmes que ce que vous absorbez de la sorte, quoi que ce soit était anglais à l’origine. »

Seul bémol pour ce livre : peut-être quelques longueurs. Aurait été encore meilleur s’il avait été plus court car on n’échappe pas à quelques répétitions. Mais c’est vraiment très instructif. Je me suis tout de même régalée.

A lire absolument si vous comptez visiter l’East End !

Crédits photos : Mille et une lectures de Maeve (C)

 

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Virginia – Emmanuelle Favier

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Voici le deuxième roman lu pour la rentrée littéraire. Un roman qui parle de Virginia Woolf bien sûr, mais avant qu’elle ne le devienne. De son enfance à ses 22 ans, âge auquel elle envoie sa première critique littéraire au Guardian, sans illusions, en omettant d’y joindre une enveloppe timbrée pour le retour et même son nom. Et pourtant, c’est ce qui la sortira de l’anonymat.

J’avoue que je ne sais pas vraiment comment parler de ce livre. J’en attendais beaucoup. J’en ai appris pas mal sur l’enfance et l’adolescence de l’auteure de Mrs Daloway. Le lecteur suit la vie de la famille Stephen, famille recomposée à l’heure victorienne puis édouardienne, de 1875 à 1904. Nous vivons assez furtivement le deuil de Julia, la mère de Ginia, veuve d’Herbert Duckworth, son chagrin noyé dans la charité, malgré un remariage avec un veuf, un voisin : Leslie Stephen, un haut fonctionnaire qui ne manque pas d’ambition. La belle Julia est déjà mère, Leslie aussi, et apparenté par sa feue épouse à Thackeray, l’auteur de La foire aux vanités, dont elle était la fille. De l’union de Julia et Leslie naîtront Vanessa, Thoby et Virginia, en 1882, « une semaine tout juste avant James Joyce » ! Des gamins qui deviennent demi-soeur ou demi-frère de Stella, Gerald, George et Laura. La famille reste dans vivre dans le quartier londonnien de Kensington, au manoir de l’impasse de Hyde Park Gate.

J’ai eu quelques difficultés à m’immerger dans cette biographie romancée. Emmanuelle Favier se perd dans mille détails et digressions qui vous font perdre le fil, surtout au début. Son écriture n’est pas limpide mais surchargée. Cela m’a gênée, surtout au début. J’ai eu le sentiment qu’elle veut tout dire, ou du moins en dire le davantage possible. Cela a des avantages (j’ai appris pas mal de choses) mais en même temps on se demande si cela sert vraiment le récit, dans ses grandes lignes. On a un peu l’impression d’une thèse transformée en roman.
Une autre chose qui m’a dérangée : la narratrice s’immisce sans cesse dans ce récit. J’aurais préféré qu’elle s’efface davantage devant la famille Stephen et en particulier l’objet de sa quête : Virginia. En feuilletant des lettres, albums photos, journaux intimes, elle tente de combler le vide, le mystère sur certains points. Pourtant, on ne peut pas écrire une vie entière dans tous les détails, c’est une quête vaine…

Cependant, ce roman nous immerge parfaitement dans la société victorienne dans laquelle est née Virginia Woolf. Une société patriarcale où si l’on né femme, on n’est pas grand chose ou du moins cantonnée à la maison. Les soeurs Brontë, (dont il est fait allusion, car Virginia Woolf était admirative de ces aînées) l’ont déjà montré. Il y a Leslie, ce père imposant, qui, sans le vouloir, étouffe sa fille. La fin du récit est à ce titre éloquent. Virginia « se lâche » ( 🙂 ) après la mort de son père, elle ose alors devenir elle-même et se faire publier.

On apprend également que cette famille aisée n’a pas été épargnée par les malheurs : la mort, qui hantera Virginia jusqu’à l’obsession est omniprésente (de façon moins fulgurante que chez les Brontë, mais tout de même) : très jeune, Ginia perd tour à tour sa mère et Stella, sa soeur aînée. A 22 ans, elle est orpheline.

Le refuge de Virginia est très tôt la littérature. On s’en doute. Elle écume tous les livres qui lui passent dans les mains, avec l’aval de Leslie : « Il lui a ouvert sa bibliothèque car il pense, et c’est un penseur moderne, qu’une jeune fille anglaise a droit à une instruction la plus large possible – tant que c’est sans bourse déliée. Elle lui en est reconnaissante. Pourtant elle pressent que la pensée moderne et l’éducation parfaite des jeunes filles, c’est bien joli, mais qu’en dessous se trame quelque chose qui a plutôt à voir avec la vie et la mort. »
« L’obsession que suscitent les livres prend aussi une forme physique : elle se met à la reliure, le contenant prenant le pas sur le contenu le temps de s’asphyxier aux émanations de la peinture dorée dont elle enlumine ses volumes. Le goût des livres ne se suffit pas des mots, il lui faut – croit-elle, se méprenant sur la source du manque – l’incarnation physique. La matière, lin, cuir, papier japonais, soie ou parchemin, comble les lacunes sensuelles de la pensée déployée en caractères. »

Grande observatrice de ses contemporains, dès qu’elle en a assez, elle décroche et se plonge dans les livres, échappatoire salvatrice ? Rien n’est moins sûr. Car il y a la « bête », la « bestiole » qui sommeille déjà… Une intelligence supérieure, une fragilité qui va de paire.

Malgré une plume complexe qui m’a gênée, j’ai fini par me faire à au style de l’auteure. J’ai globalement apprécié ce livre. Il restitue bien l’époque et la personnalité de Virginia, même si l’on est un peu trop dans le domaine du contemplatif. Peut-être faut-il le lire d’une traite. Je me suis posé la question.
Comme Emmanuelle Favier, j’ai tenté de suivre ses traces à Londres et je peux dire que ce n’est pas évident. Le déménagement du côté de Bloomsbury se fait à la fin. Dommage aussi. J’aurais aimé que ça se poursuive jusqu’à la naissance du Boomsbury Group.

Quartier de Bloomsbury Square à Londres
(C) Mille et une lectures de Maeve

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