Toute une vie et un soir – Anne Griffin

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Traduit par Claire Desserey

Maurice Hannigan, vieux monsieur de 84 ans s’installe au bar du Rainsford House Hotel le samedi 7 juin 2014 à 18h25. Calme plat avant l’effervescence à venir : c’est le soir de la remise du prix du Comité sportif, ici, dans le comté Meath. Il a décidé de porter un toast à chaque personne qui a compté dans sa vie :
à 19 h 05 : pour Tony, son frère aîné adoré, allez hop, une bouteille de stout ;
à 19 h 47 : pour Molly, sa fille morte-née, avec un verre de Bushmills (single malt 21 ans) ;
à 20 h 35 : pour Noreen, sa belle-soeur si spéciale, encore une bouteille de stout ;
à 21h20 : pour Kevin, son fils, ce sera un Jefferson’s Presidential Select ;
à 22 h 10 : pour Sadie l’amour de sa vie décédée il y a deux ans, un whiskey Midleton.
A 23 h 05, il monte dans la suite nuptiale qu’il a réservé, révélant par là-même qu’il est le VIP que l’hôtel attend…

A l’âge de 10 ans, on ne laisse pas trop le choix à Maurice, en difficulté scolaire à cause de sa dyslexie. Son père lui annonce que « le maître d’école est d’avis qu’il vaut peut-être mieux qu'[il] devienne fermier », lui aussi.
« Je sentais ma gêne planer au-dessus de nous, tourner en rond autour de la théière, du pot à lait et de la jatte d’oeufs durs », avoue Maurice. A 10 ans donc, on l’envoie travailler chez les Dollard, famille qu’on devine d’ascendance anglo-irlandaise. Sa mère y travaille déjà le matin pour aider la cuisinière. Les Dollard traitent leurs serviteurs comme des chiens. « D’après mon père, c’était à cause de la baisse de leurs ressources et de leur pouvoir au cours des cinquante dernières années (…). Ils n’ont pas digéré qu’on soit devenus propriétaires de nos terres ». Ainsi Maurice devient-il le martyr du fils du propriétaire, simplement parce qu’il a été témoin des raclées que lui administre son père. Seulement, le hasard fait souvent bien les choses. Ce sera, ironie de l’histoire, un souverain en or d’Edouard VIII de 1936, édition limitée, qui fera basculer la destinée de Maurice mais aussi de cette famille, et de leur descendance. Personne n’en saura rien, jamais, même pas Sadie, son épouse, même pas Emily, une Dollard avec qui il conclut un pacte à ne pas divulguer, une histoire de gros chèque, voyez-vous. Mais je ne vous en dirai pas plus.

Nous passerons quelques heures avec Maurice dont chaque toast sera l’occasion de nous faire découvrir qui se cache derrière ce papi qui jette sur sa vie, sa famille et le monde qui l’entoure, un regard ironique, mais aussi mélancolique et drôle. Je me suis prise d’empathie pour ce petit vieux, un peu ronchon, qui râle après les tabourets trop bas, les toilettes trop loin, le service qui se fait attendre, etc. Il a la gouaille irlandaise, comme toujours teintée d’humour : « Je ne comprendrais jamais pourquoi les Irlandais s’acharnent à calciner les bons morceaux de boeuf » ; « Il est temps que j’aille au petit coin. Un des avantages d’avoir 84 ans, c’est qu’avec toutes ces expéditions aux toilettes, on fait de l’exercice. » 🙂

Chaque toast permet au lecteur de découvrir aussi sa famille, les moments clés de sa vie. Un grand frère adoré, soutien de tous les moment difficiles de l’enfance, parti trop tôt, emporté par la tuberculose pendant que tout le monde pense qu’il a juste la crève. Une lente agonie mais « la mort et la maladie étaient taboues et sacrées, c’était motus et bouche cousue ». Adulte, Molly son bébé mort-né, « poupée de porcelaine aux cheveux d’or ». Des femmes ravagées par la douleur, des maris qui s’éloignent pour ne pas sombrer eux aussi. Il y a Kevin, le fils unique, journaliste aux Etats-Unis.

Il y a cette belle-soeur folle-dingue-carrément-barrée qui risque de faire basculer la vie de Maurice ; il y cette femme qui sait tout, de la clique de l’Ascendency. Il y a des demeures transformées en hôtel dès les années 1970, dont les vrais propriétaires ne sont pas ceux que l’on croit…

Enfin et surtout, il y a Sadie, l’amour d’une vie dont l’absence est insupportable.

Ce roman vous met le coeur en miettes, mais d’une jolie manière. Vous ne pleurerez pas comme des Madeleine, non. Pas de pathos,  mais une tendresse particulière, une émotion rieuse et lumineuse, un peu taquine.
L’auteure irlandaise, dont c’est le premier roman, vous entraîne dans une bien belle balade alcoolisée. Une histoire d’amour (et de désespoir) où sont convoqués les fantômes du passé, les remords, le poids de la culpabilité. Une réflexion sur la solitude et la vieillesse également.

Anne Griffin signe un livre magnifique, tendre, mélancolique, bouleversant mais jamais tout à fait triste. Une jolie découverte.

Titre original : When All Is Said

 

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Remise du Grand Prix des Lectrices Elle : la 50e

Lundi 3 juin, c’était enfin le D-DAY : non, il ne s’agit pas des 75 ans du Débarquement, mais du fameux jour de la remise du Grand Prix des Lectrices Elle, mouture 2019. L’aboutissement du « travail » des 120 jurées pendant 8 mois. Il était absolument hors de question, pour moi, de ne pas y aller. Cette année, c’était en outre une date anniversaire : la 50e remise des prix. Raison de plus. En candidatant, je l’ignorais.
Ce fut donc une journée encore plus spéciale, puisqu’elle s’est déroulée en deux temps : une première partie de 15h à 18h, accessible au public sur inscription, qui célébrait à la fois la littérature et l’esprit ELLE dans ce domaine. Olivia de Lamberterie, qui présidait l’événement, y a fêté sa majorité : ses 18 ans à Elle, où elle est aujourd’hui rédactrice en chef de la rubrique littérature.
Les jurées avaient donc rendez-vous au magnifique théâtre de l’Odéon pour ce jour de fête.
(ok, j’ai pas pensé à faire une photo du théâtre de l’extérieur ! 🙂 )

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C’était aussi un double jour de chance : le ciel menaçait. Je pose un pied sur le parvis, je me retourne et il tombe des cordes. 🙂 Je regarde autour de moi : déjà pas mal de monde. Comment repérer les autres ? Certaines avaient des codes vestimentaires. J’avais filé le motif de ma robe à quelques-unes au dernier moment. J’ai aussi cherché une paire baskets roses. 🙂 J’ai jeté un oeil voir si je reconnaissais certaines, d’après leur photo de profil. C’était pas évident. Mais le hasard fait bien les choses : j’adresse la parole à la première personne à côté de moi et lui demande si elle est jurée. Réponse oui. On s’échange nos noms et on éclate de rire ! C’est parti !
On nous distribue des badges pour nous identifier comme jurées et on rejoint la salle-écrin du théâtre.20190603_195819.jpg

La première invitée était Amélie Nothomb, pour un master class.
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J’ai lu quasiment toute son oeuvre, je connais un bon nombre de ses rituels d’écrivain. Outre boire du thé noir très fort (avant de se mettre à l’écriture) et du champagne, elle dort peu, et de moins en moins précise-t-elle. Le jour où elle sera proche de la mort, elle en sera sans doute à 1h par nuit, ironise-t-elle ! On sait tous qu’elle a son bureau dans les locaux chez Albin Michel. Elle ajoute que c’est un vrai capharnaüm. Régulièrement, un bruit sourd retentit dans la maison d’édition : ce sont les piles entassées dans son bureau qui s’écroulent. De quoi décomplexer tous les bordéliques du monde ! 🙂 Certes, elle publie un livre par an (mais en écrit plusieurs en une année). On a appris qu’Albin Michel n’a pas voulu publier un de ses livres en 2014 et qu’elle en a proposé un autre. Ce n’est pas quelque chose qui la choque.

Thibault de Montalembert nous a ensuite lu un chapitre de Lambeaux, de Charles Juliet.

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Puis, Olivia de Lamberterie a fait venir sur scène une figure emblématique du journal : Jacqueline Duhême, 91 ans, où elle a exercé comme dessinatrice.

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Elle nous a raconté son parcours, assez incroyable et les rencontres qui ont changé sa vie. Comme celle avec Eluard, dont la liaison qu’elle a entretenue avec lui était vue d’un mauvais oeil par Elsa Triolet, Aragon, le bastion littéraire communiste. Elle est l’illustratrice de Tistou les Pouces Verts et auteure de nombreux livres dont Une vie de crobards (Gallimard Jeunesse, 2014). J’avoue, je ne connaît pas du tout. L’occasion d’en savoir plus.

L’invitée suivante était Delphine de Vigan, mais les jurées n’ont pas pu assister à la rencontre puisque nous devions rejoindre les lauréats du Grand Prix des Lectrices au deuxième étage du théâtre (dont les noms étaient encore tenus secrets du grand public), pour des tables rondes et dédicaces. Et c’est à ce moment-là qu’on a pu vraiment s’identifier et discuter entre nous, mais c’était court. En tout cas, on était très heureuses de se retrouver en chair et en os (les limites des réseaux sociaux c’est bien qu’il manque le contact humain !). Un verre de jus de fruit en main, avec un petit biscuit, et nous nous sommes assises au hasard autour des tables où nous ont rejoint à tour de rôle Franck Bouysse (auteur de Né d’aucune femme) , Adeline Dieudonné (La vraie vie) et Alex Marzano-Lesnevich (L’empreinte). Il manquait Jesmyn Ward (Le chant des revenants), qui n’avait pas pu venir, mais son éditrice, Caroline de Ast (Belfond) était présente pour d’éventuelles questions.

Le temps a filé trop vite. 1h30. Le temps de s’installer, que la discussion démarre, que les questions viennent, il fallait déjà repartir car le timing était serré.

La table ronde avec Franck Bouysse a tourné en partie autour de la catégorie dans laquelle a été classé son livre. Certes, ce n’est pas un polar, mais c’est un roman noir. Et puis, finalement, quelle importance ? Il avoue lui-même que depuis le début, on le classe dans ce genre alors qu’il ne lit pas de polar. Mais bon, je dirai que les genres littéraire évoluent (c’est l’histoire de la littérature) et les frontières ne sont pas fermées. J’ai adoré ce livre, c’est l’un de mes coups de coeur : j’ai été scotchée par la plume de l’auteur, dont la noirceur fait pourtant jaillir une étincelante beauté, quelque chose de lumineux, comme l’a soulignée une co-jurée ; son personnage féminin, Rose, est une femme forte.
Franck Bouysse a également expliqué qu’il attache une grande importance à l’objet livre. Il fallait que la photo de la couverture soit Rose. La photo qui la représente est l’oeuvre d’une photographe tchèque, Sara Saukova.

Adeline Dieudonnée a expliqué qu’elle écrit en écoutant du Metal (ok, je comprends mieux la fin du roman, que j’ai trouvé super gore). Elle explique que le Metal est une musique où il y a quelque chose à la fois de noir et lumineux. Je n’y connais rien à ce genre, qui n’est pas ma musique de prédilection. J’ai aimé sa plume originale, mais finalement au fur et à mesure, dans ma lecture, tout est retombé comme un soufflé, et j’ai trouvé la fin bien trop sanguinolente à mon goût, même si je reconnais qu’elle a un vrai talent de conteuse. Ce n’était donc pas du tout mon roman préféré, mais pas non plus un livre que j’ai absolument détesté puisque je lui ai mis 13/20.

Alex Marzano m’a beaucoup touchée. Il émane d’elle quelque chose d’à la fois puissant, fragile et gracieux. L’empreinte est aussi un livre qui mélange les genres (voir ma chronique). La personne qui faisait la traduction, travaille chez Sonatine et suite à une question a expliqué le titre français choisi. Le titre original est The fact of a Body, a murder and a Memoir . En résumé, le mélange de genre est courant aux Etats-Unis, mais pas encore en France. Alex Marzano a expliqué qu’au fil de sa rédaction, elle s’est aperçue qu’elle avait rédigé son livre comme une plaidoirie. Elle n’est pas avocate (malgré ses études de droit pour le devenir), mais enseigne la littérature à l’université de Portland. En lisant ce livre, classé dans la catégorie « Document », j’ai admiré le courage de cette jeune femme (voir ma chronique). Pourtant, ce n’est pas le livre, dans cette catégorie, que j’avais préféré, parce qu’il y avait beaucoup de redites et que ça avait un peu plombé ma lecture. L’aspect « plaidoirie » ne m’est pas venu à l’esprit. Cela dit, ce ne fut pas non plus un livre que j’ai détesté (12/20).
Je n’ai pas eu le temps de me faire dédicacer les livres, pas assez rapide, beaucoup de monde dans un lieu pas très grand. 😦 . Mais ce n’est pas grave du tout.
On a redescendu les marches, en bas desquelles nous attendait des photographes pour la traditionnelle « photo de famille » que vous pouvez retrouver ici avec les autres photos de la soirée, mais où ne figurent pas les jurées. On est toutes radieuses, non ? 🙂

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Crédit photo FRANCESCA MANTOVANI

Un break d’une heure et nous sommes revenues pour la fameuse soirée de remise des prix et révélation officiel des lauréats de cette cuvée de demi-siècle !

La surprise fut la présence de nombreux lauréats des années précédentes. J’ai reconnu, en vrac, Caryl Ferey, Olivier Norek, Véronique Ovaldé, Anne-Marie Revol, Kenzié Mourad, Philippe Claudel, Leila Silmani, Ian Manook….

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Après avoir cité tous les lauréats des années précédentes, depuis la création du Prix, voici venu le moment de révéler devant le tout-Paris littéraire et journalistique dans cette soirée privée, les noms des lauréats 2019.
Sont donc nominés :

Catégorie roman : surprise pas 1 mais 2 livres sortis ex-aequo : Le chant des revenants de Jesmyn Ward ;(éd. Belfond) ; La vraie vie d’Adeline Dieudonné (éd. L’Iconoclaste)

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Adeline Dieudonné

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Caroline Ast, éditrice de Jesmyn Ward

Catégorie Policier : Né d’aucune femme, de Franck Bouysse (La manufacture de livres)

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Catégorie document : L’empreinte, d’Alex Marzano-Lesnevich (éd. Sonatine)

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J’avais dit que je risquais de me rouler par terre si Le chant des revenants ne sortait pas primé ! Ce ne sera donc pas le cas ! 🙂 Pour moi ce livre confère au chef-d’oeuvre (je lui ai mis 20/20).
Je vois également mon deuxième coup de coeur, Né d’aucune femme sortir vainqueur (20/20 aussi).
Je suis donc très satisfaite !
Pour le document, j’avais classé n° 1 : Pirate N° 7 d’Elise Arfi, qui m’a scotchée (19/20).
J’aurais bien aimé connaître ceux qui ont été classés n°2 . Je verrai bien Asta de Jon Kalman Stefansson pour la catégorie roman (je lui avais mis 19/20).
Mon trio gagnant est cité dans la chronique sur L’empreinte.

Nous avons même eu droit à un mini-concert surprise, avec la présence de Vincent Delerm, invité à l’occasion de cette 50e.

Le temps a filé à une allure folle. Je savais qu’il serait à peu près impossible de discuter avec des auteurs dans le cocktail organisé après. Il y a des occasions plus tranquilles dans d’autres lieux. J’aurais voulu rester encore pour discuter avec les autre jurées qui m’ont tenu compagnie, mais le lendemain était un jour de travail. Donc je me suis éclipsée car la téléportation n’existe pas encore. J’ai repris mon train dans l’autre sens et retrouvé un tout autre monde.
J’ai passé une excellente journée, j’ai été vraiment ravie de rencontrer les autres jurées présentes, blogueuses ou pas, avant tout grandes lectrices, de discuter littérature. Je n’ai pas pu parler à tout le monde, c’était compliqué. Mais ce ne sont pas les occasions qui manquent.
Vendredi est sortie un 5 pages dans Elle sur les lauréats et le choix des jurées. La photo de famille n’y figure pas mais il y a un bel éloge du choix des jurées.
Une page se tourne. Place aux jurées de la cuvée 2020. Je n’ai pas le droit de candidater de nouveau avant 3 ans. C’était ma 2e fois. Je ne sais pas aujourd’hui si je retenterai l’aventure une troisième fois. J’aimerais aussi essayer l’aventure pour d’autres prix littéraires.

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50e Prix : le sérum anti-âge m’a fait rire. 😉

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N’oublie pas de penser à demain – Siobhan Curham

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Traduit par Marie Hermet

Ceux  qui me suivent depuis longtemps savent que j’adore les romans ados de Siobhan Curham, que j’ai tous lus – sauf la série « Les naufragés ». Je l’avais laissée avec Les filles de Brick Lane et je la retrouve au détour d’un rayon FNAC avec N’oublie pas de penser à demain, en coup de coeur de libraire !

Cette fois, nous ne traînerons pas dans à Londres, mais à Lewes où vit Stevie, 14 ans, avec sa mère dépressive. Stevie n’a pas d’amis et n’en veut plus, depuis que sa vie a radicalement changé avec la mort de son père, musicien.   « (…)La simple idée d’avoir une amie m’épuise. Je n’ai pas l’énergie d’expliquer pourquoi je n’ai jamais un sou, ni pourquoi ma mère ne quitte pas son lit. » Nous sommes la vieille de la rentrée, et elle appréhende cette nouvelle année scolaire. « Est-ce que les condamnés regardent leur cellule avant d’entrer dans le couloir de la mort ? Je me demande s’ils ressentent aussi cette espèce d’amour soudain pour tous les objets qui les entourent. Tout à coup, je déborde d’affection pour mes vieilles étagères surchargées de livres, mon fauteuil défoncé, et même pour la tache d’humidité sur le mur (…) ». Voici dans quel état d’esprit elle est ! Et pas de quoi être bien dans ses baskets quand le chemisier de votre uniforme fait des siennes ! Ce n’est pas avec ses allocations que sa mère va pouvoir lui en racheter un, d’autant qu’elle en est bien incapable, assommé par les Lexomil. C’est Stevie qui s’occupe de la maison, est obligée de travailler en distribuant des journaux le matin, quitte à renoncer à son rêve : s’acheter une guitare.

Ce jour de rentrée, il y a un nouvel élève : Hafiz. Il est syrien. Il a fui la guerre qui ravage son pays. Ses parents ont versé une somme faramineuse à des passeurs pour lui permettre d’avoir un avenir meilleur. Eux sont restés au pays au moment où débute le roman. Hafiz vit chez son oncle et sa tante à Lewes. Comme la plupart des gamins,  il est « atteint par le virus du football« . Il est connu pour être doué dans ce domaine, chez lui. Ce n’est pas pour rien qu’Hafiz porte le même nom que le fameux poète persan. Son père « est écrivain de profession. Il est est le descendant d’une longue lignée de conteurs arabes (…) ». Un jour il lui explique qu »« il existe une histoire à découvrir en chacun de nous ».
Bien évidemment, le premier jour, il se retrouve assis à côté de Stevie le jour de la rentrée…

C’est une belle histoire que nous raconte Siobhan Curhman, mais pour autant ce n’est pas une histoire qui fait dans le feel good. C’est une histoire ancrée dans la réalité du monde d’aujourd’hui, dans son actualité. Le drame des migrants, l’accueil fait aux réfugiés, la pauvreté, le racisme, la guerre. Mais aussi la dépression, l’amitié. C’est aussi l’histoire d’une renaissance, d’une reconstruction personnelle. Une histoire qui rappelle qu’une vie peut basculer.

J’ai aimé le portrait croisé entre le personnage de Stevie, Anglaise pauvre qui souffre tous les jours du manque d’argent et Hafiz dont la famille est d’un milieu aisé. J’ai aimé qu’elle rappelle que les migrants ne sont pas des gens dans le besoin mais simplement des humains qui fuient un pays où la vie n’est plus possible, qu’ils ne migrent pas pour aller voler le job ou les biens des habitants de leur pays d’accueil mais la mort quasi-assurée dans leur pays d’origine. Il y a deux personnages imbuvables dans cette histoire, genre bas du front, gros lourds à qui on a juste envie de filer des claques. Des gens qui ne progresseront jamais dans leur tête, simplement parce qu’ils sont idiots, d’une bêtise crasse. Et puis il y a les ignorants qui découvrent la sordide histoire d’Hafiz et évoluent dans le bon sens. Il y a les opportunistes qui pensent qu’on peut tout acheter. Même l’amitié ou l’amour, et tournent leur veste en fonction du sens du vent par de savants calculs manipulateurs.
Pendant ce temps, la mère de Stevie galère, à cause de la maladie invisible qui la frappe. Prise dans l’engrenage administratif compliqué.

Un roman d’un bel humanisme, qui donne sourires et espoir.  Il y a même un Irlandais dans cette histoire ! Et de l’humour. A écouter en musique.

C’est mon préféré de l’auteure à ce jour. Coup de coeur, vous l’aurez compris !

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La promesse de Dublin – Dominique Le Meur

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Il y a quelques années, j’ai lu Irlande, nuit celtique, qui était le dernier roman en date de Dominique Le Meur et qui m’avait bien plu car l’histoire était vraiment ancrée dans l’Irlande contemporaine ; l’intrigue n’était finalement qu’un prétexte pour raconter se qui se passait à l’époque où le fameux Tigre Celtique se cassait la figure. C’est donc avec pas mal de curiosité que j’ai accepté de recevoir son nouveau roman, La promesse de Dublin, qui nous plonge quelques années plus tard, avec d’autres personnages pour un autre récit.

Rían est marié à Shona. Il vit à Limerick. Quelques jours avant son mariage avec celle-ci, il a rencontré, dans le cadre de son travail, Madison, une Québécoise qui vit en Irlande mais devra rentrer au pays un jour ou l’autre. C’est le début d’une double vie, d’une vie de mensonge et de malhonnêteté pour Rían. Une vie de casse-tête. Une vie d’oppression qu’il s’est construit tout seul. Il devient l’allégorie vivante de L’homme de la plaine du peintre  expressionniste Erich Heckel, qui orne d’ailleurs son logement. 4889b73707ccddca4cdb92834b823f4fNon seulement, il épouse Shona, mais il continue de voir Madi, sans complexes. Il lui a même fait une promesse, (qui donne son titre au livre), « une sorte de bague de fiançailles verbales qui cré(en)t des obligations » (un jour, tout plaquer pour la rejoindre à Montréal). Au moment où commence le roman, il a mis à exécution sa promesse.  Il débarque à l’aéroport de Montréal, avec quelques bagages, pour vivre définitivement au Québec, larguant derrière lui, une vie d’oppression, selon lui. Seulement voilà : personne à l’arrivée. Rían se retrouve face à lui-même et se remémore sa rencontre avec Madison, Shona, et cette l’Irlande en évolution… Contre toute attente, la République d’Irlande vient de légaliser le mariage pour tous sans difficulté lors du dernier référendum. Mais, par ailleurs, le gouvernement a décidé de créer un nouvel impôt : celui sur l’eau. La majorité des Irlandais, ne l’entend pas de cette oreille dans un pays où il pleut tant. La lutte s’organise contre l’oppression par l’impôt, une lutte à laquelle Rían a participé activement, entraîné par ses amis et Madison.
Mais pour l’instant, Rían se trouve comme l’arroseur arrosé : seul et  homme de la plaine.

On se retrouve face à un personnage pas vraiment sympathique. Du moins, il m’a vraiment agacée ce type ! Je me suis demandé comment ça allait se terminer pour lui. La fin est assez surprenante, ironique : ce qui lui arrive est un peu absurde. Avoir fait tout ce chemin pour en arriver à…. (biiiiiip ! vous devrez lire le livre pour le savoir).
Rían fuit l’oppression, entend vivre libre. Mais ne serait-il pas un peu bipolaire le bonhomme, j’exagère à peine ? Le portrait qu’il fait de son épouse est celui de la femme qui a su serrer le pigeon et le faire tomber dans le nid pour une vie conformiste. « Avec Shona, les choses avaient été somme toutes rapides. Les éléments de construction s’étaient agencés avec une logique sûre. Très vite, les rencontres s’étaient agencées avec une logique sûre. (…) Elle s’était mise à sauter de joie, puis a crié à un couple qui passait.
– Je suis amoureuse. Mon homme et moi, on va habiter ensemble ! » (…) J’ai demandé Shona en mariage lors d’un dîner au Dromoland Castle, un hôtel chic du comté de Clare (…). La bague aux entrelacs brillants surmontés d’un diamant l’a ravie et elle a beaucoup pleuré. » Bref, une vraie bécasse ! Pas facile à vivre, pour couronner le tout, du genre à faire des crises. « Ces crises existaient bien. Ce n’était pas une invention. (…) Shona était ainsi. » Finalement, on se demande pourquoi ils se sont trouvés, mariés si ce n’est pour rentrer dans la norme que veut leur imposer la société.
Madi est tout le contraire de Shona mais c’est un peu étonnant qu’elle gobe tout ce que lui raconte Rían quand il ne peut pas la rejoindre (ouais, une vieille mère malade, avec qui il vit… :p ). Et c’est également étrange que Shona croit aussi toutes ses balivernes sur la longueur. Ou pas. Le mystère est bien entretenu finalement car la narration alterne entre le récit que fait Rían et un récit à la troisième personne qui dévoile des choses qu’il ignore.
Alors, pourquoi Madison n’est-elle pas à la porte des arrivées de l’aéroport à Montréal ? La deuxième partie du roman le révèle.   « Une machine sans pitié. Une envoyée du passé ou du futur avec une mission dont il ne sortirait pas indemne. » Il ne va pas y avoir un coup de théâtre, mais deux !

Au début, le roman m’a un peu désarçonnée à cause de ce personnage principal agaçant  mais aussi parce que ses histoires de coeur prenaient le dessus sur l’arrière fond sociétale dans lequel se situe l’histoire et que j’aurais aimé peut-être plus présent. Puis j’ai fini par me laisser porter par ce  roman d’une ironie grinçante. 🙂 On le referme avec un drôle de sourire aux lèvres.

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Je vous (re)parle un peu de l’auteur : Dominique Le Meur est bien français, il vit à Limerick depuis les années 1990 où il enseigne la langue de Molière à l’université. Outre, Irlande, nuit celtique, il a écrit plusieurs romans :
Où va-tu Irlande ?
qui se situe dans les années 70 et met en scène l’Irlande et l’Irlande du Nord en particulier ;
Par-delà les murs, qui se passe de Belfast Ouest à Berlin Est. dont Le Monde Magazine a écrit que c’est « une belle histoire d’Europe, des personnages attachants qui se débattent dans l’Histoire. Un roman dans lequel on a le temps de s’installer et que l’on est triste de quitter. Un vrai bon livre. » Il est lauréat du Prix du Roman en Ligne 2010, dans la mention « adaptable à l’image »;
Retour vers l’ailleurs « revient sur les bouleversements sociaux, économiques et culturels que l’Irlande a connu ces dix dernières années ».

En tout cas je remercie chaleureusement l’auteur.

Les petits veinards qui habitent Limerick pourront rencontrer Dominique Le Meur le
30 mai à partir de 19h30 à la librairie de la ville (Michael Street, of course), pour une soirée de lancement du roman La promesse de Dublin, organisée par l’Alliance française de Limerick. Dominique Le Meur intervient aussi régulièrement au festival franco-irlandais de Dublin.

 

 

 

 

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Je ne ferai une bonne épouse pour personne – Nadia Busato


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Traduit par Karine Degliame-O’Keeffe

« Je ne veux que personne ne voie mon corps, pas même ma famille. Faites-le incinérer, détruisez-le. Je vous en suplie : pas de cérémonie, pas de tombe. Mon fiancé m’a demandé de l’épouser en juin prochain. Je pense que je ne ferai une bonne épouse pour personne. Il se portera bien mieux sans moi. Dites à mon père que je ressemble trop à ma mère. »

C’est à peu près tout ce que l’on sait de la jeune femme que vous voyez sur la photo. Evelyn McHale, 23 ans, se jeta de la terrasse panoramique de l’Empire State Building le 1er mai 1947 pour atterrir sur le toit de la limousine d’un diplomate des Nations Unies. A ce moment-là, se trouvait par hasard un jeune étudiant en photographie : Robert Wiles. Il immortalisa en un cliché qui lui pris 4 minutes, le cadavre d’Evelyn. Cette photo devient la « Picture of the week » du n° 147 du magazine de photos Life du 12 mai 1947. Ce fut l’unique photo publiée de Robert Wiles, dont on ne sait pas grand chose non plus. Pourtant, cette photo « devint iconique au point de donner naissance à une expression chez les photographes de mode, « l’effet Evelyn » pour parler de portraits de femmes dont le maintien et la grâce s’alliaient à une intensité tragique ». Quelle incroyable concours de circonstance et quelle incroyable photo de femme. « Les gens. Les gens la regardaient. Vous ne comprenez pas. Regardez la photo. La cheville. La façon dont elle est délicatement posée sur l’autre. La main droite. Trois doigts serrés autour du collier. Comme si elle jouait avec les perles. Elle était morte et nous étions vivants. Sa sérénité nous séparait. Son lit d’acier et d’éclats de verre était tout ce qu’on pouvait désirer. C’était comme avoir du poison dans le sang. (…) Elle n’allait plus jamais rouvrir les yeux. Jamais? Et pourtant tout le monde la regardait comme si elle allait le faire. Il y avait quelque chose d’étrange dans l’air. »
Cette photo inspira Andy Wharol (Suicide/Fallen Body) mais aussi David Bowie (Jump they say), pour ne citer qu’eux.

Nadia Busato a décidé d’écrire l’histoire d’Evelyn en un mélange de vérité tirée d’archives diverses et une grande part d’imagination. Elle laisse la parole à plusieurs personnes sur plusieurs époques pour rendre à la fois hommage à la jeune femme mais aussi au plus célèbre building américain, finalement, dont on sent l’omniprésence.
Un roman choral qui laisse la parole entre autres, à la mère d’Evelyn, à sa soeur, à son fiancé, au policier qui fut sur les lieux, à Robert Wiles, à la première personne qui se suicida après l’inauguration de l’Empire State (un commerçant du Queens ruiné par la crise de 1929), mais aussi à une femme noire qui survécut à sa chute vertigineuse en 1979, à trois femmes rédactrices à Life. Mais bien entendu à Evelyn elle-même. Chaque chapitre est précédé d’une explication sur l’identité des personnes que nous croisons.

Je ne connaissais pas cette photo mais je sais qu’elle a attiré mon attention, à moi aussi, comme couverture du roman. Je ne connaissais pas non plus cette auteure italienne dont c’est le premier roman traduit en français mais le deuxième paru. J’aime les photos. Ça m’intriguait. Je me suis lancée à l’aventure sans trop savoir à quoi m’attendre. Eh bien j’ai eu raison !
J’ai adoré tant la prose de Nadia Busato à travers les mots de sa traductrice que le beau portrait de femme qu’il émane de ce livre. Celui d’une femme fragile, pas facile à vivre, prise dans un labyrinthe de solitude mais qui a décidé de rester elle-même, en dehors des carcans que voulaient lui imposer la société. Une femme libre mais seule. On ne saura jamais vraiment ce qui lui est passé par la tête pour se jeter du haut de l’Empire State Building, elle a emporté son secret avec elle, mais ce pourrait être la solitude et le sentiment d’exclusion, un monde dans lequel elle ne trouvait pas sa juste place. « Il est possible de percevoir la partie d’un tout et de se sentir en même temps confiné à sa périphérie. (…) Dans mon cas, la solitude me donnait davantage le sentiment de vivre sur le bord du rivage. (…) Etre ignoré, c’est comme recevoir un coup de poing. Et ignorer les autres, c’est la même chose : on encaisse le contrecoup(…) ».
« La solitude est un lieu à part : elle se trouve sur un territoire que seuls quelques-uns réussissent à atteindre et où presque personne ne veut rester. De l’extérieur, on ne la reconnait pas, elle n’a pas de manifestations épidermiques. »
« Il faut être fort. Et puis un jour, on rencontre l’amour, il rend encore plus fort, et en même temps il fait mal, très mal, si profondément mal qu’il vous brise de l’intérieur. »
« Tu me dégoûtes, toi et ton amour de poudre de riz, de gâteaux tout chauds et d’attente. » (réflexion à sa soeur, qui attend le « prince charmant »)
« A quoi ça sert d’avoir cinq paires de coeurs si tu ne peux même pas soupirer ? »(réflexion qu’elle fait en observant des vers rouges !)

Ce roman est aussi le portrait de l’Amérique de la Grande Dépression, du New Deal, mais aussi du New York d’après-guerre, avec ce monstre de béton qui ne cesse d’attirer l’attention, dont Evelyn McHale fut la 12e victime.

Nadia Busato sonde d’une plume élégante et documentée la vie d’une inconnue devenue iconique, « la plus belle parmi les ombres ». Une incursion dans le monde des magazines de photos. Un roman original et magnétique dans lequel on plonge avec délectation. Une jolie découverte !
Mon seul bémol va au tout premier chapitre avec une « histoire » de langue de boeuf assez détaillée dont je n’ai pas compris l’utilité mais qui fut totalement oubliée par la suite.

Merci aux éditions de La Table Ronde.

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Ce que savait la nuit – Arnaldur Indridason

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Traduit par Eric Boury

J’ai pris du retard dans mes « Arnaldur » ces dernières années, alors j’essaie de rattraper tout cela à rebours, avec le tout dernier sorti (cela dit, il n’y en a que 3 que je n’ai pas encore lus, Fils de la poussière et les 2 derniers volumes de la triolgie des Ombres, donc rien de dramatique, car j’ai lu les 17 autres ! 🙂 ).

Les fans d’Arnaldur savent que l’inspecteur Erlendur lui pesait un peu, donc il l’a mis de côté dans un dernier opus où l’imagination du lecteur était mise à mal pour savoir si l’inspecteur a passé l’arme à gauche est ou encore vivant. Moi, je dis qu’il est vivant et que notre auteur islandais chouchou va nous le ressortir de derrière un iceberg un de ces jours…
Il a donc créé une nouvelle série (enfin je crois que c’en est une), avec un autre personnage. Konrad est un ancien flic, un inspecteur en retraite. Tout le monde le sait, les touristes affluent en Islande depuis que l’Eyjafjallajökull est entré en éruption en 2010. Le trip pour les plus aventuriers et les plus fortunés, c’est d’aller faire de la rando sur les glaciers. C’est ainsi que démarre Ce que savait la nuit. Un groupe de touristes, menée par une guide, partent pour un « glaciers crawl »,  si je puis dire, pendant dix jours. Pas de chance car le glacier de Langjökull, qui, comme tous les glaciers recule à cause du réchauffement climatique, « régurgite » un cadavre.
Il ne sera plus question de fonte de glaciers, du réchauffement climatique, du tourisme de masse qui se développe en Islande, qui met à mal la nature à la fois puissance et fragile. Cela ne dure que quelques pages.

Il sera question de cadavres, de cold case. De réouverture d’un dossier classé sans suite. L’homme découvert est quelqu’un qui a disparu il y a 30 ans. A l’époque, Konrad était encore en activité. Une affaire marquante, un cadavre comme une machine à remonter le temps. Konrad a bien des raisons de reprendre du service, en off de l’enquête officielle. C’est ce qu’on découvre au fil de la lecture.
Arnaldur Indridason a créé un personnage qui n’est pas lisse du tout. Ce n’est pas un Erlendur bis (ce que je craignais), ce n’est pas un gentil nounours. Même s’il est au premier abord fort sympathique. Je ne peux pas dévoiler trop l’intrigue sinon il ne vous resterait pas beaucoup d’intérêt à lire ce livre qui joue surtout sur le suspens, contrairement à la série Erlendur.

J’ai regretté que l’aspect social et historique ne soit pas davantage présent. Que l’intrigue occupe le premier plan, ce qui, à mon sens, n’est pas tout à fait le cas dans les livres de l’auteur qui l’ont mené au succès. L’intrigue n’était qu’un prétexte pour sonder la société islandaise. Ce n’est pas vraiment le cas ici. Je n’ai pas appris grand chose de plus sur l’Islande et les Islandais.

Donc, si j’ai apprécié ce polar pour le côté « rebondissements et suspense », le dévoilement progressif et parcimonieux de la face sombre, ou plutôt pas si clair, de l’inspecteur Konrad,  je suis néanmoins restée sur ma faim.
Comme le souligne la quatrième de couverture, ce polar est dans la lignée des Simenon. Pourtant, j’aime bien Simenon mais je préfère quand Arnaldur nous fait du Arnaldur-Erlendur.

 

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Festival Livres & Musiques de Deauville

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Ce week-end l’Irlande était à Deauville pour le festival Livres & Musiques. J’ignorais totalement l’existence de ce festival créé en 2003 et entièrement gratuit. Le principe est de mettre à l’honneur les liens qui unissent musique et littérature. Cette année ce fut donc une ballade littéraire irlandaise.

J’ai cru rêver en voyant le nom de Roddy Doyle parmi les écrivains invités ! RODDY DOYLE ! C’est tellement rare de le voir en France ! Et ce n’est pas tout. Il y aurait aussi Lisa Harding, Michèle Forbes, Conor O’Callaghan, Lisa McInerney, Dermot Bolger, Robert McLiam Wilson et Paul Lynch ! Il y a quelques semaines, j’ai dévoré Abattage de Lisa Harding ; Smile de Roddy Doyle et Rien d’autre sur terre de Conor O’Callaghan en septembre ; Edith & Oliver de Michèle Forbes en janvier ; Grace de Paul Lynch il y a quelques jours, Ensemble Séparés de Dermot Bolger l’an dernier ; Glorieuses Hérésies de Lisa McInerney – dont le 2e roman, Miracles du sang, est en ordre rangé sur mes étagères et ne va pas tarder à me sauter dessus si je ne lis pas !). Dès que j’ai su, j’ai réservé une place dans le premier train en partance de Paris Saint-Lazare pour le samedi 4 mai.

A 10 heures, je déambulais donc dans les rues de Deauville endormie, à la recherche de la Villa du Cercle où se déroulait une bonne partie du festival.

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La Villa du Cercle, coeur du festival. Même le parasol est à la couleur de l’Irlande, non ?

Une fois la porte passée, ce fut d’abord comme Alice au Pays des Merveilles en version fun. Une librairie purement « irlandaise » en France, je n’en ai jamais vue. Pour l’occasion, la librairie de la ville s’est transformée en librairie de littérature irlandaise.

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Je n’ai jamais vu autant de livres de l’île d’Emeraude, ou l’évoquant, réunis dans un même lieu – à part à la médiathèque du Centre culturel irlandais à Paris.

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Affection particulière pour ces 3 livres 🙂

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Texte de Robert McLiam Wilson 🙂

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Un Roddy Doyle qui est à l’origine d’une rencontre et un Dermot Bolger qui peut être un jeu de devinettes 🙂

Bon, j’avais la tête plongée dans tous ces trésors. Et puis je l’ai relevée (ma tête). Et là, j’ai pas tout de suite compris qui j’ai vu devant moi.Purée, c’était le papa de The Committments, de 3 Femmes et un fantôme, de La légende d’Henry Smart, de La femme qui se cognait dans les portes. Il y avait un truc magique là-dedans, je suis sûre ! Pourtant je n’avais qu’un parapluie trempé laissé à l’entrée, qui n’a aucun pouvoir, si ce n’est celui de ressembler à une asperge quand on le ferme. 🙂 . Et puis, Dermot Bolger. Et tous les autres, au fur et à mesure.

La première table ronde ronde avait pour thème « Editer : une passion exigeante », avec Joëlle Losfeld et Lisa Harding (animée par Héralde Feist et traduit par Chloé Billon).

Le roman de Lisa Harding parle du trafic sexuel en Irlande. Lisa Harding avait quelques scrupules en tant qu’écrivain à écrire sur ce sujet. Elle a pris conseil auprès des ONG qui luttent contre ce fléau mondial (et pas spécifiquement irlandais) avant de ce décider. Elle s’est aussi servi de son expérience au sein de la campagne Stop Sex Trafficking of Children and Young People. Elle a lu pendant cette campagne des témoignages horribles, elle ignorait l’ampleur du phénomène. Peu à peu les personnages de son roman ont grandi dans son esprit jusqu’à la réveiller la nuit. Ainsi est né Abattage, qui donne la parole à des filles et femmes qui ne l’ont pas. Le roman montre la façon dont ces jeunes filles mettent en place des stratégies de survie,

comment l’amitié qui se développe entre Sammy et Nico va les aider. Elle explique aussi que la plupart des traffics sexuels sont d’origine mafieuss. Quand le client paie, en fait, non seulement il fait du mal, mais il enrichit une mafia. Lisa Harding a aussi voulu faire sentir la distance qu’il y a entre l’amour et cet acte, la façon dont les clients, des hommes de tous les âges et toutes les conditions, se déconnectent de la réalité (sans pour autant leur donner raison, évidemment !). Elle dénonce aussi la défaillance du monde adulte qui ferme les yeux.
Lisa Harding est en train d’écrire un deuxième livre. Pour elle, la littérature irlandaise c’est la réunion de l’alcool et de la mélancolie. Les Irlandais aiment la poésie.

C’est la qualité de l’écriture, les échappées lumineuses malgré la noirceur du sujet, l’absence de voyeurisme qui ont décidé Joëlle Losfeld à éditer ce roman.
Elle revient sur 30 ans d’édition, explique que sa maison d’édition évolue en même temps qu’elle. Au début, c’était des publications avec une dimension fantastique, un peu léger. Mais qu’il n’y a rien de vraiment rationnel dans ses choix. Au début, elle rêvait de reconstituer la bibliothèque de son enfance qui se caractérisait par de l’humour, du non-sens, etc., un peu comme dans Les aventures du Capitain Corcoran, d’Alfred Assolant. Elle a toujours aimé la littérature irlandaise. Au début, ce qui l’intéressait chez les écrivains irlandais, c’était l’humour et le non-sens. Puis le noir, mais drôle. Elle explique que les pays qui ont des histoires compliquées sont intéressants en littérature car il y a une dynamique liée à la difficulté de cette Histoire. Son catalogue ne contient pas que de la littérature irlandaise, mais elle occupe une grande place (ce n’est pas compliqué quand je regarde la place qu’occupent les livres des éditions Joëlle Losfeld sur mes étagères pour m’en rendre compte !).

L’après-midi, j’ai assisté à la rencontre entre Michèle Forbes (Irlande du Nord) et Lisa McInerney (originaire de Cork) sur la thématique « Sexe, drogue et Rock’n roll versus illusion et music-hall » (animée par Bernard Martin, avec Marguerite Capelle et Chloé Billon en interprètes incroyables).
[Bon, vous allez excuser mon résumé plus succin, la faute à une délicieuse marmite d’un restau de bord de plage dont j’ai oublié de noter le nom ! J’ai commencé à écrire à l’envers sur mon carnet et les gribouillis dans le noir, c’est des hiéroglyphes difficiles à décrypter quelques jours plus tard ! 🙂 ]
Michèle Forbes nous a parlé de son dernier roman, Edith & Oliver (éd. de La Table Ronde). Son roman se passe en Irlande du Nord, en partie à Belfast, au début du XXe siècle. Elle a choisi d’écrire sur un moment où le music-hall commence à décliner, sur ces arts qui déclinent puis renaissent.

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Elle a écrit ce livre en partie pour son grand-père. Le music-hall est le monde de l’illusion et de la transformation où l’on peut se permettre des choses qu’on ne pourrait pas faire dans la vie. Elle a lu LA terrible scène du roman et on voit que Michèle Forbes est aussi actrice, je me suis fait la remarque.

Lisa McInerney nous a rappelé que Cork est LA capitale de l’Irlande ! Que là-bas, l’anglais est particulier, l’accent est particulier, l’humour est particulier, bref, tout est particulier ! (Je connais quelqu’un qui va être content ! 🙂 ). Lisa était (est peut-être toujours?) blogueuse. Elle a voulu écrire un triptyque. Son premier roman, Hérésies glorieuses, met en scène 5 personnages ; le deuxième, Miracle du sang, est centré sur l’un des personnages du roman précédent, celui de Ryan. Le troisième élargira de nouveau la focale.

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Lisa McInerney nous lit un passage de son dernier roman

Ryan est un personnage complexe, aux multiples facettes. Sa mère est napolitaine et lui a appris le dialecte. Qui dit Naples, dit mafia. Vous voyez, alors pourquoi il y a une histoire de deal dans sa vie (enfin, ça c’est moi qui me suit fait la réflexion). C’est un jeune homme très mélancolique, mais parce qu’il a 20 ans.
Michèle Forbes explique que s’il y a quelque chose qui unit l’Irlande, c’est bien l’humour noir. Elle a voulu situer son premier roman, Phalène Fantôme, pendant la période des Troubles, car il y a encore beaucoup de choses à dire sur cette époque, beaucoup de choses qui sont tues.
Il est délicat de faire un tableau de la littérature dans son ensemble, d’autant qu’il y a une « nouvelle vague » de jeunes auteurs. D’ailleurs, une anthologie sur la littérature irlandaise va bientôt être publiée, comprenant des écrivains issus de l’immigration. Ce qui est tout de même bien normal, car l’Irlande n’est plus un pays fermé sur lui-même, le Tigre celtique en a fait une terre d’immigration.

La troisième table ronde a été consacrée aux « subtiles angoisses » . Avec Roddy Doyle et Conor O’Callaghan (animée par Héralde Feist ; interprétariat : Marguerite Capelle et Chloé Billon)

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Roddy Doyle et Conor O’Callaghan

On a posé la question à Roddy Doyle : « Comment les romans diffusent l’angoisse ? » Roddy Doyle a évoqué Smile, son dernier roman où il montre comme un enfant est devenu l’homme qu’il est en étant passé par l’école des Frères Chrétiens. Réussir à le raconter de manière originale était son angoisse ! Conor O’Callaghan explique qu’il a aussi subi une éducation chez les catholiques (il est originaire de Newry, en Irlande du Nord) et que ce fut un traumatisme. Il y a un lien de compagnionage qui se crée entre les élèves pour survivre. Une stratégie du refus. A son époque, contrairement à celle de Roddy Doyle, les châtiments corporels ont été interdits. L’angoisse était de savoir comment les hommes d’église allaient nous punir sans les châtiments corporels. C’était aussi l’angoisse qu’il lisait dans les yeux des prêtres. (j’espère que j’ai bien compris !) Dans son roman, Rien d’autre sur terre, il y a des disparitions inexplicables et inexpliquées. En Irlande, ça n’a pas trop plu au lectorat que la fin soit ouverte, laissant place à l’imagination du lecteur, contrairement à la France, d’après ce qu’il a lu. L’angoisse, c’est la folie d’un système éducatif très violent. Roddy Doyle a eu la volonté d’induire le lecteur en erreur dans Smile, qui a une part autobiographique (même s’il n’a subi aucun attouchement). Mais son idée de roman pour dénoncer ce système est parti de ce qui lui est arrivé quand il avait 13 ans. Le souvenir de cet instant a été comme une caméra braquée. Un souvenir qui s’est modifié au fil du temps.
Conor O’Callaghan a choisi comme personnage principal un prêtre, qui se dit innocent, mais au fur et à mesure de la lecture, on n’en est plus sûr.

En Irlande, les prêtres sont aussi devenus des coupables par défaut aujourd’hui. C’est aussi ce qu’il a voulu montrer. Il connaît des religieux qui sont aussi des gens très bien.
Conor O’Callaghan explique qu’on devient écrivain parce qu’on manque d’éloquence et non l’inverse (il est poète, aussi).

Ensuite, il a fallu reprendre le train dans l’autre sens, après cette excellente journée. Un vraiment chouette festival ! Juste le regret de ne pas pouvoir assister à l’entretien avec Dermot Bolger à 18h, c’était trop tard. Le dimanche après-midi, les chanceux ont pu rencontrer Paul Lynch et Robert McLiam Wilson qui sont pour moi les plus parisiens des Irlandais (oui, oui, même Paul Lynch que j’ai dû voir au moins 3 fois en deux ans).

En plus des tables rondes, il y avait une exposition sur l’Irlande des poètes20190504_145815

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Les locaux étaient magnifiques. Bref, ça avait vraiment tout pour plaire !

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Les étudiants en lettres de l’université de Caen ont réalisé une petite gazette dédiée à l’Irlande.

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On n’a pas pu assister aux concerts et à toute la partie jeunesse du festival. Mais l’ambiance était très cordiale, les lieux propices aux échanges. Un événement littéraire à taille humaine. J’ai pu bafouiller 3 mots à Roddy Doyle. Je remercie Marie, la meilleure traductrice littéraire spécialiste de l’Irlande, dont je partage cette passion commune et dont Roddy Doyle est à l’origine de notre rencontre, il y a quelques années. Comme quoi, le monde est petit !
Cette manifestation a été conçue et organisée par la médiathèque de Deauville. Sylvie Ballul en est la conseillère littéraire pour l’édition 2019.

Les chroniques sur Smile, Hérésies Glorieuses, Rien d’autre sur terre, Edith & Oliver, Abattage, Phalène fantôme, Ensemble séparés et Grace sont sur le blog. Bien avant que je sache qu’un festival réunissant tous ces romans était organisé.

Le prochain rendez-vous irlandais dans mon agenda sera le 14 juin à 19h30 au Centre culturel irlandais, pour écouter Donal Ryan. Looking forward !

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Grace – Paul Lynch

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Traduit par Marina Boraso

1845, tout le monde le sait,  la Grande Famine frappe l’Irlande. Un épisode de l’histoire de l’île d’Emeraude dont la population n’aime pas trop parler, bien qu’il y ait à Dublin et ailleurs dans le pays, mémorial et musée. Même si elle vous montrera, toujours avec colère, dans le Burren, les routes qui ne mènent nulle part, construites par les Irlandais qui crevaient la faim sous la houlette du colonisateur britannique, mais aussi de la gentry qui se gavait. Sinead O’Connor en a fait une chanson, Famine, où elle dénonce quelque chose fabriqué de toute pièce pour faire crever les Irlandais pendant qu’un partie de la population mangeait à sa faim. En littérature, le thème est aussi abordé : on peut citer Famine de Liam O’Flaherty, pour ne citer que lui. A son tour Paul Lynch nous embarque sur les routes de la famine dans un copieux roman de presque 500 pages, le temps qu’il faut pour se faire une idée de ce qu’ont vécu les Irlandais.

L’histoire débute à Samhain, un « octobre du déluge » à Blackmountain. Grace est brutalement arrachée de son rêve par sa mère, Sarah, qui lui coupe sa longue chevelure en lui disant « C’est toi qui est forte, maintenant ». On comprend que le geste de Sarah vise à soustraite sa fille de 14 ans aux mains libidineuses de Boggs, le propriétaire. Sarah est enceinte pour la cinquième fois… Grace est l’aînée, et puis il y a Colly, son frère de 12 ans. On comprend ce qu’est obligée de faire Sarah pour nourrir ses enfants. Ce jour, elle demande à Grace de manger sans partage, malgré l’indignation de celle-ci. « La récolte est perdue. Tu le sais aussi bien que moi. J’ai demandé partout, mais personne n’est prêt à faire l’aumône. Moi, je suis trop avancée dans ma grossesse, il faut que tu t’occupes de toi. Tu dois chercher un emploi et travailler comme un homme – aux filles de ton âge, on ne propose rien qui vaille. Reviens-nous à la fin de la saison, quand tu te sera rempli les poches. » Grace est travestie en garçon et quitte la maison, accompagnée de Colly qui tient à venir avec elle. Elle ignore tout de ce qui l’attend. Sa mère a cru bien faire.

Dans un style à la fois âpre et lyrique, Paul Lynch nous plonge dans une histoire peuplée de personnages effrayants, quelquefois attachants, parfois agaçants mais la plupart ne sont trop sympathiques, C’est toute une galerie de portraits qui défile pendant les kilomètres de route à pied que vous allez faire, entre Blackmountain, Limerick, Ennis… J’ai eu une tendresse particulière pour cet homme qui s’est taillé les dents en pointe !  🙂 Des morts et des vivants ou plutôt des morts vivants, des vivants morts, voilà ce qui vous attend. Si le roman commence à Samhain, ce n’est pas pour rien… La mort est omniprésente. Grace semble aussi avoir un don, celui de voir les trépassés et de pouvoir parler avec eux. Surtout ceux qui ne peuvent reposer en paix, comme cette Mary Bresher à qui on a pris le bébé, et puis son cher frère, bavard comme une pie… Ses compagnons de route la prenne un peu pour givrée quand ils la surprennent à parler toute seule.

Grace est un personnage lumineux, qui n’a pas sa langue dans sa poche mais elle est pourtant naïve. Habillée en homme, elle finit par se comporter comme tel (mais en même temps, pourquoi y aurait-il une façon de se comporter comme une femme ou comme un homme, hein ? ). Même si un jour elle croit mourir en découvrant du sang qui lui coule sur les cuisses. Même si elle est devient quasiment amoureuse d’une paire de bottines. Même si elle s’aperçoit bien que le regard des hommes sur elle se modifie au fil de cinq années que vont durer son périple sur les routes. Grace est comparée à Grace O’Malley, la célèbre reine des pirates, figure emblématique du Mayo. Pour survivre, elle devient bergère, voleuse, puis sera embarquée par ce qui ressemble à une secte dont toutes les membres s’appellent  Mary, obéissant au Père. Un coup de griffe à l’Eglise et à leurs adeptes qui trouvent des explications bien commodes à tout en invoquant Dieu.

« Les nantis, les richards de ce monde, ils se foutent éperdument de ce qui peut arriver au commun des mortels. (…). Pour des gens comme nous, c’est peut-être la fin du monde, mais eux, ça ne les gêne absolument pas ». « Les affamés qui errent sur les route continuent de croire qu’on va leur porter secours. Mais qui va les secourir ? Ni Dieu ni les Anglais assurément, ni personne dans ce pays. L’espoir les fait vivre. (…) C’est l’espoir qui les aide à tenir debout. Qui les convainc de rester à leur place et les empêche de se rebeller. »

Paul Lynch signe là une épopée apocalyptique, gothique, un chouïa mystique aussi, où « la pluie ruisselle, (…) s’immisce dans vos chaussures, ronge le tissu de votre cape et vous mâche la cervelle au point d’accaparer toutes vos pensées », où « les doigts fouillent la terre et trouvent la viande », où maître corbeau guette. Un roman dont il y a temps à dire qu’une chronique n’y suffit pas ! Je pourrais encore parler du folkore irlandais sous-jacent, par exemple.

Je me suis laissée bercer par l’univers de l’auteur, dont j’ai lu tous les romans. Je sais qu’un autre est déjà en cours de parution dans les pays anglophones. On devrait bientôt le revoir donc !

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Alex fils d’esclave – Christel Mouchard

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D’Alexandre Dumas, vous connaissez surtout l’oeuvre, des Trois Mousquetaires en passant par le Comte de Monte Cristo, et l’oeuvre de son fils pour La dame aux camélias. Mais sans doute ignorez-vous tout de ses origines. Christel Mouchard se lance sur la trace de ses ancêtres…
J’avoue, je savais qu’Alexandre Dumas était métisse. C’est d’ailleurs une Antillaise qui me l’a appris il y a quelques années, parce que personne ne nous le dit sur les bancs de l’école ! Christel Mouchard, à sa façon, répare cette bévue en nous entraînant sur les traces du père d’Alexandre Dumas, qui s’appelait aussi Alexandre. Quand débute le roman, nous sommes  à Saint-Domingue (dans la partie de l’île qui deviendra ensuite Haïti), au 18e siècle.  Alex vit avec ses parents, Antoine Davy et Cessette, ainsi que sa soeur, Rose, à l’habitation Delisle qui appartient à son père. Alex a 14 ans, il est né en 1762, à Jérémie. Son père part faire une course mais…. ne revient pas. On comprend rapidement que la mère d’Alex est créole, mais que son père ne l’est pas. Le père disparu mystérieusement, la famille est vendue, elle qui vivait libre et mélangée sur l’habitation Delisle. C’est d’autant plus stupéfiant qu’Alex apprend qu’il a été vendu par… son père, marquis de La Pailleterie ! Un ouragan menace de ravager Saint-Domingue…

C’est le début d’une histoire qui est à la fois un roman d’aventures, un roman d’apprentissage et un roman historique.
On quitte Saint-Domingue pour Le Havre, passage obligé dans la traite négrière, pour atterrir à Paris, à la Bastille, mais aussi à  Versailles, à la cour du roi Louis XVI.

J’ai beaucoup aimé ce qu’on apprend sur le père d’Alexandre Dumas, ce personnage historique, devenu général de la Révolution française ignoré de nos jours : ce roman réhabilite sa mémoire, à travers son adolescence. Un jeune homme qui se cherche, entre les paillettes de la Cour qui valent tout l’or du monde pour son père avide d’argent, et l’envie de défendre les plus faibles.

« Quand Rose a parlé de révolte, je me suis senti tellement bête ! A quoi bon être un champion de sabre si je ne suis pas capable de me battre pour mes frères d’esclavage ? Mais je ne veux pas retourner à Saint-Domingue, je veux me battre ici, avec toi. », dit-il  à Marie-Louise

En revanche, je me suis parfois un perdu en route dans ce récit très détaillé. J’ai eu un faible pour Jean-Jacques, le philosophe le cacatoès ! 🙂 Mais aussi pour Marie-Louise, en raison ses idées. Alex est un ado déraciné,  finalement influencé par les idées de celle qu’il aime.

Le roman aborde le thème de l’esclavage, mais j’aurais aimé que ce soit encore plus insistant. Il est beaucoup question d’escrime et autres jeux de sabre, de vie de cour et autres bals masqués,  mais la révolte des esclaves de Saint-Domingue n’est qu’une allusion, dans la bouche de Rose. Le personnage avant-gardiste de Marie-Louise évoque la lutte contre l’esclavage. On sait bien que tout ne sera pas si simple, que la véritable abolition de l’esclavage arrivera au 19e siècle, mais néanmoins j’aurais aimé que cette thématique soit davantage développée.

A la fin de l’ouvrage, Christel Mouchard nous dit « ce qui est vrai dans l’histoire d’Alex », et c’est là, et seulement là qu’on apprend la révolte des esclaves à Saint-Domingue : « La révolte dont parle Rose s’est déroulée en 1790. Ce fut la plus importante de l’histoire de l’esclavage aux Antilles. (…) »; même chose pour « le mouvement contre l’esclavage en France » qui n’est encore que balbutiant ; on apprend aussi « lorsque Napoléon Bonaparte lui demanda de participer à l’expédition chargée de réprimer la révolte des escales de Saint-Domingue », Alex refusa. Celui qui deviendra le général Dumas est mort quand celui qui deviendra l’auteur des Trois Mousquetaires avait quatre ans.

Un roman que j’ai globalement apprécié même s’il lui manque un petit quelque chose à mon goût. Il est instructif, c’est certain, et dévoile un pan de la richesse culturelle de Haïti et notre héritage commun, à travers la figure emblématique de Thomas Alexandre Dumas.

C’est le troisième roman que je lis de Christel Mouchard, dont j’avais adoré L’Apache aux yeux bleus, (beaucoup apprécié aussi par deux petits monstres aujourd’hui ados) et La princesse africaine.

Je remercie Flammarion Jeunesse.

 

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L’empreinte – Alexandria Marzano-Lesnevich

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Traduit par Héloïse Estié

Alexandria Marzano-Lesnevich est étudiante en droit à Havard, farouche opposante à la peine de mort. Mais une vidéo des propos de Ricky Langley, lors d’un stage, va ébranler ses convictions. Cela l’ébranle tant qu’elle termine la fac mais laisse tomber le droit. « Comment aurais-je pu devenir avocate après avoir souhaité la mort de cet homme ? », « Comment pouvais-je défendre efficacement mes convictions si, dès qu’un crime me touchait personnellement, je changeais d’avis ? » En 1992, en Louisiane, Ricky Langley a étranglé Jeremy Guillory, six ans au moment des faits, avant de l’enfermer dans le placard de sa chambre. Le jeune homme a déjà été condamné deux fois pour pédophilie et a tenté de se suicider plusieurs fois. Alexandria est d’autant plus mal à l’aise que Lorelei, la mère de l’enfant, a décidé de se battre pour que l’agresseur de son fils ne soit pas condamné à mort car elle comprend sa détresse, son cri au secours resté lettre morte auprès des services sociaux. Mais surtout, la rencontre avec Ricky renvoie Alexandria à la pédophilie de son propre grand-père dont elle a été la victime, avec l’omerta absolue de sa famille. Une empreinte traumatique qu’elle tente expurger dans ce récit, où elle offre le portrait croisé de Ricky et du sien. On assiste aux nombreux procès avec moult détails et témoignages. On sait que Ricky a échappé à la peine de mort, verdict du premier procès, expédié en trois heures à peine, où l’homme a été jugé coupable d’avoir violé et assassiné Jeremy. Un avocat a réussi à  faire casser la sentence pour un vice de forme encore jamais invoqué en Louisiane : bien Ricky soit blanc, il y aurait dû avoir des Noirs dans le jury. Les procès suivants tourneront autour du viol ou non de Jeremy. D’autant que si Ricky a bien avoué lui-même le meurtre de l’enfant, il en nie le viol.

C’est un récit percutant, dérangeant et noir. C’est un road trip vers le pardon, ce qu’ignore alors l’auteure au début de son projet. Le livre prend la dimension d’une catharsis et non d’un débat sur la peine de mort pour les pédophiles. Une tentative pour comprendre – et la renaissance finale qui en émane.

« (…) l’homme assis en face de moi est un homme. Il ne sera jamais entièrement telle chose ou telle autre. Seule une histoire peut l’être. Jamais un être humain.
Alors j’essaie quelque chose de neuf. Pas de tourner le dos au passé, pas de le fuir, mais de lui tendre la main. Je dis au passé : Viens avec moi, donc, tandis que je poursuis ma vie.
Je dis : « Bonjour Ricky. »

Un livre à la croisée de l’autobiographie, du roman noir et du journalisme d’investigation. Un récit très dense et documenté. Mais de trop nombreuses répétitions qui finissent pas faire perdre de vue le but de cet ouvrage très personnel.

J’admire l’humanité de l’auteure et son courage d’être allée à ce point au fond des choses. C’est un tour de force.

Cependant, il aurait gagné a être beaucoup plus court : les moult répétitions et détails le gâchent vraiment et m’ont empêchée de l’apprécier totalement. J’ai eu du mal à aller jusqu’au bout. Cela aurait été dommage que je n’y aille pas !

Voilà, c’était ma dernière lecture pour le Grand Prix des Lectrices Elle. Le sort en est jeté. J’ai rendu mes copies la semaine dernière.

Je vous présente pour MON trio gagnant :

 

Leur point commun est la qualité exceptionnelle de l’écriture et la profondeur du sujet : le racisme, la violence faites aux femmes, l’injustice au pays des Droits de L’Homme. Un ensemble de qualités qui font que ces livres méritent un prix.
J’ai parfois eu du mal à trancher, alors je vous présente aussi mon top « bis », où je ne bouderai pas mon plaisir si ces livres sortent vainqueurs aussi :

 

Des ex-aequo pour la catégorie « document » et « policier ».
J’ai beaucoup hésité à départager le sublime roman Asta, de mon chouchou Jon Kalman Stefansson du non moins sublime Chant des revenants. Deux plumes d’exception mais j’ai trouvé le sujet de Jesmyn Ward plus important.

Le sort en est jeté ! Nous sommes 120 jurées. Donc le suspense reste entier.
Résultats le 3 juin.

Une belle aventure et je ne pourrai pas candidater de nouveau avant 3 ans. Je m’essayerais bien à d’autres prix également, c’est un exercice vraiment intéressant. Il nécessite aussi beaucoup d’organisation quand on travaille à temps complet, avec un job qui vous occupe aussi beaucoup. 28 livres à lire et dont il faut rendre compte dans le timing imparti (3 semaines en moyenne pour lire 3 livres et un peu plus pour les 7 du jury auquel on appartient). A votre tour si cela vous tente de poser votre candidature ! C’était ma 2e fois. 🙂

Publié dans Grand Prix des Lectrices de ELLE 2019, Littérature américaine | Tagué , , , | 10 commentaires