Abattage – Lisa Harding

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Traduit par Christel Gaillard-Paris

Nouvelle lecture d’un roman irlandais cette semaine, avec le premier roman de Lisa Harding, qui dans la vie est actrice et dramaturge. C’est son premier roman et c’est un sacré beau début car il a reçu le Kate O’Brien Award en 2018 et va être adapté au cinéma.
Lisa Harding milite contre les violences faites aux femmes et aux enfants. Parler de ces violences-là n’est pas toujours chose aisée. Il ne faut pas tomber dans le voyeurisme, il faut arriver à trouver le ton juste sans minimiser les souffrances infligées, il faut choquer le lecteur et l’amener à réfléchir. Je viens tout juste de refermer le roman et j’écris ma chronique à chaud car c’est une vraie claque.

Nicoleta, dite Nico, vit à la campagne, en Moldavie, avec ses parents, son frère et son chien. Elle a presque 13 ans. Avec son amie Maria, elle parle des garçons, comme toutes les filles de son âge. Le premier jour de ses premières règles tout change. Son amie devient plus distante : « « Je sais ce qui t’es arrivé, Nico. Peut-être qu’à partir de maintenant ton père va commencer à te chercher un mari à toi aussi. » Elle regarde les draps qui sèchent au soleil. « Maintenant, tu es comme les autres filles de la classe. » » Effectivement, à partir de ce moment, Nico devient comme une chose que l’on peut monnayer. Ainsi son père la vend à un homme, pour une sorte de mariage arrangé. Il argue à son épouse, qui s’y oppose, que l’avenir sera meilleur en Angleterre pour leur fille. L’argent est donné à un passeur, chargé de conduire Nico jusqu’à son soi-disant futur époux. Le lecteur sait déjà que ce sera le début de l’enfer pour l’adolescente.

Pendant ce temps, à Dublin, Samantha, dite « Sammy » explique : « Ca m’est arrivé la première fois l’année dernière – je n’ai certes pas été précoce, mais j’ai vite rattrapé mon retard ; depuis les chiens dans la rue ne cessent de me renifler, ma mère paraît toujours sur le point de vouloir me bouffer, mon père regarde (et s’en va) ailleurs, Brian et ses potes veulent me sauter, et les hommes se retournent sur mon passage. » En pleine crise d’adolescence, elle s’évade dans les rues de Dublin avec sa meilleure amie, Luce, pour échapper à sa famille bancale : une mère alcoolique, un père fuyard qui lui dit toujours qu’elle exagère tout. Sammy est une adolescente délurée, mais surtout révoltée et a déjà tendance à se réfugier dans l’alcool. Et puis il y a la fois de trop, où complètement stone , elle s’auto-mutile. Son amie lui porte secours et elle est transférée aux urgences. Afin de cacher la raison de ses blessures, elle raconte qu’elle a été agressée. Le début d’une descente aux Enfers : Sammy est tellement mal dans sa peau, à cause de cette famille en vrac, qu’elle n’a qu’une idée en tête pour aller mieux : la fugue. Pourtant, elle est à des millions d’années lumière de se douter de ce qu’il va lui arriver, des individus glauques qui se nourrissent de la chair des jeunes filles…

D’un hôtel sordide de Dublin à une sorte de monde parallèle qui nourrit les hommes vicieux en boîtes de nuit, ou aux soirées plus huppées, c’est un voyage dans l’Infâmie qui vous attend ! « Bienvenue » dans le monde du trafic sexuel des jeunes filles ou jeunes femmes du monde entier. Une vraie mafia organisée par des pourritures. J’en suis tremblante de colère. On a beau savoir que cela existe, ce roman est une bonne piqûre de rappel sur les luttes qu’il reste à mener. Tant contre les responsables de ces trafics que contre les consommateurs que sont ces hommes qui prennent les femmes pour des objets, des sex toys, là pour assouvir leurs pulsions (il y a toute une éducation à faire, jusqu’aux « histoires » de mariage arrangé).
Les femmes sont droguées pour tenir le coup (du moins, si on peut dire), traumatisée, apeurée, elles deviennent l’ombre d’elles-mêmes, quand elles ne succombent pas aux blessures qu’on leur inflige.
Sammy est la seule irlandaise au milieu des autres femmes prisonnières d’une maison au milieu de nulle part ; elle pensait que cela lui donnait plus de chances qu’aux autres de s’en sortir.

Je ne vais pas vous raconter la fin. Je ne peux que vous inciter à lire ce livre qui est, selon Lisa Harding, « une tentative de rendre hommage à ces filles, et de faire prendre conscience de l’ampleur de ce trafic caché et fleurissant. »
Elle ajoute, « Pour en savoir plus sur ce trafic en Irlande, vous pouvez vous rendre sur le site http://www.blueblindfold.gov.ie

L’hommage est réussi car si ce livre vous plonge dans le sordide, il arrive à éviter le côté malsain et voyeur. La plume de Lisa Harding va à l’essentiel, de manière percutante.
Un roman puissant et marquant.
Pour moi c’est un coup de coeur !

Vraiment, le deuxième très bon roman irlandais que je lis en deux semaines ! Quel bonheur ! J’enchaîne sur le dernier Paul Lynch…

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Né d’aucune femme – Franck Bouysse

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Un homme dont on devine rapidement qu’il s’agit d’un homme d’église , reçoit l’étrange confession d’une femme : elle l’avertit qu’on va lui demander d’aller bénir le corps d’une femme à l’asile. Elle a caché sous sa robe des cahiers qu’il doit subtiliser et lire. Puis la silhouette encapuchonnée s’enfuit, disparaît comme volatilisée. Le narrateur de l’histoire, c’est Gabriel, le curé. Il avait 28 ans à l’époque. C’est lui qui va nous dévoiler l’histoire de Rose, une histoire qui s’est déroulée il y a quarante-quatre ans. Rose a été vendue par son père quand elle avait 14 ans, à un maître de forge. Elle vivait jusque là avec ses parents et ses trois sœurs. Pour son père, les filles ne comptent pas. La famille est pauvre. Vendre Rose leur permettrait de s’en sortir pour un moment. Alors il la monnaye au maître de forge, chez qui elle sera bonne à tout faire. Mais aussi violée de nombreuses fois par cet homme. Dans ce château où il vit avec sa mère, une femme qui a tout d’une sorcière de contes noirs, mais aussi avec une autre femme que l’on ne voit pas, et dont l’absence intrigue Rose. L’adolescente se lie d’amitié avec Edmond le palfrenier, et il lui permettra de vivre de rares moments de bonheur. Malgré la terreur que lui insipirent ses maîtres, Rose décide d’agir. Elle ignore encore qu’elle porte la vie.  

Franck Bouysse nous régale avec un roman noir expresso mais foisonnant. Rose est une figure féminine forte, intelligente, qui fera tout pour se défaire des chaînes que des hommes ont tenté de lui imposer. Derrière sa beauté et sa fragilité apparente se cache une force de caractère.

Un livre a-temporel (d’ailleurs, il n’y a aucune date, juste des repères -des chevaux, des journaux, une forge – ce qui laisse l’imagination du lecteur libre), aux allures de conte. Une ambiance gothique et magnétique. Une histoire qui tient en haleine, devient rapidement addictive et obsessionnelle.

Il y a de la magie dans ce livre, où de la noirceur de l’histoire émerge une ensorcelante beauté. On ne parvient pas vraiment à l’expliquer. C’est le tour de force de la plume de Franck Bouysse. Un beau livre contre la violence faite aux femmes, finalement.
Coup de cœur.

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Tout ce que nous allons savoir – Donal Ryan

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Traduit par Marie Hermet

« Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dix-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. »

Je vous préviens : si vous voulez lire une histoire de cougar, avec tout un tas de détails scabreux et obscènes, cette histoire n’est pas pour vous ! Si vous voulez une histoire d’amour avec des violons (ou plutôt du fiddle irlandais), ce n’est pas ça non plus !

Quant au titre, Tout ce que nous allons savoir (All we shall know), c’est un vers du poème « Une chanson à boire » de W. B. Yeats, le grand poète irlandais : « Le vin se boit par la bouche/ Et l’amour se boit par les yeux ;/C’est tout ce que nous allons savoir/Avant de vieillir et mourir/Je lève mon verre à ma bouche,/Je vous regarde, et je soupire. »

Alors voilà : Melody Shee nous raconte son histoire, depuis sa douzième semaine de grossesse jusqu’au post-partum.  Elle est mariée à Pat, qu’elle connaît depuis ses études, le seul et unique homme qu’elle avait jusque-là embrassé et tout le reste… Pourtant, un soir, elle lui dit de but en blanc qu’elle est enceinte…. mais pas de lui ! « Il s’est assis, et puis il s’est mis debout devant moi et il a crié MERDE ! une seule fois. » La seule chose qu’elle trouve à lui répondre est : « Au revoir, Pat ». Bref, elle le fiche dehors et c’est son père qui vient chercher les affaires de son fils.
Les jours qui suivent, Melody n’est pas aussi fière qu’elle en a l’air : « Je passe la première heure de chaque jour convaincue que je vais me tuer. Je me sens soulagée. Je passe l’heure suivante à m’inquiéter des conséquences de mon suicide. Mon soulagement s’évapore. Je passe l’heure suivante convaincue que je ne vais pas me tuer. Je suis soulagée de nouveau. Je passe encore une heure à m’inquiéter des conséquences si je décide de rester en vie. Le soulagement s’évapore. Je répète ce cycle encore trois fois et je vais me coucher. Je dors huit heure.
Quel lien m’ancre sur cette terre ? La peur de souffrir. »

Sa grossesse va être l’occasion de nous raconter sa vie, ses blessures, sa part d’ombre, son couple parti à vaux-l’eau.
Mais cette grossesse va surtout provoquer un changement en elle, pas seulement parce qu’elle est enceinte, mais parce qu’elle va faire une rencontre déterminante qui va bouleverser sa vie. Non, ce n’est pas Martin Toppy, l’adolescent père de son enfant ! C’est une jeune femme  : Mary Corthery, 19 ans, une fille des gens du voyage. Cette gamine va devenir le rayon de soleil de Melody. Pour elle, elle donnera tout. Et elle sera l’incarnation de tout ce qu’elle a perdu.

C’est le tour de force littéraire de Donal Ryan. Melody raconte sa grossesse, semaine après semaine, mais surtout, le récit se recentre sur autre chose : une renaissance par l’amitié qui naît entre Melody et Mary.  Cette dernier est un personnage solaire, pétillant, courageux, victime d’une vengeance entre clans. Elle va devenir un modèle pour Melody, qui ne pourra plus se passer d’elle. Les deux vont avoir de folles aventures pour se tirer de mauvais pas ! Attention, c’est souvent drôle et tragique à la fois.
Contrairement à Mary, Melody n’est pas un personnage  totalement sympathique : ce n’est pas un ange. On découvre sa part d’ombre au fil du récit. Cette grossesse la mettra face aux démons qui la tourmentent.  Ce sera une pénitence, qui, elle espère « aura peut-être (une) fin ».
Mary est plus mature de son aînée. Elle n’a pas la langue dans sa poche mais s’offusque souvent du langage fleuri de sa « copine » qu’elle trouve un peu folle de se mettre dans des états pas possibles.
Cependant, les deux font la paire : « Ah sérieux, M’dame, on fout drôlement le bordel quand on est ensemble(…). « (…)Nous sommes sorties dans la rue en ondulant des hanches, nous deux. »

Et puis il y a ce bébé qui grandit…

J’ai retrouvé avec plaisir toute la verve de Donal Ryan, son humour incroyable pour parler de thèmes tout à fait sérieux. On n’est pas en reste d’émotion ni de rebondissements.

Il a eu l’excellente idée de nous immerger dans la communauté des gens du voyage irlandais, dans ce troisième roman. C’est à souligner aussi.
On retrouve aussi les ragots de village ; l’honneur salit qu’on veut faire payer, la peur du « qu’en-dira-t-on? » (« Je te conduirais moi-même si tu ne peux pas. Je prendrai une brouette et je la tirerai moi-même rien que pour te voir partir, que Pat puisse t’oublier. »)

La fin est une vraie surprise et une habile manière de conclure cette histoire de maternité.

La prose de Donal Ryan vous ensorcelle, croyez-moi !
Une belle histoire d’amitié et de coeurs brisés.
Ce troisième roman est mon préféré. Un coup de coeur.

Je remercie les éditions Albin Michel. En librairie le 3 avril.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Vigile – Hyam Zaytoun

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Hyam Zaytoun nous embarque dans un récit autobiographique sur l’infarctus de son mari. Juste avant, ils se sont disputés pour des soucis financiers. « Ca ne va pas. On ne peut pas continuer comme ça. » lui dit-elle en le regrettant aussitôt. Elle monte se coucher toute seule, avec un rhume dont le comprimé qu’elle prend pour le soigner l’assomme. Il lui a dit un peu avant qu’il avait mal à la poitrine, mais il en ri. Elle est plus sensible à ce genre de douleur car son père sort justement d’un infarctus. Malheureusement, elle avait raison : dans la nuit, son compagnon fait un infarctus pendant qu’elle croit qu’il « fait le malin (…) ». « C’est une blague, ce vrombissement de la bouche. Ce jeu étrange que tu fais au milieu de la nuit. Serait-ce que je ronfle et tu te moques ? ». Antoine est en train de « partir », de la quitter d’une autre façon qu’elle ne l’aurait imaginée. Elle se rend enfin compte qu’Antoine ne se moque pas, elle appelle les secours, les médecins prennent le relais. Hospitalisation en urgence, massages cardiaques, coma artificiel pour éviter qu’il ne souffre trop. Et puis les mots fatidiques : « Il ne s’est pas réveillé. Il aurait dû (…). Ce que nous avons fait n’a pas suffit à le sauver ». Le silence. L’effondrement. On lui annonce que « son cœur va bien, ses organes ont récupéré, mais son cerveau est détruit. C’est fini » . Elle informe le médecin qu’elle ne veut pas qu’on le débranche. Et puis la colère contre les médecins… (je n’en dévoile pas plus, exprès !)

Ces 125 pages sont la déclaration d’amour de l’auteure à son mari. C’est l’angoisse vécue, la course folle contre le temps. Un événement traumatique qui la renvoie à un autre, celui de l’infarctus de son père. Mais aussi à son histoire d’amour avec Antoine.

J’avoue que si je peux comprendre tout à fait le besoin d’Hymam Zaytoun d’écrire, je suis néanmoins restée à l’extérieure de cette histoire parce qu’il y a une touche très (et trop) personnelle dans ce récit. De plus, l’utilisation du « je » et du « tu » contribue à laisser le lecteur dehors et il se demande ce qu’il fait là, dans cette affaire très intime.

Ce livre peut peut-être aider les personnes à qui il sera arrivé la même chose à garder espoir ou bien tout à fait le contraire (je ne dis pas pourquoi pour ne pas spoiler complètement).  

L’intérêt de ce récit est pour moi très restreint.
Par ailleurs, j’ai fini par être agacée par le pathos qui en émane et le ton un peu geignard, tendance « gnan-gnan » qui s’en dégage : « Ils vont venir mon amour, ils sont en route pour te serrer dans leurs bras (…), « Calcutta, mon amour… » « Et je ne sais pas encore que grandit dans mon ventre notre premier enfant conçu à Calcutta. Avec la mousson. Dans la plus grande perte de mes repères. Notre petite, notre toute petite Margot, déjà », « Et tes lèvres prendront bien le relais mon amour », « Est-ce un rêve, mon amour, que je fais cette nuit pour toujours, à ne vouloir pas de lendemain ? »

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Printemps irlandais

Il y a quelques mois, je vous avais présenté les parutions irlandaises de l’hiver : eh bien pas le temps de se retourner qu’une nouvelle avalanche de nouveautés arrive avec le printemps ! 🙂
Le Grand Prix des Lectrices Elle arrive à sa fin, je rends ma dernière copie au plus tard le 14 avril (et a priori bien avant !). A moi tous les livres qui se sont empilés pendant 9 mois sur les étagères de ma bibliothèque « irlandaise » et d’autres pays ! Livre Paris n’a pas arrangé les choses non plus ! Je suis allée voir Paul Lynch au Centre culturel irlandais en janvier, et je suis repartie avec son dernier roman

20190117_230554.jpg(puisque j’ai lu tous les autres, hein ! 😉 ). Bref…., voilà que « mille » nouvelles tentations irlandaise me tombent dessus. Trop dure la vie de lectrice, quand on aime la littérature de l’île d’émeraude ! Je ne sais pas par où commencer, alors j’y vais en vrac…

Le 28 mars : Abattage, de Lisa Harding, aux éditions Joëlle Losfeld, traduit par Christel Gaillard-Paris.

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Présentation éditeur : « Nico vit en Moldavie. Quelques semaines avant ses treize ans, son père la retire de l’école et la vend à des trafiquants sexuels. Sammy vit à Dublin, elle a quinze ans et est pleine d’énergie. Sa relation avec sa mère alcoolique est si conflictuelle qu’elle finit par fuguer et par être exploitée dans un bordel. Nico et Samy se rencontrent dans une résidence où sont logées d’autres jeunes fiIles que l’on force à se prostituer. Les scènes de violence sont dépeintes avec une crudité qui n’a rien d’érotique. Abattage documente l’inhumanité du trafic sexuel sans jamais dévier de son objectif premier, celui de raconter une histoire. C’est un livre engagé contre les violences faites aux femmes et particulièrement aux adolescentes. »

Le 3 avril, c’est un nouveau roman de Donal Ryan (dont vous trouverez les chroniques des deux précédents livres ici) qui sera dans toutes les bonnes librairies : Tout ce que nous allons savoir, aux éditions Albin Michel, traduit par Marie Hermet.

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Présentation éditeur : «  »Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dix-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. »
C’est sur ces mots que s’ouvre le nouveau roman de Donal Ryan. Melody Shee est enceinte de douze semaines lorsqu’elle entreprend l’écriture d’un journal. Hantée par son mariage toxique avec un homme qui l’a quittée en apprenant la vérité sur l’enfant à naître, par le souvenir d’une mère inaccessible et de l’amie d’enfance qu’elle a trahie, Melody doit faire face seule à ses démons. Jusqu’à ce qu’une jeune femme énigmatique entre dans sa vie…
En donnant voix à Melody, Donal Ryan met à nu toute la complexité d’un être à travers le prisme d’une petite ville irlandaise. Ce troublant portrait de femme, qui doit son titre à un magnifique poème de William Butler Yeats, est un roman déchirant sur le mariage et l’adultère, la solitude et l’amitié. »

D’après le communiqué de presse de l’éditeur, Donal Ryan sera à Paris début avril. 🙂

Le 13 mars a paru Les amants de Coney Island, de Billy O’Callaghan, aux éditions Grasset, traduit par Carine Chichereau.

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Présentation éditeur : « La tempête de neige qui s’abat sur la presqu’île de Coney Island, en cet après-midi d’hiver, n’empêchera pas Michael et Caitlin de se retrouver dans un petit hôtel comme ils le font une fois par mois depuis un quart de siècle, mais elle confère à leurs retrouvailles une urgence inhabituelle. Michael et Caitlin sont mariés – chacun de son côté. Depuis tant d’années, leur vie est rythmée par ces rendez-vous clandestins et mensuels, toujours à Coney Island – dans le décor étrange et un peu décati d’une station balnéaire aux allures de parc d’attractions –, puisqu’ils n’ont pas eu le courage de divorcer et de laisser derrière eux un quotidien terne. Mais si cet après-midi-là ils feront l’amour comme à chaque fois, ils devront aussi parler de l’avenir, prendre des décisions peut-être. Car Thomas, le mari de Caitlin, sera sans doute muté dans le Midwest, et la femme de Michael, Barbara, est en train de se mourir d’un cancer.
Alors Michael et Caitlin vont-ils enfin oser se projeter dans une vie commune, ou au contraire, vont-ils renoncer ? Pendant que les heures dans cette chambre trop froide s’égrènent, les souvenirs affluent : leur rencontre dans un dancing, le coup de foudre, la mort du bébé de Michael et Barbara, la brève carrière d’écrivain de Caitlin, mais aussi leurs enfances respectives, elle à Brooklyn, lui sur la petite île d’Inishbofin au large du Connemara. Deux êtres qui partagent une intimité radicale dans le secret le plus absolu, deux amants à la croisée des chemins. Et lorsque l’après-midi se finit, tous deux doivent prendre le train du retour…
O’Callaghan exprime avec une précision inouïe la force du lien qui unit un homme et une femme, il y parvient à travers l’évocation à la fois sensuelle et hyperréaliste de l’amour physique. Il dit aussi les rêves et les actes manqués, les renoncements et les regrets, mais il chante surtout, et avant tout, le manque et le désir qui vous brûlent, vous coupent le souffle, vous font vivre. »

Un nouvel auteur traduit, à l’instar de Lisa Harding, que j’ai envie de découvrir ! Je vous ferai un petit topo sur ces écrivains quand je chroniquerai les livres.

Enfin, c’est le retour de Maggie O’Farrell, avec I am, I am, I am, paru le 7 mars aux éditions Belfond, traduit par Sarah Tardy.
J’ai lu tous ses romans, sauf un (Quand tu es parti). Je trouve ses livres inégaux, celui-ci me désarçonne un peu, je l’ai feuilleté, ce ne sera pas ma priorité, j’avoue, mais je suis curieuse…

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Présentation éditeur : « Après le succès d’ Assez de bleu dans le ciel, Maggie O’Farrell revient avec un nouveau tour de force littéraire. Poétique, subtile, intense, une œuvre à part qui nous parle tout à la fois de féminisme, de maternité, de violence, de peur et d’amour, portée par une construction vertigineuse. Une romancière à l’apogée de son talent.
Il y a ce cou, qui a manqué être étranglé par un violeur en Écosse.
Il y a ces poumons, qui ont cessé leur œuvre quelques instants dans l’eau glacée.
Il y a ce ventre, meurtri par les traumatismes de l’accouchement…
Dix-sept instants.
Dix-sept petites morts.
Dix-sept résurrections.
Je suis, je suis, je suis.
I am, I am, I am.« 

EDIT DU 20/04 : parce que cet auteur est aussi un incontournable de la littérature d’Irlande du Nord. Parution depuis le 3 avril du dernier roman de Stuart Neville, Ceux que nous avons abandonnés, chez Rivages :

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Présentation éditeur : « A la mort de leur mère, Ciaran Devine, douze ans, et son frère aîné Thomas avaient été placés dans la famille Rolston. Mais un jour, Mr Rolston est retrouvé chez lui, le crâne enfoncé ; les deux frères sont auprès du corps, ils sont couverts de sang. Ciaran avoue être l’auteur du crime. Sept ans plus tard, Ciaran retrouve la liberté mais Paula Cunningham, son agente de probation, soupçonne qu’il n’a pas dit la vérité. Elle s’en ouvre à l’inspectrice Serena Flanagan qui avait recueilli la confession du jeune garçon. Les deux femmes vont faire remonter à la surface des drames et des blessures qui continuent de ruiner les vies présentes, y compris les leurs. « 

Une autre suprise vous attend dans le courant du printemps. Mais chut ! j’en parlerai plus tard ! 😉

En tout cas, pour fêter ce printemps littéraire irlandais, je vous propose de gagner un roman… irlandais, à savoir le premier roman de Michèle Forbes, Phalène fantôme, paru en poche dans la collection « La Petite Vermillon » aux éditions de La Table Ronde, traduit par Anouk Lehoff . Les chroniques des livres de l’auteure sont sur le blog.

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Pour ce faire, il suffit :
⇒ de me laisser un commentaire (pour que je puisse vous retrouver),
⇒ de « liker » la page Facebook du blog : https://www.facebook.com/MilleetUneLectures/
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Concours réservé à la France métropolitaine, mais ouvert à tous, blogueur ou pas.
Tirage au sort le 31 mars.

Edit : And the winner is Catherine, à qui je souhaite une chouette lecture !

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Anatomie d’un scandale – SarahVaughan

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Traduit par Marianne Kmiecik

James Whitehouse, sous-secrétaire d’Etat, ancien étudiant de la célèbre université d’Oxford réservée en grande partie à une élite « bien née », est accusé de viol par une de ses collègues, Olivia Lytton, du même parti politique, également issue d’une université prestigieuse : Cambridge. Les tabloïds s’emparent du scandale. Kate Woodcroft, avocate pénaliste et conseillère de la reine, est chargée de défendre Olivia Lytton. Pendant ce temps, Sophie Whitehouse, épouse de l’homme politique, ne veut pas perdre la face et veut croire à l’innocence de son mari. Elle a connu celui-ci quand ils étaient étudiants à Oxford, où elle était là principalement pour arriver à se « caser », avec un jeune homme du même milieu qu’elle.

Dans ce thriller psychologique, Sarah Vaughan dévoile la face cachée des personnages en jouant sur la narration, en mettant alternativement en scène Sophie, Holly, James, Kate et Ali. Cinq personnages. Et puis à la moitié du livre, la révélation sur l’identité réelle d’un de ces personnages vous amène à vraiment douter de l’innocence de James Whitehouse. La fin laisse penser que les salauds sont toujours rattrapés à un moment ou un autre par les horreurs qu’ils ont commises.

Ce thriller surfe sur la vague du « me too ». Il évoque aussi la notion de consentement, souvent mis à mal dans une affaire de viol, où la femme souvent accusé de l’avoir « bien cherché ». Sarah Vaughan peint un personnage masculin vraiment détestable, arrogant, imbu de lui-même, macho inconscient de la conséquence de ses gestes. Kate Woodcroft est un personnage féminin fort : elle est courageuse, traumatisée, sa vie et sa vocation initiale ont été bouleversées par ce qui lui est arrivé étudiante. Sophie est la femme détestable, plus préoccupée par le « qu’en dira-t-on ? », aveuglée non pas par son amour pour son mari, mais par son obsession de ne pas « perdre la face ». Elle se rend compte un peu tard de toute la manipulation dont elle a aussi été victime et de l’affreuse réalité .

Sarah Vaughan offre une galerie de portraits intéressante mais j’ai trouvé les personnages un peu trop caricaturaux et assez improbable le changement d’identité d’un des personnages (vous devrez lire le livre !). Ce point manque de vraisemblance. On ne sait pas ce que devient Olivia Lytton, comment elle vit l’après-procès. Elle disparaît de l’histoire !

Ce thriller tient en haleine et a le mérite de dénoncer les violences sexuelles faites aux femmes. Cependant, je lui ai trouvé quelques longueurs et j’aurais aimé des personnages un peu plus fouillés. Ce livre manque sans doute un peu d’originalité dans sa construction, malgré un sujet important et sensible qui m’est cher. En résumé : ça se lit bien mais ce n’est pas inoubliable.

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Pirate N° 7 – Elise Arfi

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Elise Arfi est avocate commise d’office, un métier qu’elle a choisi, plutôt que de passer l’agrégation et devenir enseignante, ou encore médecin. Elle a choisi de défendre les plus démunis. Pourtant, c’est une affaire hors norme qui lui tombe dessus, une affaire qui va bouleverser tant sa vie que l’idée qu’elle se faisait de la justice en France. En 2011, un couple de Français partis en catamaran faire le tour du monde, est attaqué par des pirates somaliens dans le golfe d’Aden. Lourdement armés de kalachnikovs et d’un lance-roquette, 9 individus pillent le bateau et une fusillade éclate à bord où il semble que le plaisancier ait essayé d’utiliser un pistolet d’alarme pour se défendre. L’homme est tué, la femme est prise en otage avant que la marne espagnole n’intervienne. Le skiff se renverse, le corps des chefs de l’expédition ne sont pas retrouvés, certains autres pirates sont repêchés et faits prisonniers. L’otage est lourdement traumatisée mais physiquement indemne. Les sept Somaliens sont transférés en France pour 96 heures de garde à vue. « Une loi édictée unilatéralement par la France permet et autorise ces arrestations et ces transferts sur son sol, sans recourir à une procédure d’extradition. » C’est ainsi qu’Elise Arfi se voit en charge du dossier du 7e pirate, déshumanisé sous le nom de « X SD », 3 lettre qui seront sa dénomination dans la procédure pénale. Il s’appelle Fahran Abchir Mohamoud. Il a 16 ans. Il va vivre une descente aux Enfers, non pas en Somalie, mais en France, pays qui se veut celui des droits de l’Homme. Lorsque son calvaire s’achève, il a 20 ans. Pour son avocate, c’est aussi « quatre années et 7 mois de douleur ».

Un récit saisissant et sidérant qui démontre que sur le territoire français, la vie d’un Somalien ne vaut rien, le traitement qu’on lui réserve en tant qu’être humain est au-delà du soutenable. J’ai été effarée par ce que j’ai lu. Elise Arfi ne se dédouane jamais de la gravité des faits qui sont reprochés à Fahran. Mais elle rappelle aussi le contexte somalien et le désespoir de sa population : « En 2011n la sécheresse s’abat sur la corne de l’Afrique, provoquant une famine qui tuera (…) 260 000 personnes(…) ». « (…) la misère du peuple somalien est telle après des années de guerre civile, qu’il est incroyablement aisé d’enrôler de pauvres diables (…) en leur promettant la moindre part d’un butin aléatoire ».

Une histoire effroyable que l’on penserait tirer d’une fiction, mais le réel rattrape ici l’imaginaire potentiel de tout écrivain en mal de roman noir ! On suit Fahran, transbahuté de la maison d’arrêt de Fresnes, à la prison de la Santé, qui est comme un cinq étoile du milieu carcéral, doté d’une » unité de soin psychiatrique, encadrée par des médecins engagés ». Ce ne sera pas de trop pour Farhan qui succombe doucement à la folie et la dépression, dans ce pays qu’il ne connaît pas, dont il ne parle pas la langue, et pour qui ne lui rend que coups et blessures, avec la belle hypocrisie de vouloir le soigner : un poumon en moins, un bras cassé. Elise Arfi ne cache pas que Farhan au fil du temps n’est pas un « client » facile : paranoïaque, obsessionnel, colérique, état psychique qui sont les conséquences de la violence qu’il subit en milieu carcéral.

Quant à l’auteure, elle dévoile ses moments de fatigue, de découragement, son impression d’être comme une OVNI dans ses plaidoiries, l’avocate qu’on montre du doigt. La fin laisse la porte ouverte à l’espoir.

La plume d’Elise Arfi est vive et efficace : on dévore ce récit de moins de deux cents pages, on oublie tout ce qui nous entoure. Puis on pose le livre mais on se surprend à scruter les rues de Paris, pour tenter de deviner si l’un des piétons que l’on croise ne pourrait pas être son « pirate N°7 ».

Un témoignage instructif et nécessaire qui donne une voix à ceux qui ne peuvent pas s’exprimer. Un livre doté d’un bel humanisme.

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Le chant des revenants – Jesmyn Ward

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Traduit par Charles Recoursé

Jojo, treize ans, vit chez ses grands-parents, dans une ferme du Mississippi, avec sa mère, Leonie, et sa petite sœur, « Kayla ». Son père purge sa peine au pénitencier d’Etat de Parchman. Pendant ce temps, Leonie, accroc à la drogue, est bien incapable de s’occuper de ses enfants. C’est Jojo qui s’occupe de sa petite sœur. Quand Michael sort de prison, Leonie met ses gamins dans la voiture, et part accompagnée avec son amie Gloria, une Blanche pas moins junkie qu’elle, pour aller chercher le père de ses enfants. Le détail qui à nos yeux n’aurait fait aucune différence mais qui, dans le Mississippi fait de cette famille une famille de parias : Leonie est noire, Michael est blanc. Si Jojo connaît ses grands-parents maternels qui lui servent de parents de substitution, il ne sait rien de ses grands-parents blancs, qui refusent tout contact avec leurs petits-enfants à cause de leur couleur de peau. Pourtant, à sa sortie de prison, Michael décide de prendre le taureau par les cornes, d’affronter son père, de lui présenter ses enfants. Pendant ce temps, la grand-mère maternelle de Jojo se meurt doucement d’un cancer. Leonie est hantée par l’assassinat de son frère Given, encore enfant au moment des faits, un meurtre déguisé en accident de chasse. Quant au grand-père de Jojo, il raconte à son petit-fils, l’histoire de Richie, gamin de douze ans, qui a pris trois ans « pour avoir volé de quoi manger », le plus jeune détenu de Parchman à l’époque.

« Là il n’y a que des odeurs salées : l’océan et le sang » , « ça sent la pluie et la cendre », la flamme rouge de ceux qui souffrent. Jesmyn Ward signe un roman époustouflant. A travers l’histoire dramatique de cette famille, hantée par ses morts, l’auteure redonne vie et droit à la parole à ceux qui ont succombé à la dure « loi » des fermes pénitentiaires du Mississippi, nouvelle forme d’esclavage pernicieux. Un road trip à travers le temps où présent et passé se rejoignent. Elle ouvre la porte de ces prisons à ciel ouvert, juste entourées de barbelés, où les prisonniers travaillent dans les champs sous les ordres des tireurs, prisonniers armés, pire que les autres, pas là pour une simple bagarre de comptoir. Certains n’hésitent pas à découper en morceaux les fuyards noirs. Ou pourquoi, pour avoir une mort digne, il vaut mieux qu’on vous tire une balle dans la tête avant que ces gardiens vous rattrape, quitte à faire disparaître votre cadavre dans l’estomac d’un chien alléché par l’odeur du sang.

Une écriture envoûtante et une analyse fine d’un problème viscéral dont les cicatrices du passé ne sont pas encore refermées.
Un roman polyphonique, qui a l’originalité de faire intervenir le fantastique. Le dénouement vous étreint la gorge. Il est impossible d’oublier ce livre une fois refermé. C’est sûr, le chant des revenants me hantera encore longtemps, comme le drame de cette famille.

Un immense coup de cœur pour cet ouvrage qui dénonce le racisme ordinaire au Mississippi, et la difficulté d’être noir, de manière originale et forte.
Jesmyn Ward est la digne héritière à la fois de Toni Morisson et de William Faulkner, c’est certain ! Mes mots ne sont pas assez forts pour dire tout le bien que j’en pense. Pour moi, ce roman confère au chef-d’oeuvre !

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Publié dans Grand Prix des Lectrices de ELLE 2019, Littérature américaine | Tagué , , , , , | 6 commentaires

Gaspard de la nuit – Elisabeth de Fontenay

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« Autobiographie de mon frère », c’est ce qu’annonce le sous-titre. « Le moment est venu, je ne sais trop pourquoi, car il est vivant, d’écrire sur lui, de démêler ce que, d’ouï dire en secrets toujours à demi dévoilés et du fait simplement de notre enfance partagée, j’ai pu saisir de son désespérant silence, de sa persévération dans une irréversible absence à soi-même. En réalité, je sais que mon chagrin est brusquement devenu incompréhensible, au point qu’il me faut bien, maintenant, me souvenir et réfléchir, quitte à imaginer ce que j’ignore. »
C’est en ces termes que commence le récit d’Elisabeth de Fontenay, dont le frère, aujourd’hui âgé de quatre-vingts ans, est autiste. Elle choisit de « ne pas exposer son prénom », comme si le faire le mettait en danger. Elle choisit Gaspard pour l’initiale et par référence à Gaspard Hauser, cet adolescent recueilli en 1828 à Nuremberg, « tragique destin de ce fils de prince » , chanté par Verlaine ; et puis Gaspard de la nuit, titre d’un poème en prose bien connu, d’Aloysius Bertrand, en raison de l’alliance troublante du prénom avec la nuit.

Elisabeth de Fontenay livre un court récit d’à peine 130 pages. Pourtant la densité et l’érudition sont au rendez-vous. L’auteur privilégie une approche pluridisciplinaire, à la fois psychanalytique, philosophique, médicale et historique. Elle pointe du doigt le sort tragique réservé aux êtres différents, aux personnes handicapées, à travers l’Histoire. Du temps du nazisme, mais pas seulement. De la culpabilisation des mères, à l’ignorance, de la bêtise crasse à l’embarras, les motifs ont été variés pour faire disparaître dans l’ombre des innocents, au sens fort du terme.

Dans ce récit digne et pudique, l’approche très érudite risque malheureusement de ne pas le rendre accessible à tous les publics. C’est le seul défaut que je trouve à ce livre très profond et intime.

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Publié dans Grand Prix des Lectrices de ELLE 2019, Littérature française | Tagué , , , | 2 commentaires

Madame, vous allez m’émouvoir – Lucie Tesnière

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En juillet 2012, lors d’un séjour chez sa grand-mère, Lucie Tesnière trouve les lettres envoyées depuis les tranchées par son arrière-grand-père, Paul, médecin pendant la Grande Guerre. Elle en connaissait l’existence mais ne s’y était jamais vraiment intéressée. L’approche du centenaire de la 1er Guerre mondiale lui a donné au départ l’idée de rassembler toutes ces lettres dans un livre qui serait préfacé par un historien. Mais en fouillant ces archives familiales, Lucie s’aperçoit que son arrière-grand-père, Paul Cabouat, a aussi été médecin dans la Résistance, responsable des services illégaux de santé dans le département du Gard. Intriguée, elle décide de prendre un congé sabbatique de sept mois et se lance dans une enquête sur son aïeul, qu’elle n’a jamais connu. « L’étincelle dont [elle] avait besoin (…) pour écouter [sa] voix et suivre ce qui [lui] donnait de l’énergie ». Elle « avai[t] envie de mener [sa] vie et pas la vie d’une autre ». Ainsi naît, Madame, vous allez m’émouvoir, Une famille française à travers deux guerres mondiales

Lucie Tesnière a accompli ce que beaucoup d’entre-nous aimerions pouvoir faire. Une généalogie historique familiale. Elle termine ainsi son ouvrage  :

« Ici s’achève notre histoire.
Ici commence la vôtre.
Je vous la souhaite aussi belle. »

C’est bien le paradoxe de ce livre qui est une enquête familiale et donc personnelle. Les témoignages et archives recueillis sont intéressants mais je suis restée extérieure à cette histoire, parce que justement, je ne fais pas partie de cette famille. Je n’ai rien appris de nouveau de ce que je sais déjà sur ces deux périodes de guerre mondiale.

J’ai donc un avis paradoxal sur ce livre. L’auteure a fait un sacré beau travail pour reconstituer la vie de ses aïeux (finalement il s’agit davantage de la vie des frères et sœurs de Paul, que de Paul lui-même) ; elle a une chance infinie d’avoir tant de photos et d’écrits, d’avoir un préfet, un médecin, un diplomate parmi eux, ce qui a rendu possible une reconstitution de leur vie pendant les périodes concernées. Ce n’est pas donné à tout le monde. C’est intéressant aussi du point de vue des aspects négatifs que l’on peut trouver dans une enquête familiale (Jean, préfet, a-t-il contribué à la première déportation des juifs en France?) et comment on gère ce qui est tabou ou tout simplement ignoré. Quelles conséquences cela peut-il avoir sur les descendants encore en vie et sur soi-même ?

Cependant, ce livre est finalement une enquête qui relève du domaine privé, du cercle familial. Je suis restée de marbre devant les photos très nombreuses qui parsèment le livre, parce que je ne connais pas ces gens. Les mots de Lucie Tesnière n’ont pas eu sur moi « la puissance émotionnelle rare » vantée par la quatrième de couverture. Il manque une dimension universelle à ce livre. Un point de vue objectif d’historien. On a tous, en général, des histoires à raconter sur nos aïeux pendant les deux guerres mondiales, des choses que l’on sait, sans avoir d’écrits. Mais peut-on en faire un livre qui touche le public ? Je suis petite-fille de résistants, moi aussi. Je pense que cela n’intéresse que ma famille mais pas le grand public. Je ne pourrai jamais mener d’enquête car je n’ai aucun carnet, écrits, ni même photos de cette période ; mes grands-parents n’ont croisé aucune personnalité connue, ils ne sont pas dans les archives publiques de la bibliothèque historique de la défense, ils n’ont jamais rédigé de décrets, ils n’ont jamais voulu écrire quoi que ce soit sur cette période. On a tous des « histoires de la guerre ». Mais elles sont toutes différentes. Madame, vous allez m’émouvoir aurait dû être sous-titré « Ma famille française à travers deux guerres mondiales » . Je ne comprends d’ailleurs pas le titre choisi par l’éditeur, qui n’a pas grand chose à voir avec le contenu du livre, si ce n’est ces mots prononcés par une personne à qui Lucie Tesnière a téléphoné, qui connaissait l’un de ses aïeux.

Mener une enquête sur sa famille est louable, c’est une démarche émouvante pour l’intéressée. C’est finalement savoir d’où l’on vient. Mais c’est de la généalogique « historique »  qui n’est pas forcément susceptible d’émouvoir la sphère publique.

Je suis passée à côté de l’intérêt de ce livre.

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Publié dans Grand Prix des Lectrices de ELLE 2019, Littérature française, Non classé | Tagué , , , | 2 commentaires