Je n’ai pas peur – Niccolò Ammaniti

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Traduit par Myriem Bouzaher

Nous sommes en 1978 à Acqua Traverse, un village paumé des Pouilles dans le sud de l’Italie. Michele Amitrano, 9 ans,  fait la course à travers les champs de blé dur, avec ses copains, sous la chaleur accablante de l’été. Le leader de la bande lui assigne un gage : il doit aller voir ce qu’il y a dans la maison abandonnée, là-bas, en haut de la colline. Michele ne se dégonfle pas, s’égratigne au passage mais saute le mur. Il ne se doute pas encore de ce qu’il va découvrir, qui va changer sa vie de gamin, pimenter ses vacances, débrider son imagination… et la nôtre.
Dans la maison abandonnée du monde des vivants, il découvre, sous une couverture Filippo, un gamin de son âge, crasseux et qui tient des propos étranges. Au fil des jours, une amitié va se lier entre les deux enfants. Filippo tient des propos étranges : la maison appartient au Seigneur des vers et ses nains serviteurs. Malgré tout, et parce que ce garçon l’intrigue et lui fait pitié, Michele va tout faire pour tenter de sortir Filippo du trou où il vit, lui donner à manger, quitte à sillonner la campagne avec le Clou (comme il appelle son cher vélo). Quitte à se mettre en danger aussi, et à découvrir qu’à côté du monde des enfants à l’imagination débridée, il y un monde des adultes plutôt noir et malsain.

Il fait chaud, façon chaleur du sud de l’Italie, les cigales braillent, il y a caïd dans le coin, devenu caïd parce que finalement, il ne sait pas trop quoi faire d’autre dans ce coin paumé du sud. Le sud qui ne connaît pas le nord, comme remarque Michele  qui « n’arriv[e] pas très bien à imaginer ce Nord » mais qui sait « que le Nord était riche et le Sud était pauvre ».
Il y a les histoires qu’on raconte, comme celle de la sorcière  Biscornue, qui « est très très moche. Pas un poil sur le dessus de la tête. Une queue de cheval et un long nez. Elle est grande et elle mange les enfants. Et son mari, c’est le croque-mitaine… »  Un jour Pierino Pierone « lui a lancé une poire qui a atterri dans le bouse de vache » (tout un programme !).
Ici dans le sud de l’Italie, le raton laveur est un animal mystique qui fait des choses incroyables , on ne sait pas trop à quoi il ressemble :
« C’est quoi ?
– C’est comme des oursons et si tu laisses ton linge près de la rivière, eux ils arrivent et ils te le lavent.
– Et où ils vivent ?
– Dans le Nord. »  🙂

Un roman qui possède un suspense digne d’un thriller, un roman initiatique sous la plume géniale de Niccolò  Ammaniti qui vous met sous le charme tout de suite, avec ses jeunes héros très attachants et naïfs. Une bonne dose d’humour qui vous fait sourire . Un brin de nostalgie. Une fin qui vous glace et vous arrache une larme.

Un coup de coeur pour ce roman de 2001, que je découvre et que les éditions 10/18 ont eu la bonne idée de rééditer. J’ai d’ores et déjà prévu de lire un autre roman de l’auteur : Moi et toi.
Le genre de roman qui vous donne envie de creuser un peu plus du côté de la littérature italienne. Et de découvrir les Pouilles aussi (j’y suis allée en 2014 et j’ai adoré ce petit coin d’Italie entre deux mers, loin des cohortes de touristes qui envahissent le Nord, alors qu’il y a tant à voir ici aussi).
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(c) Mille et une lectures de Maeve

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le garçon qui courait plus vite que ses rêves – Elizabeth Laird

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Traduit par Catherine Guillet

Solomon a onze ans, du moins il croit, car « dans les régions reculées d’Ethiopie, on s’intéresse peu à votre âge ». Il vit avec ses parents, Ma et Abba, sa petite-soeur, Konjit, et son grand-père dans une maison qu’il vous décrit avec soin « pour le cas où vous ne seriez jamais venu en Ethiopie » : « Elle était ronde, comme la plupart des habitations dans nos fraîches contrées de hauts plateaux et son toit de chaume formait un cône. Elle se composait d’une pièce unique, au centre de laquelle un feu brûlait à toute heure. (…) Il y avait aussi un paravent derrière lequel nous placions nos bêtes, la nuit seulement. »

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Pourtant, pour la première fois de sa vie, Solomon va quitter sa maison, son village, son univers familier qui ne va pas plus loin que Kidame, la ville la plus proche : le jour de ses onze ans, son grand-père annonce qu’il est assez vieux pour l’accompagner à Addis Abeba, la capitale, où il pourrait avoir besoin de lui…
L’imagination du gamin s’enflamme, d’autant que Grand-père n’en dit pas plus sur l’objet de son voyage, si ce n’est qu’il es temps que Solomon « découvre un peu le monde » et qu’il va leur falloir marcher pendant une journée, puis prendre le bus. Un membre de la famille pourra les héberger en route..
Grand-père n’est pas au mieux de sa forme. Abba s’inquiète de ce voyage et demande à Solomon de veiller lui.
Le rêve du gamin, qui galope depuis qu’il sait marcher, est de « devenir le coureur le plus rapide du monde », pour « couronner l’Ethiopie de gloire », et devenir un héros aux yeux de tous, dans ce pays où « même les jeunes qui vivent dans les régions reculées connaissent [les] grands athlètes nationaux ».

Le lecteur suit grand-père et petit-fils sur le chemin de la capitale. Il va bien évidemment leur arriver un lot d’événements imprévus, qui vont pimenter le récit.
L’occasion également, pour Solomon qui s’impatiente un peu de voir son grand-père marcher si lentement et s’inquiète de sa santé fragile, de découvrir la personne qu’il a été jadis : un champion mais aussi un homme emprisonné dans un camp de travail dont il s’est échappé. Quelqu’un qu’on surnommait « La Flèche » et dont le meilleur ami était « La Balle » : « les coureurs les plus rapides de la garde de Sa Majesté » Haïlé Sélassié.

A travers le prisme de la course à pied, le roman aborde une page de l’histoire de l’Ethiopie, pays dont on connaît davantage la sécheresse et ses famines (et certes un peu, quand même, la réputation de ses coureurs). On apprend qu’il y a eu des camps de travail, après la révolution qui a fait chuter « l’empereur », Haïlé Sélassié, où les soi-disant « révolutionnaires » n’ont pas hésité à rafler puis à massacrer des milliers de personnes.

Pourtant aussi un pays de héros, comme le découvre peu à peu Solomon, qui raconte à son tour son histoire dans le livre que nous tenons dans nos mains.
Un jeune héros attachant qui porte un regard plein de tendresse, de curiosité et d’admiration sur son grand-père qui lui révèle son secret. Grâce à lui, Solomon apprendra que rien n’est impossible.
« Ce jour-là, j’ai appris la plus importante [chose] de toutes : courir ne dépend pas de vos jambes et de vos bras (…) mais de ce qui se passe dans votre tête. »
Grâce à cela, il deviendra le garçon qui court plus vite que ses rêves (Le titre original est The Fastest Boy in the World)  🙂

J’ai choisi ce roman au regard de la biographie assez étonnante de son auteure : Elizabeth Laird est d’origine néo-zélandaise, ses parents ont déménagé pour vivre au sud de Londres en 1945. A 18 ans, elle part enseigner en Malaisie, puis en Ethiopie et en Inde. A priori une personne curieuse !

De plus, un roman « ado » qui se passe en Ethiopie, ça change ! C’est aussi ce qui m’a fait choisir ce livre. Une écriture à la fois simple, soignée et précise, une intrigue riche et bien ficelée qui offre au lecteur un savoureux voyage à un rythme trépidant.

Un roman qui porte l’espoir, doublé d’une lecture instructive, au-delà des clichés.

Merci à Flammarion Jeunesse pour cette belle pioche dans la collection « Tribal » !

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Le secret du bayou – John Biguenet

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Traduit par France Camus-Pinchon

Je me suis mise à re-piocher dans ma PAL américaine tendance Nature Writing. C’est du moins ce à quoi je m’attends avec cette PAL bien spécifique, composée de romans qui semblent vouloir aussi faire voyager le lecteur français à travers les contrées sauvages des USA. On reprend donc le road trip.  Après le New-Jersey et le Michigan,  je vous embarque pour la Louisiane (que j’adorerais visiter !)
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Voici ce qu’annonce la 4e de couverture : « 1957, côte de Louisiane. Dans le monde impitoyable des pêcheurs d’huîtres à la drague en haute mer, une flamboyante saga familiale tissée de haine, de violence, d’amour et de souffrance, aussi inexorable qu’une tragédie grecque. Fidèle à la tradition des grands romans du Sud profond aux accents faulkneriens, le superbe portrait d’une femme indomptable et farouche. »

J’aime Faulkner. La couverture de l’édition de poche est magnifique, le mot « bayou » un mythe ou presque, le monde des pêcheurs d’huîtres de Louisiane dans les années 50 prometteur (le titre original est  Oyster). Eh hop, me voilà partie loin, du côté de Plaquemines Parish.
Deux bayoux, deux familles : les Petitjean et les Bruneau. Darryl Bruneau, dit « Horse », vient rendre une visite nocturne à Terry Petitjean, qui lui a été promise en mariage mais qui refuse. Il veut discuter. La gamine l’assassine directe ! Le corps est retrouvé. Les trois fils de Horse sont persuadés que le coupable est le frère de Terry. Et l’un d’eux l’assassine aussi ! Enterrement, deuil et tout le bazar. Les frères Bruneau veulent continuer à en découdre avec les Petitjean. Pas en exterminant la famille mais en s’appropriant leurs parcs à huîtres et leur terrain de pêche sur le bayou. La ruse consiste à envoyer le plus sympa des frères se faire embaucher par les parents de Terry pour les aider à la pêche, maintenant que le fils est mort, histoire de les espionner…. Seulement le gamin est a un faible pour Terry….

Je ne vais pas en dire plus mais je pourrais parce que ce roman est sans suspense, cousu de fils blancs. On apprend un peu du monde des pêcheurs d’huîtres de Louisiane dans les années 50, mais cela reste très sporadique. Le roman focalise davantage sur la saga familiale, tendance « secrets-de-famille-amour-haine-et-trahison ». Bof. Et jusqu’au bout.
Bof, d’autant plus que il n’y a aucune recherche d’écriture, c’est vraiment creux sous la coquille ! Je me suis agacée des « mon chéri », « ma chérie » qui envahissent les pages. La fin est limite à mourir de rire par son manque de surprise.
La situation des pêcheurs du bayou est à peine effleurer au détour de quelques phrases : « Vous croyez que compagnies pétrolières ont fini d’éventrer les marais ? »
Les surnoms des personnages principaux du clan Bruneau manquent d’imagination : « Horse » et… »Little Horse » pour le fils, avec connotation sexuel à l’appui, bien expliqué dans les détails, au cas où vous n’auriez pas compris…

Je ne vois pas trop bien ce qu’il y a de faulknerien dans ce roman bien formaté, bien prémâché et pas du tout travaillé. Une vraie déception.
Il faudra que je retourne en Louisiane avec un autre bouquin de qualité. Si vous avez à m’en conseiller, je suis toute ouïe !
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Nos étoiles ont filé – Anne-Marie Revol

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Je publie de nouveau ici la chronique initialement écrite sur mon ancien blog. Un livre que j’avais lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices de ELLE dont j’étais jurée en 2011. Un livre qui m’avait marquée et dont je n’ai oublié ni l’auteur, ni le contenu.

Journaliste à France 2, Anne-Marie Revol a perdu ses deux petites filles, Pénélope,  deux ans et demi et Paloma, à peine plus d’un an, dans l’incendie qui a ravagé la chambre qu’elles occupaient chez ses parents, alors qu’elle et son mari, étaient juste de retour de vacances en Grèce. Tous les jours, elle s’aperçoit qu’elle leur parle. Alors, « dans l’espoir que là où [elles sont] réfugiées [elles] trouve[nt] une bonne âme pour lire ce courrier, [elle] décid[e] de coucher, au propre, sur du papier, tout ce qu'[elle a] consigné dans [son] petit carnet depuis qu'[elles] sont décédées ».
Ce livre est une puissante claque et je dois avouer que je me suis vraiment fait violence pour le terminer, ne le lisant qu’à petite dose, me disant à chaque fois que je ne parviendrai pas à le reprendre et à en continuer la lecture.  Par moments, j’en ai voulu à l’auteur de m’infliger ça ! Et j’ai souri en lisant les remerciements de la dernière page : « Sans Capucine Ruat, j’aurais pondu un livre dix fois plus épais que ça ! Pauvre de vous ».
Un livre dont j’ai du mal à parler au regard du drame vécu. Pourtant, Pénélope et Paloma sont bien vivantes entre ces lignes, elles occupent le devant de la scène, au-delà de la douleur et de la mort. Anne-Marie Revol s’exprime sans tabou dans un style vif, parfois piquant : pas d’envolée lyrique mais de la rage, de la colère mais aussi de la tendresse. Elle révèle ses états d’âme, son attitude, celle des autres, celle des gens qui la renvoie sans cesse au décès de ses filles avec une maladresse involontaire ou une bêtise à l’état brut.  Ce livre est également un bel hommage à son mari et à leur rencontre miraculeuse  mais aussi à la vie. On ne termine pas le livre en pleurant mais avec le sourire !
Un témoignage dont on ne ressort pas tout à fait indemne et dont les petites héroïnes  habitent le lecteur longtemps une fois le livre refermé.

•••••••••
Depuis ce livre, nous n’avions pas de nouvelles d’Anne-Marie Revol écrivain. Eh bien, je vous annonce que demain, les éditions JC Lattès publient son premier roman, d’une toute autre facture : Gaspard ne répond plus

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Présentation éditeur : « Dans le cadre d’un jeu de téléréalité, Gaspard de Ronsard doit traverser l’Asie en stop. Son périple tourne court lorsqu’il chute d’un pick-up et échoue au fond d’un fossé…
La suite se déroule entre Paris et un village égaré dans les rizières du Nord Vietnam. On y rencontrera une brocanteuse cartomancienne, un détective fleur bleue, un diariste fantasque, des producteurs de télé affolés, et une vieille chef de tribu acariâtre, My Hiên. Celle-ci n’a qu’une idée en tête : obliger Gaspard à sauver son peuple d’un danger imminent.
Parviendra-t-il à rentrer chez lui ? Dans ce roman drôle et déluré, chacun cherche quelque chose à l’autre bout du monde, pour le meilleur comme pour le pire. Mais il faut peut-être accepter de tout perdre si l’on veut se retrouver…  « 

Ces jours-ci, je me dis que le vaste monde est finalement petit et que les chemins qui relient les gens parfois incroyables…  🙂
Yep ! Avis aux amateurs de road trip rocambolesques  Je vous en reparle bientôt !

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L’énigme de Flatey – Viktor Arnar Ingólfsson

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Traduit par Patrick Guelpa

Il fait chaud aujourd’hui, donc je vous emmène vous rafraîchir en Islande, plus précisément dans le nord ouest de l’île de feu et de glace,
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par là, précisément :
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sur l’île de Flatey, dont le nom, en islandais signifie « île plate » (merci au traducteur pour cette précision !). Pas mal comme voyage, non ?

Nous sommes en 1960, au mois de juin. Alors que le vent souffle de l’est dans le Breiðafjörður, le petit Nonni, parti en mer avec son père et son grand-père,  s’en va soulager d’une envie pressante derrière les rochers, au grand dam de son père qui lui hurle que « maintenant, les phoques vont sentir [son] odeur pendant des semaines » ! En tout cas, ce que les phoques n’ont pas encore vu, c’est ce cadavre en anorak vert, gisant-là depuis un moment, avec comme voisins, un huîtrier pie et deux eiders femelles. Dans ce coin perdu, on a plutôt l’habitude de retrouver des carcasses de moutons ou de grands phoques gris qui se sont noyés. Un cadavre qui va perturber la quiétude de ce golfe perdu, parsemé d’îles habitées ou inhabitées, en particulier l’île de Flatey, au nom rendu célèbre par l’Histoire, celui du  livre de Flatey, un mythique manuscrit de sagas, qui contiendrait « une énigme irrésolue en quarante questions ».
Suite à la découverte du cadavre qui fait beaucoup jazzer, on envoie Kjartan, le sous-préfet, mener l’enquête. C’est un jeune homme de Rekjavik qui ne connaît pas du tout la région et y va à reculons, d’autant plus qu’il n’est pas versé dans les enquêtes à cadavres !  Il est accueilli par le bourgmestre de Flatey, Grímur (en vrai il s’appelle Elliðagrímur Einarsson : j’adore !) et par l’instituteur Högni. Ils seront rejoints par Þormóður Kràkur, le sacristain.Voici pour les principaux personnages du roman, qui vu comme ça pourrait faire penser à Clochemerle. 🙂

Je ne vais pas vous raconter l’histoire et je vais vous parler de l’ambiance de ce roman noir, parce que je pense que c’est le principal intérêt de ce livre : Viktor Arnar Ingólfsson vous immerge pendant une semaine, du 1er au 8 juin 1960, dans la vie des gens de Flatey. En plus du dépaysement, il y a un bond dans le temps, mais pas de 50 ans, de bien plus : c’est vraiment l’impression que j’ai eue. Presque une plongée dans le moyen âge (j’exagère à peine) parce que la vie est rustique dans ce coin, dangereuse à cause de la météo où naufrages et tragédies ont longtemps été le quotidien des insulaires. Et puis à cause de ce fameux livre, évidemment.
L’écrivain donne sa plume à la nature tout au long du récit et ça c’est un vrai bonheur. Vous vivrez au vent, avec les mouettes tridactyles, les eiders, les goélands noirs, les phoques. Et la nature, nous la retrouvons aussi beaucoup dans notre assiette : un vrai voyage gastronomique car les repas des îliens squattent les pages. Ris de macareux, soupe de macareux, raie bouillie, pâté maritime, oeufs de mouettes au plat. Et le mörflot, « graisse de mouton fondue que l’on consomme généralement avec du poisson ». Même Kjartan, notre enquêteur de la « ville », n’a pas l’habitude de cette nourriture, et il en est tout stupéfait !
Un petit passage qui vaut son pesant de cacahuètes :

« Un jour, j’ai connu quelqu’un qui ne mangeait pas de phoque, ni de cormoran, et le plus drôle c’est qu’il mangeait du poulet et qu’il trouvait ça bon. »
Quelle idée d’aimer le poulet, quoi ! 😉
Kjartan devra manger du phoque pour faire plaisir à son hôte : un dépaysement gastronomique pour cet homme de Rekjavik ! Alors pour nous, Français, imaginez un peu…

Et peut-être que si vous buvez trop de brennivín (eau de vie de pomme de terre), vous pourrez voir des alfes (j’ai bien dit des alfes, « elfes étant une déformation ultérieure, populaire et publicitaire », qui « sont les esprits des morts, des esprits de fertilité-fécondité qui vivent dans les rochers ».

Si vous voulez « bouger », sachez qu’il faut prévoir car le bateau postal ne passe qu’une fois par semaine et qu’il n’y a pas d’autres moyens de se déplacer (sauf si on est propriétaire d’un bateau).
Pour passer le temps, vous pouvez faire un tour à la bibliothèque de l’Institut du Progrès, où l’on trouvait des trésors, avant qu’ils ne soient transférés à la bibliothèque de Rekjavik mais où l’on trouve encore de « la littérature populaire ancienne qu’on [peut] encore emprunter et que lis[ent] les habitants de la commune » : Les revenants de Heiðarbœr de Selma Lagerlöf, Le navire poursuit sa route de Nordhal Grieg, Anna de Heiðarkot d’Elinborg. Le seul trésor, et pas des moindres, de la bibliothèque, non empruntable (évidemment) est l’édition Munksgaard du Livre de Flatey. Ce qui nous ramène à l’histoire ancestrale de l’Islande, jadis colonisée par le Danemark. Et par la même occasion à l’intrigue, puisque ce livre est l’occasion d’une polar quasi-ésotérique qui se greffe sur le reste du récit comme récit secondaire : c’est peut-être le seul bémol que j’émets car en fait c’est assez fastidieux de suivre les deux vraiment attentivement.
Quant à l’intrigue principale proprement dite, le suspense monte en pression quand un deuxième cadavre est découvert. Là, le polar reprend le dessus et l’on découvre les faces cachées des personnages qui ont un passé beaucoup moins lisse qu’il n’y paraît. Avec même une histoire d’amour cachée là-dessous. Et de la rivalité de chercheurs qui m’a rappelé Le livre du roi d’Arnaldur Indridason qui évoque aussi le Livre de Flatey.

Enfin, l’éditeur et le traducteur français ont choisi de garder la graphie islandaise des mots (que j’ai reproduit ici), pour encore mieux vous dépayser et s’accorder avec l’ambiance générale du roman.
Le traducteur a aussi choisi le tutoiement pour faire parler ses personnages – le vouvoiement n’existe pas en islandais, paraît-il. Mais en français, je trouve que cela donne une drôle impression : celle que les personnages se connaissent depuis toujours.

Un roman (noir) mais j’ose à peine le qualifier de « noir » car il est tellement plus,  m’a vraiment emportée loin, faire une bonne cure d’iode ! Un sacré voyage que je ne peux que vous conseiller si vous aimez l’Islande.

Pour l’instant le seul roman traduit de l’auteur (qui en a écrit 6 ). On en redemande !
L’énigme de Flatey a été finaliste du prix Clé de verre (prix de littérature nordique).

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Les révolutions de Bella Casey – Mary Morrissy

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Traduit par Aline Azoulay-Pacvon

En ces temps de célébration du centenaire de l’Insurrection de Pâques 1916 en Irlande, les éditions de la Table Ronde publient ce roman qui s’ouvre sur cet événement historique. Alors que la Poste Centrale de Dublin est devenue le quartier général de ceux qui proclament la Nouvelle Irlande, Mrs Beaver, cinquantenaire et protestante se dit : « Une escarmouche, rien de plus. » Néanmoins, l’imagination piquée par ce qui se raconte, elle sort dans Dublin en proie au chaos, mais aussi tiraillée par la faim. Pourtant, c’est un piano qui va attirer son attention. Elle mettra toutes ses forces et sa rage pour le ramener chez elle (ses enfants se demandent si elle n’est pas tombée dingue, compte tenu des événements !).  Elle se met à jouer la sonate Au clair de lune, une mélodie qui la ramène dans le passé, au temps où elle avait quinze ans et pour ambition de s’émanciper le plus tôt possible.

Mrs Beaver est née Bella Casey, dublinoise protestante, devenue institutrice dans les années 1880. Un excellent poste pour une femme.  Un excellent poste et un beau logement, certes, mais harcelée par un révérend. Par manque de courage et parce qu’elle sait que si elle fait quoi que ce soit, elle perdra son emploi, Bella cède à l’ignoble révérend Leed. C’est par lui qu’arrive le malheur de la jeune femme. Enceinte, elle n’entrevoit comme solution que de se faire épouser par un autre homme, le clairon Nicholas Beaver, un homme qu’elle trouve charmant. Manipulatrice, elle parvient à ses fins. Mais pour le pire.

Dans ce roman, le malheur arrive par les hommes. Pourtant, Mary Morrissy n’épargne pas son personnage éponyme et n’en fait pas non plus une donzelle innocente et bienveillante.
Tout au long de ma lecture, Bella Casey m’a agacée : elle est snoble, prétentieuse, pétrie de préjugés envers les Irlandais catholiques qu’elle regarde de haut. Cela m’a beaucoup supris. En effet, Bella Casey est la soeur aînée du dramaturge et écrivain irlandais Sean O’Casey, de son vrai nom Jack Casey (ce fut ma deuxième surprise !) . Jack adorait sa soeur autant qu’elle l’agaçait. Le roman nous propulse dans les années 30, Sean O’Casey est en train d’essayer d’écrire sur sa soeur mais a bien du mal à la comprendre ! Il cherche à faire revivre l’ancienne Bella, celle qu’il a connue « battante ». C’est ce qu’il cherchera toujours à retrouver en elle. On se prend d’affection pour Jack, contrairement à sa soeur, pour son humanisme et sa bonté hors normes.
L’écrivain apparaît dans le roman, d’abord bébé né « coiffé », puis enfant, enfin adulte toujours plongé dans les livres, révolté, prenant fait et cause pour les catholiques, épousant leur langue, adoptant l’équivalent gaélique de son identité patronymique pendant que Bella ne comprend pas son attitude :
« Son frère appartiendrait toujours au camp adverse – celui des baragouineurs de gaélique, des catholiques, des ennemis de la couronne. »
Au lieu de cela, Bella a, elle, épousé un soldat au service de la couronne, un homme brutal et alcoolique, qui mettra un terme à sa carrière d’institutrice en lui donnant 5 enfants et en finissant atteint de démence (vraiment le gentleman dont tout le monde rêve, n’est-ce pas ?  🙂 )
Pourtant, Bella ne se révoltera jamais contre cet ignoble bonhomme qui lui fait vraiment subir le pire. Et là, j’ai vraiment eu envie de lui mettre des claques ! 🙂

Une des subtilités du roman est que Mary Morrissy ne fait pas de son héroïne quelqu’un de parfait et sympathique, mais néanmoins elle la montre se démenant, en faisant les mauvais choix, dans une société dominée par le patriarcat. Le lecteur est pris par des sentiments contradictoires.

J’ai aimé la plume légèrement surannée de Mary Morrissy, tout à fait en accord avec le personnage de Bella. Malgré mon manque d’empathie et de sympathie pour celle-ci, je n’ai pas pu lâcher ce livre une fois entamé, malgré quelques longueurs à la fin.
L’histoire d’un drame savamment imaginé, mais qui donne envie d’aller plus et de lire l’autobiographie en plusieurs volumes de Sean O’Casey ! C’est sans doute le dessein de Mary Morrissy ! 🙂

 

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M Train – Patti Smith

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Traduit par Nicolas Richard

« Ce n’est pas facile d’écrire sur rien.
C’est ce que disait le cow-boy au moment où j’entrais dans le rêve. Vaguement bel homme, intensément laconique, il se balançait dans un fauteuil pliant, le dos calé contre le dossier, son Stetson effleurant l’angle extérieur brun foncé d’un café isolé. (…)
En ouvrant les yeux, je me suis levée, suis allée d’un pas chancelant dans la salle de bains où je me suis aspergée le visage d’eau froide. J’ai enfilé mes bottes, nourri les chats, j’ai attrapé mon bonnet et mon vieux manteau noir, et j’ai pris le chemin si souvent emprunté, traversant la large avenue jusqu’au petit café de Bedford Street, dans Greenwich Village. »

Eh hop ! Patti Smith vous embarque pour plusieurs heures dans son M Train, (la lettre M pouvant être la première de Mysterious, Mystic, et tout ce qui vous conviendra : elle vous laisse y coller le mot qui vous plaira – mais par pitié, par Mr ! ) . Et, s’il n’est pas facile d’écrire sur rien, comme veut le faire croire le cow-boy et l’auteur, mettez-vous donc à la place de votre blogueuse, qui a adoré ce livre qui est loin d’être sur rien, ne sait pas par où commencer pour arriver à en parler….

Un livre encore différent des deux autres mais où l’on retrouve la thématique du rêve, de Glaneurs de rêves (justement) et la plume incroyablement limpide et pourtant travaillée et poétique de Patti Smith qui vous embarque dans un road trip sur la trace des artistes qui l’ont marquée, sur une vie passée à courir le monde, un voyage hanté par l’écriture où l’on fait des breaks dans les cafés, en particulier le Café ‘Ino à Greenwich Village où se pose l’artiste pour observer et réfléchir, toujours à la même table où elle a ses habitudes. La globe trotteuse que je suis s’apprêtait à noter le nom et l’adresse de ce café pour le jour où elle irait visiter New York, mais il n’existe plus !

Grâce à Patti Smith, vous vous sentirez peut-être moins fantasque de vouloir vous rendre sur la tombe ou les lieux hantés par les écrivains et poètes que vous admirez : elle le fait tout le long du livre, c’est même le fil conducteur du récit qui vous permet de passer d’un pays à l’autre, d’une époque à une autre sans anicroches, sans sentiment de rupture temporelle ou thématique : Jean Genet, Sylvia Plath,  Roberto Bolaño, Virignia Woolf, Mishima, Frida Kahlo, Arthur Rimbaud (évidemment) et tant d’autres…
J’ai souri en découvrant que Patti Smith est paniquée à l’idée d’oublier de prendre un livre lors de ses voyages. Elle a découvert Murakami et son Oiseau à ressort mais perdu l’Oiseau.

Au fil de son périple et de ses arrêts dans les stations de son M Train, Patti Smith avoue qu’elle a deux vices dans la vie : le café et les séries TV ! 🙂 . Pour le café, elle a été capable de se rendre au Mexique pour goûter le meilleur café du monde. Elle est capable d’aller s’enfermer à Londres dans un hôtel rien juste pour regarder The Killing ou les aventures de Kurt Wallander, personnage créé par Henning Mankell.  Elle est complètement addict aux séries policières car elle trouve que la résolution d’une énigme s’apparente à l’écriture d’un poème dans sa difficulté.

On découvre une femme profondément sensible au monde qui l’entoure, un peu sauvage, qui vit maintenant seule avec ses chats. Quelqu’un d’assez fantasque aussi, capable d’acheter une vieille bicoque déglinguée, pour en faire son « fort Alamo », comme elle dit, mais bien plus solide que les constructions plus récentes qui n’ont pas résisté à la tempête Sandy, se plaît-elle à souligner, avec un brin d’ironie. 🙂
J’ai vraiment eu du mal à imaginer, une fois encore,  que cette personne-là était la même que l’icône rock adulée par les foules du monde entier (encore aujourd’hui). Ayant assisté à la rencontre littéraire qui a eue lieu à Paris, je me suis demandée, qui, dans la salle blindée du théâtre de la Bastille, était venue pour la Patti Smith rockeuse et qui pour la Patti Smith écrivain poète. A écouter les conversations autour de moi, il y avait pas mal de gens pour la rockeuse. Mais aussi une génération (comme la mienne) qui ne l’a peut-être pas vraiment connue pour ses chansons mais plutôt pour ses écrits. Forcément quand on aime ses écrits, on part écouter sa musique et j’espère que l’inverse est vrai aussi.

En tout cas, la soirée a pu me prouver que la chanteuse et l’écrivain étaient bien la même personne, parce qu’elle aime toujours chanter, même sans instruments, a capella. Elle sait toujours enflammer une salle, et avec humour ! Elle a expliqué que c’est la littérature qui l’a mené à la chanson, d’ailleurs. N’empêche : quel parcours !

Enfin, l’objet livre est vraiment magnifique, avec sa couverture veloutée au toucher et parsemé de photos qui contribueront à votre voyage littéraire en compagnie de cette femme aux semelles de vent, aux poches aussi emplies de souvenirs de son existence. Magnifique !

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Un bon garçon – Paul McVeigh

41xoDuzlP+L._SX210_Traduit par Florence Lévy-Paoloni

Michael (dit « Mickey ») termine sa scolarité à l’école primaire. Bon élève, il devrait être admis à la prestigieuse Grammar School, chose dont il se réjouit. Tout pourrait paraître banal, sauf que voilà, nous sommes à Ardoyne, quartier populaire et catholique de Belfast. Une chance d’échapper à cet univers étriqué donc. Seulement voilà, le père de Mickey est porté sur la bouteille, les jeux d’argent. C’est le directeur de l’école primaire qui annonce à Mickey, qu’hélas !, la Grammar School, ce n’est pas possible parce que l’argent de la famille a été dilapidé. Mickey accuse durement le coup. Pour compenser, sa mère exauce un de ses autres rêves et lui offre un chien que Mickey prénomme « Tueur ». 🙂 . Le gamin devra donc poursuivre sa scolarité à St Garbiel, l’école pourave du secteur. Nous passons huit semaines de vacances avec lui, avant la rentrée. La vie à Belfast pendant les grandes vacances, pendant les Troubles. Nous sommes à la fin des années 80. Il y a des attentats et les « Angliches » qui surveillent, il y a l’IRA, il y a les Protestants et leur RUC. Il y a les irruptions inopinées dans les maisons. Bref, c’est la guerre civile. Et les habitants vivent avec. Comme ils peuvent.

Le narrateur, c’est Mickey.  Le lecteur suit donc la vie à Ardoyne de son point de vue de pré-adolescent que les hormones commencent à travailler – ce qui ajoute du piquant à l’histoire ! Gamin solitaire, rejeté par les garçons de son âge qui le traitent de pédale, parce que du coup, il joue avec les filles. Son meilleur pote c’est Tueur, son chien. Mais aussi, quand même, « Péteur », une sorte de frère de sang : « Je crois qu’en fait on est jumeaux mais pas nés en même temps, une super expérience génétique de la CIA », d’après Mickey, dont le fantasme féminin est Martine. Son cauchemar c’est Briege, une merdeuse qui se croit tout permis parce que son père est un chef de l’IRA et qu’il est en prison. A Belfast, mieux vaut se taire. Des affiches le rappellent : « Bavarder tue. »

Mais si « bavarder tue », Mickey s’évade à sa façon de cet univers glauque. Dans son théâtre mental, tout les personnages ont des noms qui sortent de son imagination débordante : vous rencontrerez, outre Péteur, Ma-mère-la-pute, Minnie, Rougeole, P’tite Maggie, la Prêteuse, les Sniffeurs, le Chauve, Nez Crochu… (petit extrait). Notre gamin va parfois se promener aux « Oeufs », un No Man’s Land où crèchent sniffeurs et autres dealers.

Mickey lui-même joue un personnage, ce qui exaspère sa mère qui le houspille pour qu’il arrête cette comédie ! Seulement Mickey a un rêve : partir aux Etats-Unis. Il raconte à tout le monde que son père (qui s’est mystérieusement volatilisé) est là-bas et qu’il va le faire venir, avec la famille. Le gamin est un obsédé des séries TV et films américains : Grease, Le vagabond, La petite maison dans la prairie (:p ) , Flipper le Dauphin, Happy Days (:p) … Il déclare aussi haut et fort qu’« un jour [il] sera président de l’Irlande » : « Je serai très bon et très gentil. Je ferai venir tous les bébés noirs à Belfast ».

On gambade à nos risques et périls avec Mickey dans les rues de Belfast, qui « marche, genre Fonzie », parce que de toute façon dans cette ville « il n’existe que deux façons de se comporter dans la rue – courir ou flâner ».  Une prison à ciel ouvert dont un gentil Français (ouais !) dans son minibus, le sortira le temps d’une virée courte mais rocamolesque, où Mickey constatera en toute lucidité : « Il me suffit de rouler cinq minutes à partir de ma rue et je me retrouve là où je n’ai jamais mis les pieds de toute ma vie. »

La plume échevelée et bourrée d’humour de Paul McVeigh donne à voir Belfast sur le mode déjanté. Une ville où les gens, pour s’évader se créent un autre monde comme Mickey ou alors sniffent de la colle, picolent. Ou se tapent sur la gueule entre membres de l’IRA ou au sein d’une même famille…
Un roman qui m’a fait rire parce que Paul McVeigh a un humour vraiment décapant, il n’y a pas de fioritures dans son écriture (un zizi, c’est un zizi et version féminin c’est pareil), il jongle avec les mots et les choses pour créer une Belfast loufoque qui m’a rappelé Eureka Street de l’autre écrivain « belfastois » de talent :  Robert McLiam Wilson.
Un roman émouvant aussi, où l’on est vraiment triste que Tueur meurt dans un attentat. Aussi triste que son jeune maître.

J’ai parfois eu l’impression de regarder un film ou un dessin animé  car l’écrivain s’attache à décrire les mimiques outrancières des personnages :
« Je pique un fard terrible et j’ai le visage brûlant comme un cul qui a pris une fessée. »
« Elle crie et je fais un saut de deux mètres. »
Mickey m’a aussi fait pensé à la souris Speedy Gonzales. Mickey-de-Belfast, en référence à Mickey Mouse ? (question que je me pose car il y a aussi une Minnie) ? Il y a comme des histoires de souris dans ce roman, en y réfléchissant bien. 🙂

Un roman hors-normes qui aborde de manière originale la vie à Belfast, et restitue néanmoins avec justesse son atmosphère à la fin des années 80.

Le premier livre de Paul McVeigh traduit en français. J’espère bien qu’il y en aura d’autres !
Un auteur à suivre.

Voir aussi la chronique de ma copine de Lettres d’Irlande et d’ailleurs.

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Glaneurs de rêves – Patti Smith

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Traduit par Héloïse Esquié

Patti Smith se lance dans l’écriture de ce livre en 1991, alors qu’elle habite dans les faubourgs de Detroit, avec ses deux filles et son mari, le célèbre Fred « Sony ». Elle est alors envahie d’« une mélancolie terrible et inexprimable ».  Raymond Foye, cofondateur de Hanuman Books lui demande un manuscrit. Elle précise que les livres de cette maison d’édition ont la particularité de ne faire que « 7,5 cm sur 10, comme de petits livres de prière indiens ». Son texte doit donc rentrer dans ce format, contrainte qui la charme. Elle commence à écrire à l’automne et le terminera le 31 décembre 1991, jour exactement de son quarante-cinquième anniversaire. Elle rend sa copie sur du papier millimétré (je comprends plutôt qu’il s’agit de papier quadrillé si je m’en tiens à la photo du début du livre) et l’éditeur se chargera de la saisie. Un travail d’écriture qui la fera sortir de sa torpeur.

Lors de la rencontre avec l’écrivain le 9 avril dernier, où Glaneurs de rêves a été évoqué, j’avais compris qu’il s’agissait d’une biographie sur son enfance. J’ai déjà lu Just Kids, où elle évoque ses années de jeunesse qui permet au lecteur de découvrir la Patti Smith d’avant la scène internationale, dans l’atmosphère artistique du New York des années 60-70. Je m’attendais donc à une autobiographie écrite de manière similaire : chronologique.  Elle prévient d’ailleurs d’emblée le lecteur : ce n’est pas un conte de fées : « J’ai toujours adoré les contes, mais j’ai bien peur que cette définition ne convienne guère. Tout ce que contient ce petit livre est vrai, et écrit exactement tel que ça s’est passé ». Cela intrigue un peu… mais on comprend vite pourquoi elle dit cela !

Patti était « une enfant sombre aux jambes chétives », très prompte à la rêverie. Elle déforme ses chaussettes en s’en servant comme sacs à billes. Les billes, la seule activité où elle excellait, fascinée par la magie qu’elles contiennent.
Parce que voilà, Patti « trouvai[t] de la magie en toutes choses, comme si toutes choses, tous les fragments de la nature, portaient l’empreinte d’un djinn ». La maison de l’enfance est bordée d’une haie qu’elle considère comme sacrée et le champ qui lui est contigu est un espace peuplé d’êtres magiques. C’est le très vieil homme à la barbe blanche,  qui vend des vairons comme appâts dans une maison déglinguée qui lui a dit : c’est là que vivent les glaneurs de rêves.

Le ton est donné. Oubliez le récit chronologique ancré dans le réel. L’imagination de Patti Smith se débride (ah, non, j’oublais, ce n’est pas de l’imagination, c’est la réalité) :
« Par certaines nuits spécialement claires, il m’arrivait de voir du mouvement dans les herbes. Au début, je pensais que c’était l’envol de la chouette effraie ou les ailes pâles d’un papillon lune qui se déployaient et se repliaient tel un habit médiéval. Mais j’ai compris une nuit que c’étaient des êtres comme je n’en n’avais jamais vu, vêtus d’étranges costumes et de coiffes archaïques. »
« Et l’image des glaneurs de ce champ endormi me plongeait à mon tour dans le sommeil. »

Ce livre est comme un rêve poétique. Patti Smith est une adepte des surréalistes, et en particulier de Nadja d’André Breton. Elle choisit d’effleurer l’univers de l’enfance par les songes, voyages oniriques qui mènent partout, tel un medium entre le passé et le présent :
« Je planais au-dessus de l’herbe, laissant parfois l’empreinte de mes mains sur les fruits de leur labeur, empilés un peu partout telles des balles de coton. Des âmes recyclées, des larmes, le babil des enfants, un rire fou. Tout cela, je le touchais ou l’effleurais de mes doigts, libérant une buée parfumée, peut-être consacrée. »
« Le temps passe et avec lui passent certaines sensations. Mais de temps à autre la magie du champ et de tous les événements qui s’y sont déroulés affleure. »
Le livre s’ouvre et s’achève sur un voeu et une phrase : « J’ai toujours imaginé que j’écrirais un livre, ne serait-ce qu’un petit livre, qui emmènerait le lecteur dans un royaume qui ne pouvait être mesuré ni même évoqué par le souvenir » ; » J’ai toujours imaginé que j’écrirais un livre un jour ». 
« Comme nous sommes heureux lorsque nous sommes enfants. Comme la voix de la raison étouffe la lumière. Nous errons à travers la vie – une monture sans pierre. »  « J’ai été soulevée jusqu’à planer au-dessus de l’herbe, même si tous me voyaient encore parmi eux, prise dans les tâches humaines, les deux pieds sur terre. » . (Peter Pan, nous voilà ! 😉 )

Un livre magnifique comme un livre de prière indien où le lecteur se laisse porter là où Patti Smith veut bien l’emmener, dans son univers onirique d’enfant, ponctué de photos. A lire dans un lieu tranquille, loin de la foule déchaînée. Et à relire pour tenter de saisir ce qui a pu nous échapper.
Décidément : bravo l’artiste ! Inspirée.

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9 avril 2016

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Un hiver à Paris – Jean-Philippe Blondel

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En rentrant de vacances, Victor, le narrateur, découvre dans son courrier en instance une lettre qui va le ramener plus de vingt ans en arrière, en septembre 1984, époque où il était élève en  khagne à Paris.
De milieu modeste, bon élève, mention au bac qui change tout, il est admis en prépa littéraire, loue une chambre à Nanterre, rompt avec sa petit amie et sa ville d’origine où il avait beaucoup de camarades mais très peu d’amis. Ses parents sont fiers de leur fils etc. Victor se retrouve donc dans le monde de la prépa, dans lequel il détonne tant par ses origines sociales que par ses résultats en dessous de ceux des autres. Il découvre en guise d’enseignants des bourreaux, dont l’humiliation semble être le cheval de bataille au détriment de la pédagogie et de l’encouragement. C’est marche ou crève dans cet univers de compétition cruelle. Si tu veux le droit de redoubler et le concours, il vaut mieux marcher. Et si tu ne veux pas, la porte est ouverte. Victor s’accroche, travaille comme un dingue, n’a aucune vie sociale, aucun ami. Les autres élèves le considèrent avec mépris, ne s’intéressent pas à lui. Peu importe, Victor s’accroche, se forge une carapace. Un jour, un élève, lui, décroche et se jette de la fenêtre de la bibliothèque du lycée en hurlant « connard ». Un bruit mat sur le sol : mort. Suicidé.
A partir de là, la vie de Victor bascule et la mort de Matthieu bouscule et entache le petit monde « propret » de la prépa qui se met à trembler, tente de faire comme si rien ne s’était passé. Pourtant, rien ne sera plus comme avant. Du jour au lendemain Victor devient « l’ami de la victime », devient populaire malgré lui, sort de son isolement.
Le roman prend alors une – petite- allure de polar : les tergiversations sur la raison qui a poussé Matthieu à sauter devient le fil ténu de l’intrigue. Ce que Victor, traumatisé par l’événement essayera de comprendre. Percer à jour Matthieu, fils de parents récemment divorcés. Il noue une relation étrange avec le père de la victime, qui lui permettra de faire son deuil, d’aller de l’avant et de devenir adulte.

Le premier roman que je lis de Jean-Philippe Blondel suite à plusieurs chroniques lues sur la blogosphère. Cet écrivain est aussi prof d’anglais dans la vie. On ne peut que l’identifier en partie au narrateur, d’ailleurs. Un petit jeu auquel les auteurs français adorent visiblement jouer, mais je m’en lasse.
Jean-Philippe Blondel donne un bon coup de griffe à l’univers de la prépa mais je n’ai rien appris de bien neuf là-dessus : exactement ce que mes copains de fac me racontaient (oui parce qu’on retrouve 99% de ces élèves sur le banc de la fac), complètement dégoûtés ou alors avec la grosse tête. Pour avoir aussi eu affaire à des profs de prépa (parce que parfois, on se les coltine en université !), je ne peux qu’adhérer au portrait qu’en fait Bondel, à une rare exception près parce que c’était quelqu’un qui aimait enseigner et qui ne considérait pas les étudiants des universités avec mépris (mais qui, néanmoins avait décidé que 12/20 c’était le summum dans la vie…).

Cependant, le roman ne se limite pas à la critique de l’univers des classes préparatoires (heureusement!) mais il montre comment Victor va parvenir à se construire, trouver sa voie, devenir un adulte libre de ses choix. En se jouant aussi de ce que pensent les autres.
« Le fils.
L’amant.
La pute.
Je pouvais incarner ce que les autres voulaient que je sois. C’est dans leur besoin que je me construisais. Dans leur envie que je me solidifiais. »

La fin du roman m’a complètement déçue (même si on devine le narrateur et l’auteur deviennent là une même personne). J’aurais voulu quelque chose d’un peu plus folichon. Qu’un peu de liberté soit prise avec la réalité, histoire de rêver. Mais la marque de fabrique ici est plutôt le roman du réel mais je n’ai rien appris de nouveau sous le soleil.

Je suis restée à moitié dedans et à moitié de hors de ce roman. Un peu trop tiède à mon goût, quelques longueurs avec les rencontres à répétition de Victor et du père de la victime. J’ai trouvé tout cela bien triste. Sans doute parce que je lis trop de romans irlandais plein d’humour dans le tragique et pas mal d’auto-dérision. Rien de tout cela ici. On finit par s’ennuyer un peu.

 

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