Retour à Martha’s Vineyard – Richard Russo

Traduit par Jean Esch

Ma première lecture de la rentrée littéraire ! Et quelle lecture ! Je connaissais déjà les nouvelles de Richard Russo, mais je ne l’avais encore jamais vu à l’oeuvre dans un roman. Autant dire tout de suite que je ne suis pas déçue !

Retour à Martha‘s Vinyard est un bon pavé de presque 400 pages en grand format. Je ne pensais pas plonger dans un voyage aussi dense, aux Etats-Unis, de nos jours, mais surtout dans les années 70. J’ai emporté le livre à peu près partout où je me suis déplacée ces derniers temps, il a même fait un voyage en Belgique ! Dès que je l’ouvrais, je n’étais là pour personne.

Le roman commence par un long prologue d’une vingtaine de pages qui nous présente les trois protagonistes : Lincoln, Teddy et Mickey. Tous les trois ont 66 ans en septembre 2015, au moment où Lincoln invite Teddy et Mickey pour un séjour sur l’île où sa mère avait une maison, qu’il veut à présent vendre : Martha’s Vinyard. Le point commun des trois hommes : ce sont des amis de longue date qui se sont rencontrés dans la très chic Université du Connecticut, Minerva, réservé aux étudiants bien nés alors qu’eux trois étaient boursiers. Ils sont originaires de différents Etats américains, ont des personnalités différentes, des histoires personnelles différentes et exercent à présent des métiers qui n’ont rien à voir les uns avec les autres.Lincoln est agent immobilier, Teddy éditeur indépendant et Mickey musicien et ingénieur du son. C’est en travaillant dans les cuisines de la résidence des Theta qu’ils ont fait connaissance. Les Theta sont une sororité du campus, une sorte de club de filles. ou plutôt de confrérie. Ces confréries réunissent les étudiants d’un même sexe sur la base de valeurs communes.C’est là aussi que les étudiants s’amusent, à travers des fêtes alcoolisées…

C’est dans la sororité de Theta que Lincoln, Teddy et Mickey ont rencontré Jacy et en sont tous les trois tombés fou amoureux. Jacy va hanter progressivement les pages du roman, focaliser l’attention du lecteur, ferrer le récit dans une sacrée intrigue qui flirte avec le thriller : lors d’un week-end à la fin de leurs études, les trois jeunes hommes avaient passé une week-end à Martha’s Vineyard avant que la vie ne les sépare. La grande absente de ce dernier rendez-vous d’étudiant fut Jacy. Volatilisée. Dès lors, on comprend ce que sont venus chercher, un peu malgré eux, les trois potes devenus sexagénaires en revenant à Martha’s Vineyard. Qu’est-il arrivé à Jacy ? Le mystère qui les hante en secret depuis tant d’années sera-t-il levé ? Si plus jeunes ils buvaient des bières, peut-être les Bloody Mary les mèneront-ils à la confidence…

Retour à Martha’s Vineyard est une fabuleuse histoire d’amitié mais aussi… de trahison. Un roman plein de nostalgie et de tendresse. J’ai adoré !

La plume dense et ciselée de Richard Russo s’attache aux détails et parvient à restituer en toile de fond de son intrigue, l’ambiance des années 70 américaines, avec la guerre du Vietnam, les concerts, l’alcool et la drogue. « Jan Joplin s’enfilait un litre de Southern Comfort à chaque concert. Les Who bousillaient leurs guitares sur scène. Jim Morrison se fouettait devant le public. Liberté, on n’avait que ce mot à la bouche. »

Bref, jetez-vous dessus !

Merci aux Editions de La Table Ronde.

J’espère arriver à faire un billet de rentrée littéraire. J’ai vraiment beaucoup lu au mois d’août, j’ai aussi continué à bouger pas mal (qui a fait une rentrée littéraire en Belgique pour l’adorable Intime Festival ? 😉 ) ; j’ai des tonnes de chroniques en retard. Mais aussi un emploi du temps digne d’un ministre. J’ai envie de tout faire mais malheureusement, les journées n’ont que 24 h. 🙂

Publié dans Littérature américaine, Rentrée littéraire | Tagué , | 5 commentaires

Esprit d’hiver – Laura Kasischke

Traduit par Aurélie Tronchet

J’aime bien lire les Grand Prix des Lectrices ELLE des années passées. En qualité de jurée, j’avais lu un autre roman de Laura Kasischke, En un monde parfait, qui m’avait laissé plutôt indifférente et n’avait d’ailleurs pas été primé. J’ai redonné sa chance à l’autrice avec celui-ci, lu il y a déjà plusieurs mois. Ce livre a obtenu le prix cité, en 2014, catégorie « roman policier ».

L’histoire se passe en 24 h, le jour de Noël et de blizzard. Un huis clos mère-fille entre Holly (la mère) et Tatiana la fille, qui va faire remonter le passé à la surface. Comme j’arrive après tout le monde, je ne vais pas en écrire des wagons ! Laura Kasischke joue à merveille avec les non-dit et l’ambiguïté. Elle donne au personnage au centre du récit, Tatiana, un prénom qui tend vers le fantastique folklorique puisqu’il signifie « reine des fées » en russe. Elle insiste (lourdement) sur la couleur des lèvres de cette adolescente, une enfant aux lèvres et paupières bleues.On est intrigué, c’est certain, d’autant que Tatiana n’est pas vraiment sympathique vis-à-vis de sa mère, assez agressive, comme si elle voulait régler ses comptes en ce soir de Noël, en l’absence de son père, partis chercher ses parents à lui, en ce jour de blizzard et qui tarde à revenir. La fête tombe à l’eau et l’humeur de Tatiana suit la courbe de la déception.

L’histoire est raconté du point de vue d’Holly. Elle plonge là où tout a commencé, en se demandant si « quelque chose les aurait suivis depuis la Russie jusque chez eux ». C’est en Sibérie que tout commence, dans un orphelinat où les riches américains en mal d’enfants peuvent s’offrir de quoi combler leur frustration.

Laura Kasischke lève le voile sur un tabou, sur une honte : un trafic d’enfants finalement, du moins à la limite de cela, puisque cet orphelinat est spécial. Holly y a vu quelque chose qu’elle pensait enfoui à jamais, comme un mauvais rêve ou une hallucination, mais qui va remonter à la surface dans ce face à face avec celle qui est devenue sa fille. Le passé ne s’efface jamais. Une évidence que va découvrir Holly, de manière terrifiante.

La presse a révélé les horreurs des orphelinats roumains du temps de Ceaucescu. Pourtant, personne n’a dénoncé ce qui se passait (ou se passe encore ?) dans les orphelinats de Sibérie.

Un roman à suspense qui distille son angoisse de manière réussie, même si de nombreuses répétitions alourdissent parfois cet effet au profit d’un peu d’agacement. La fin est trash. Une lecture agréable mais néanmoins pas inoubliable.

Publié dans Littérature américaine | Tagué , | 6 commentaires

Un été norvégien Einar Mar Gudmundsson

20200815_152745

Traduit par Eric Boury

C’est une bien belle connaissance que j’ai faite au coeur de l’été : celle de l’écrivain islandais Einar Mar Gudmundsson (pardon, j’ai perdu mon clavier islandais, alors il manque les accents et les lettres de l’alphabet islandais – que j’aime bien !)

Comme la majorité des Français, je suis restée dans l’Hexagone pendant cet été si particulier. Je devais aller aux îles Lofoten, en Norvège. Alors, quand j’ai vu ce titre, « Un été norvégien », je me suis dit qu’il pouvait compenser mon acte manqué ! Suivre le trip de deux potes islandais qui rêvent d’aller en Norvège, à Oslo. Halli, le narrateur, est « depuis plusieurs jours, (…) hanté par la montagne, ou plus exactement par le souvenir de [son] été dans les montagnes. Un été norvégien, c’est ainsi qu’il [l’a] baptisé. » Nous plongeons dans son souvenir, Nous sommes à la fin des années 70. Été 1978, Halli et son pote Jonni ont décidé de partir en Norvège après une discussion au bar du Théâtre national de Reykjavik, lieu incontournable de l’époque. « La jeunesse venait s’y mêler aux artistes reconnus et aux lettrés. » Bien évidemment, cette décision de partir ne va pas se dérouler comme ils l’imaginaient. Un été norvégien est un trip, mais aussi un roman d’apprentissage, avec des idéaux et… la réalité !

Halli est un jeune homme passionné de littérature, de musique et de poésie. Il vit pour les grands génies littéraires, Knut Hamsun en particulier, mais aussi Laxness, ou Beckett, Joyce, Mann, qui ne sont jamais très loin quand il parle… D’ailleurs on croise des Irlandais sur son chemin. Ben oui quoi, les premiers habitants de l’Islande étaient Irlandais, et cela suffit pour sympathiser et parler littérature ! Même lorsque Jonni le lâche en cours de route parce qu’il a trouvé l’amour, Halli continue sa route (oui, mais Inga va se pointer dans sa vie,) quitte à en baver dans les montagnes norvégiennes pour gagner trois sous qui lui permettront de continuer son rêve.

Nous croisons une foule de personnages, le monde bohème, tendance anarchiste ou trotskiste, Peace and Love, à l’aube du No Future de la désillusion. Dans nos oreilles résonnent les chansons de Dylan, des Beatles, de Richie Havens, Bowie ou les Sex Pistols. Ça sent l’alcool, l’herbe, les grandes idéaux, la liberté , le « royaume » artistique de Christiana (ceux qui connaissent Copenhague savent que c’est le quartier « hippie » et autogéré de la ville et que Christina est aussi l’ancien nom d’Oslo). On croise des personnages un peu perché, voire totalement, des dandys bien habillés, des camés et l’amour…

Et c’est bien l’amour qui « est au centre de tout ». « Nous ne pensons pas à l’avenir parce que No Future prévaut partout sur terre, parce que nous naviguons dans ce qui ressemble à une éternité. Seule la poésie a le pouvoir d’illuminer le monde de l’intérieuret l’amour est notre drogue. »

Einar Mar Gudmundsson offre un roman à la fois contemplatif et foisonnant, qui trace la route. Si j’en crois le bandeau du livre, c’est aussi un texte autobiographique. Un regard nostalgique mais aussi (surtout ?) amusé sur une époque. C’est beau, souvent drôle.

De la grande littérature islandaise comme je l’aime où j’ai emboîté le pas à Einar Mar Gudmundsson pour le suivre sur ses chemins de traverse. Mon coup de coeur de l’été.

Publié dans Littérature islandaise | Tagué , , | 10 commentaires

Le bruissement des feuilles – Karen Viggers

81nQwHEBfOL

Traduit par Aude Carlier

Une fois encore, je sors de ma zone de confort : quand je vois ce genre de bandeau « 400 000 exemplaires vendus », je sens l’attrape couillon ! Les best seller n’étant pas forcément le meilleur de la littérature, ça se saurait (mais il y a des exceptions)… Mais voilà, les romans de Karen Viggers m’ont été conseillés par mes parents qui ont dévoré ses deux premiers romans, La mémoire des hautes falaises et La mémoire des embruns. Ne me souvenant plus des titres exacts recommandés, j’ai pioché au hasard de ce qui était sous mes yeux, à savoir Le murmure des feuilles qui est son dernier roman. Faire un petit tour en Australie, plus précisément en Tasmanie n’était pas non plus pour me déplaire, surtout que ça parlait de forêt…

Je vous livre carrément la 4e de couverture : « Dans une petite ville australienne, Miki, dix-sept ans, vit coupée du monde avec son frère. Lorsqu’elle fait la connaissance de Leon, qui partage sa passion pour la nature, un monde nouveau s’ouvre à elle. Leurs promenades en forêt seront une révélation pour Miki et lui permettront de trouver le courage de s’émanciper.
Aux côtés de la jeune fille et du garde forestier de l’inoubliable Memoire des embruns, Karen Viggers nous fait pénétrer au coeur des forêts d’eucalyptus et des majestueuses montagnes de Tasmanie, signant une ode à la nature et à son pouvoir de guérison. »

Je me demande si la personne qui a rédigé cette quatrième de couv’ a réellement lu le roman. Mais c’est un autre problème (assez récurent d’ailleurs).  Miki et son frère Kurt tiennent le restaurant (un fast food, car je ne pense pas voir de restaurants comme en France en Australie). Leurs parents sont décédés dans l’incendie qui a ravagé leur ferme, dont ils sont tous les deux rescapés. Miki a été élevée cloitrée, à l’écart du monde extérieur par des parents rigoristes. Sa vie ne va pas changer pour autant puisque Kurt va en faire une esclave : elle tient le restaurant, sert les clients, fait la cuisine et nettoie pendant que lui s’occupe de la comptabilité. Dès que le restaurant ferme, Kurt la tient verrouillée dans la maison. Innocente, la jeune fille ne voit tout d’abord pas vraiment que cette attitude est anormale, même si à l’approche des ses dix-huit ans, « leur modeste commerce était trop petit pour elle. Elle aspirait à davantage de responsabilité, de libertés. Seulement Kurt avait construit tout un échafaudage de règles autour d’elle. Elle devait limiter au minimum les échanges avec les clients. Eviter de les regarder dans les yeux. Garder la tête basse sans cesser de travailler (…) Avec ses dix ans de plus qu’elle, il était son tuteur ». Sa récompense, c’est quand son frère l’emmène en forêt.
« A la ferme, elle n’avait vécu que pour les dimanches. Après les besognes, elle troquait sa jupe pour une salopette et elle filait derrière le verger, dans la forêt où elle se sentait pousser des ailes. (…) A mesure que le bush se refermait sur eux, Miki éprouvait une légèreté nouvelle (…). Elle adorait le bruissement des feuilles, le grincement du bois, le murmure du vent dans la canopée, le craquement des brindilles sous ses pieds, l’odeur mentholée des buissons. Dans le bush, elle avait l’impression d’être plus vivante, plus réelle. La semaine s’effaçait, (…) elle était quelqu’un. Elle-même. Une jeune femme plein d’espoir et d’avenir ». Que de redondances…

Miki a une passion particulière pour les diables de Tasmanie, animaux craintifs avec lesquels pourtant elle a réussi à établir un lien de confiance. Ces animaux sont en voie de disparition en raison de la maladie mortelle qui les affecte. C’est ce qu’elle va apprendre par le biais de Leon, un jeune homme qui se fait embaucher comme garder forestier (un personnage qui apparaît dans le volume précédent, d’après ce que je comprends sur la quatrième de couverture). Il est originaire d’une île voisine, qu’il a quitté pour fuir son père, un homme violent qui bat sa femme ! Miki repère Leon au restaurant et finit par se lier d’amitié avec lui. Leon sympathise également avec Max et Wendy, un petit garçon et sa mère qui habite la maison voisine de la sienne. Il se trouve embarqué un peu contre son gré, dans une histoire de sauvetage de chiots voués à la noyade si Shane, le père de famille les trouve. Shane est bucheron, comme pratiquement tous les hommes du village. Il voit d’un très mauvais oeil l’arrivée de ce garde forestier écolo.
Miki va trouver un moyen de sortir à l’insu de son frère, quelques heures par semaines. Elle se lie d’amitié avec Geraldine qui tient l’office du tourisme, tout en étant une grande lectrice  : elle va lui proposer de nouvelles lectures. Miki s’évade en littérature en lisant et relisant le peu de livres qu’elle possède, Les hauts de Hurlevent, Jane Eyre... dont les héroïnes l’inspirent. Geraldine va lui prêter Le petit prince, Loin de la foule déchaînée

Et puis il y a le grand-père de Leon, mémoire vivante…

Karen Viggers tisse plusieurs fils narratifs qui abordent la maltraitance, le harcèlement, les secrets de famille, la déforestation et ses conséquences, le pouvoir inspirant de la littérature, mais aussi le trafic de drogues. Les personnages de Miki, Max, Wendy et Leon sont attachants. On croise une foule de personnages mais sans s’y perdre. Il y a pas mal de brutes mal dégrossies dans ce roman, qui sont les bûcherons, sans parler de Kurt. Karen Viggers montre que la création de parcs naturels a pour conséquence la perte des emplois des bûcherons qui ont toujours vécu de cela (d’où leur colère envers les écologistes). Elle évoque également les nouvelles manière de « bûcheronner », avec des machines qui détruisent la forêt en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, des conséquences irréparables sur la faune comme sur la flore.

Cependant, si le récit est entraînant et qu’on ne s’ennuie pas, j’ai trouvé que ce livre n’allait pas au fond des choses, que l’aspect écologique n’était finalement qu’une thématique d’arrière plan que l’on retrouve vraiment à la fin du roman seulement. Il est question de beaucoup de choses dans ce livre, qui finalement parasitent l’aspect écologique. Le bruissement des feuilles semble est aussi (et surtout) un roman d’apprentissage, c’est finalement ce qui  retenu mon attention, avec un goût de déjà-lu. Quant aux diables de Tasmanie, ils disparaissent du récit aussi vite qu’ils sont apparus. Le dénouement (en fait, il y en a plusieurs) est un chouia invraisemblable à mon goût.

Bref, je ne me suis pas ennuyée avec ce pavé de 569 pages, même si je pense qu’il aurait être nettement plus court ! Je me suis laissée distraire par ce roman facile, avec ses avantages et ses inconvénients. Ce n’est pas une lecture inoubliable, il n’a aucune qualité stylistique particulière. Je vais sans doute me laisser tenter un de ses jours par le tout premier de l’autrice. J’ai comme la vilaine impression que sous demande éditoriale, l’autrice a quelque peu éreinté ce qui a fait son succès. Karen Viggers est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage.

La prochaine fois, je vous entraîne dans Un été norvégien d’Einar Mar Gudmundsson, que je vous conseille d’ores et déjà si vous aimez les romans tendance Beat Generation et Esprit d’hiver de Laura Kasischke (Grand Prix des Lectrices Elle 2014).

 

 

Publié dans Littérature australienne | Tagué , , | 4 commentaires

Sous les branches de l’udala – Chinelo Okparanta

71CyrKs-AuL

Traduit par Carine Chichereau

Une petite sortie hors de ma zone de confort avec un roman nigerian ! J’avoue que je ne connais quasiment pas la littérature africaine (hors Maghreb), hormis un peu celle d’Afrique du Sud. Dans la boîte à livres de mon lieu de travail, j’ai eu la chance de trouver le désormais célèbre Americanah de la non moins célèbre Chimanda Ngozi Adichie, autrice nigerianne également. Chinelo Okparanta, comme Chimanda Ngozi Adichie, vit aux Etats-Unis. Sous les branches de l’udala est son premier roman, lauréat du Lambda Literary Award for Lesbian Ficition. Tout ça pour dire, que la littérature nigerianne, féminine (et féministe) semble avoir un bel avenir.

Sous les branches de l’udala nous plonge de 1968 aux années 80 au nigeria. Ijeoma vit avec ses parents, commerçants au Biafra. La guerre civile éclate entre le Nigeria et la jeune république du Biafra. D’abord lointaine, la guerre de rapproche et fait de plus en plus de morts. C’est l’escalade de la violence. Le père d’Ijeoma y laisse sa vie. Des restrictions alimentaires sont mises en place. La jeune fille est envoyée par sa mère chez un ancien ami de son père, un professeur. Ijeoma y rencontre Amina, de l’ethnie des Haoussas, ennemie de celle des Igbos à laquelle appartient Ijeoma. Cette dernière est chrétienne, tandis qu’Amina est musulmane. « C’était la première fois que je me liais d’amitié avec une Haoussa. Jusque-là, je les avais seulement vus de loin, quand ils passaient sur la route, et au marché où ils venaient faire du commerce. C’était la première fois que j’avais un contact aussi intime avec une personne de cette ethnie.
C’était normal que le professeur et sa femme s’inquiètent. Les Haoussas massacraient les Igbos à tour de bras, alors héberger une petite Haoussa représentait un vrai danger. »

Peu importe, elles vont transgresser (et même doublement) les règles morales fixées par la société, sans même le savoir. Surprise en « mauvaise posture » par le professeur, Ijeoma est renvoyée chez elle. Sa mère va lui faire étudier la Bible de A à Z pour tenter de la remettre dans ce qu’elle estime être le droit chemin. Le temps passe, Ijeoma ne peut oublier Amina. Pourtant, un jour, elle lui annonce qu’elle va se marier. Evidemment Ijeoma en est mortifiée. Elle se réfugie dans le travail à la boutique de sa mère. Elle y rencontre Ndidi, institutrice.

Ijeoma raconte son histoire, tente d’analyser à la fois sa vie, ses sentiments et la société nigerianne verouillée par le patriarcat et le poids de la religion qui pèse comme une enclume sur la tête des gens. L’endoctrinement religieux régente la vie de tous, et avec son pendant : l’intolérance.

Ijeoma finit par suivre le chemin que sa mère a tracé pour elle : se marier, et avec un homme, pour rentrer dans le rang, pour ne pas être montrer du doigt, pour sauver sa vie, en pensant se libérer. Car par de pitié pour les gays et lesbiennes au Nigeria. Ijeoma va pourtant déouvrir qu’elle n’est pas seule. Ndidi va l’entraîner dans le monde de la nuit, dans une église où il se passe des choses très différentes du jour, faute de mieux. Gare à vous si vous êtes découverte ! Il y a une scène terrible qui vous glace de la tête au pied ! Etre brûlée vive ou lapidée, qu’est-ce que vous préférez ? C’est juste inommable… On a beau le savoir, lire certaines scènes du roman vous font dresser les cheveux sur la tête et surtout hurler de révolte devant tant d’intolérance.

Pourtant, les gens ne sont pas foncièrement mauvais. La mère d’Ijeoma fait ce qu’elle pense être le mieux pour sa fille en la poussant dans les bras de Chibundu, un ami d’enfance transi d’amour. Chibundu est un romantique, il met les petits plats dans les grands, il est attendrissant. Il n’est pas méchant homme. Seulement, la religion et les superstitions dictent les conduites à tenir. Il est victime de son éducation qui valorise le sexe dit « fort ». Etre une femme c’est être une rien, surtout si on n’a pas d’enfant. La mère d’Ijeoma répète à sa fille qu’« une femme sans enfant n’est pas vraiment une femme ».  (sic !) Ben alors, c’est quoi ?!
Bref, si vous n’entez pas dans les cases, vous êtes bannis. Si vous avez fait une fausse couche, rendez-vous sous les udalas : « D’après la légende, les enfants devenus esprits, las de flotter sans but entre le monde des vivants et celui des morts, aiment se rassembler au-dessus des udalas, ces arbres qui portent des pommes étoiles blanches. En échange de cet asile, ils accordent une fertilité exceptionnelle à toute femme ou fille qui passe un moment sous l’un de de ces udalas. »

Seulement, combien de temps peut-on tenir dans un simulacre ?
Sous les branches de l’udala est un roman d’apprentissage féministe, où une jeune femme arrive à briser ses chaînes, mais le prix à payer est fort.
« Il y a plusieurs années – en 2008 – un article a rapporté qu’un groupe de voyous fous de Dieu avait lapidé et battu plusieurs membres d’une église de Lagos qui affichait son soutien aux gays et aux lesbiennes : les victimes étaient défigurées, boursouflées comme des ballons d’un bleu violacée.
Maman a posé le journal en s’exclamant : « Tufiakwa ! » Dieu nous préserve ! « Même entre chrétiens, ce n’est pas possible que nous adorions le même Dieu ! » « .
Les mentalités évoluent mais le chemin est encore long puisque « le 7 janvier 2014, le président du Nigeria, Goodluck Jonathan, a signé une loi qui criminalise les relations entre personnes de même sexe, ainsi que le soutien apporté à ce genre de relations, rendant de tels actes passibles de peine de prison pouvant aller jusqu’à quantorze ans. Dans les Etat du Nord, la mort par lapidation est prévue. Ce roman est une tentative pour donner à la communauté LGBT marginalisée du Nigeria une voix plus puissante, et une place dans l’histoire de notre nation », écrit Chinelo Okparanta en note à la fin de l’ouvrage. Puisse-t-elle être lue !

Un beau roman, fin,  à découvrir absolument ! Une fois en main, on a du mal à le lâcher, emporté par le souffle de l’harmattan et l’histoire d’Ijeoma.
Je vais me pencher d’un peu plus près sur cette littérature féminine nigeriane !

 

 

 

 

 

Publié dans Littérature nigeriane | Tagué , , | 2 commentaires

Le secret d’Ella – Cath Howe

61w9qWiMNnL

Traduit par Faustina Fiore
Couverture : Cécile Becq

Ella vient de déménager avec son frère et sa mère et arrive dans une nouvelle école. Le pull de son uniforme n’est pas de la bonne couleur. Ella est effrayée par son nouvel environnement, tous ces yeux braqués sur elle. Elle observe et repère rapidement la fille la plus populaire de la classe, Lydia.  Il y a aussi une drôle de fille, silencieuse et en retrait, Molly. La mère d’Ella décide d’acheter un pull d’uniforme d’occasion vendu par la mère de Molly. C’est ainsi qu’elles se rendent chez cette étrange écolière, ou plutôt restent sur le pas de la porte mais suffisamment près pour voir que la maison de Molly est remplie de bric-à-brac. Cependant, il y a encore plus mystérieux : une silhouette spectrale assise dans un fauteuil…

Ella n’a qu’une envie : se fondre dans la masse de son nouvel environnement et pour cela devenir amie avec la fille la plus populaire de la classe. Elle est folle de joie lorsque celle-ci l’invite à son anniversaire et semble vouloir devenir sa meilleure amie.

Le récit est entrecoupé des lettres qu’Ella envoie à son père. Au début, nous ne savons pas pourquoi le père est absent. En tout cas, la mère de la gamine ne veut plus entendre parler de lui et demande à Ella de n’en parler à personne. Avec son nouveau smartphone, celle-ci envoie des photos avec les messages qu’elle envoie à son père. Nous comprenons rapidement que c’est à cause du père que la famille a déménagé.

L’autre mystère de l’histoire est celui de Molly, qui est comme un double d’Ella : où est la mère de Molly ? Pourquoi la maison est dans un tel désordre ?
Il suffit d’une chipie comme Lydia pour que tout déraille dans la vie d’Ella et Molly. Lydia est le personnage détestable de l’histoire, celle qui manipule et flaire ses proies, les plus fragiles, comme un chien de chasse ! Jalouse comme un tigre, elle devient la reine du chantage.

Cath Howe est londonienne et institutrice. C’est son premier roman, dans un univers qui lui est familier. L’histoire est entraînante, on ne s’ennuie pas. Cependant, j’ai trouvé le personnage de Lydia très caricatural. On ne  devine tout de suite qu’elle file un mauvais coton et préparera un coup bas dès que quelque chose ne lui conviendra pas, pour se venger. J’ai regretté que l’histoire du père d’Ella ne soit pas plus creusée. Pourquoi en est-il arrivé là ?

Le secret d’Ella (Ella on the outside, est le titre original) parle d’estime de soi, d’amitié, de difficulté d’intégration, de manipulation et de chantage, de parents défaillants. Une histoire qui finit bien tout en évoquant des thèmes graves.

Enfin, un dernier bémol : j’ai cherché en vain le nom du traducteur que je cite toujours dans mes chroniques de littérature étrangère. Il a été oublié, apparemment ! L’éditeur me l’a donné sans problème, mais cela aurait été tout de même mieux qu’il soit indiqué sur le livre.

Je remercie Flammarion Jeunesse pour cette nouvelle découverte. En librairie depuis le 1er juillet. Dès 10 ans.

 

 

 

 

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Les égarés – Lori Lansens

20200628_144039

Traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné

Un peu de littérature canadienne, c’est ce que je voulais à mon retour du Far West du Canada, pour prolonger le voyage, l’été dernier (avec aujourd’hui l’impression que c’était dans une autre vie, où l’on était libres et insouciants ; comment aurais-je pu imaginer ce qui nous attendait tous, cette épée de Damoclès qui confirme ma conception de la vie : carpe diem, faire ce qu’on veut faire sans attendre, quand c’est possible !). Bref, je m’étais mise à écumer les rayonnages des librairies, quand je suis tombée sur ce roman tendance « survie en montagne ». L’auteure est canadienne. Je pensais me faire un trip dans les Rocheuses canadiennes  ou dans la chaîne de montagnes voisine,  mais en fait, c’est dans les montagnes de Californie de Lori Lansens nous embarque !

Wolf est un jeune Américain originaire du Michigan. Quand il avait 13 ans, il était venu avec son père, un type qui vit d’alcool et de combines, en Californie, à Tin Town, près d’Angel’s Peak en Californie.  Aujourd’hui, Wolf décide de refaire une randonnee dans cette chaîne  montagnes, des années plus tard. Dans le téléphérique qui les hisse au sommet, pour le départ, il rencontre 3 femmes d’une même famille : Nola, Bridget et Vonn. Aucun des quatre ne se doute que leur balade va virer au cauchemar. Les quatres, qui ne se connaissaient pas quelques heures auparavant, vont devoir faire preuve de solidarité et affronter leurs démons.

Ma chronique sera brève car j’ai terminé ce roman très Nature Writing il y a presque un mois et que je l’ai lu sans quasiment prendre de notes ! C’est une histoire d’amitié entre un Amérindien de la nation (ou tribu ?) des Cahuilas. L’histoire d’un drame aussi qui est lié à cette amitié. Il y a l’herbe rouge dont on dit qu’elle rend fou et qu’elle est mortelle. Byrd l’Amérindien hante les contreforts de cette région sauvage, sublime mais rebelle.

Comme un mantra contre la mort, Wolf va raconter son secret à ses nouvelles compagnes d’infortunes. Un récit dans le récit qui fait penser aux Mille et une nuits. Des histoires pour survivre, s’évader des conditions dans lesquelles vous êtes dans la réalité. Les quatre randonneurs sont en mauvaise posture, en équilibre sur un rocher qui s’est décroché de la montagne. Les coyotes, les vautours, les ours, les serpents, (heu, je crois même qu’il y a un lion des montagnes !), le froid, la pluie, rien ne manque au tableau pour ce roman d’aventures où beaucoup de péripéties vous attendent. Les fils narratifs s’entrecroisent mais sans pourtant vous perdre dans le ravin.

J’ai avalé ce petit pavé de plus de 400 pages avec un bonheur certain. J’ai aimé cette histoire d’amitié amérindienne et la part belle faite à la nature. Un roman qui vous arrache de votre canapé pour un grand bol d’air. Le suspense est au rendez-vous. La fin est inattendue.

Encore un livre qu’on n’a pas vu sur la blogo ou bookstagram. Soyez curieux : lisez-le ! 😉 Lori Lansens en a écrit un autre : La ballade des adieux (2002) qui l’a révélée au grand public.

Publié dans Littérature canadienne | Tagué , , | 4 commentaires

Le chant de la pluie – Sue Hubbard

D23452

Traduit par Antoine Bargel

Nouveauté sortie juste avant la Fin du Monde et lire que ça se passe dans le Kerry, en face des îles Skellig m’a intriguée. Sue Hubbard : je ne connaissais pas. Impossible de connaître sa nationalité en lisant la présentation de Mercure de France.

Martha, londonienne et enseignante revient dans le Kerry, après 20 ans d’absence, suite au décès brutal de son mari, Brendan, un Anglais d’origine irlandaise. Elle doit régler quelques affaires, faire du tri dans celles de son époux. L’occasion de se replonger dans le passé, de leur vie commune pendant près de trente ans. C’est aussi ce qui va l’amener  à évoquer le passé de l’Irlande, de ce coin perdu du Kerry, aux confins du continent européen. C’est là que se sont installés les anachoretes, ces moines qui se réfugièrent dans des « petits abris en pierres » sèches en attendant leur passage sur les îles Skellig, dans les années 500. Brendan était passionné par les Skellig. Il venait se réfugier dans son cottage irlandais, proche de Caherciveen pour écrire. Il n’écrit pas des romans. Il écrit sur l’art, en particulier sur la peinture anglaise, l’Ecole de St Ives. Proche du milieu de l’art, quoi. Bien loin des paysans du Kerry. Bien loin de Paddy, qui y vit depuis toujours.

Dans cette histoire, il y a un méchant (du moins un mec friqué du Kerry mais aussi un peu paumé et complexé) qui a de grandes idées pour donner un sens à sa vie et, par la même occasion, se faire encore plus de fric : Eugene Riordan. Il veut construire un spa de luxe, avec tous les trucs derniers cris pour attirer de riches touristes. Seulement, pour ce faire, ce serait pas mal qu’il rachète les terres de Paddy et celles de Martha. Il est prêt à y mettre le prix. Sans surprise, ni Paddy ni Martha ne voudront rien vendre. Mais finalement cette intrigue ne monopolise pas l’histoire.

Nous plongeons dans le passé du couple, qui révèle peu à peu ses failles, ses déchirures et le drame qui explique pourquoi Martha n’a pas remis les pieds en Irlande depuis 20 ans. Là aussi, je l’ai senti venir ce secret. Sans surprise.

La plume de Sue Hubbard est élégante, agréable et l’histoire, finalement se laisse lire. Cependant, rien d’extraordinaire. J’ai vite compris que l’auteure n’était pas irlandaise car elle évoque le Kerry comme une touriste. C’est plein de pluie (ok, il pleut en Irlande), on a l’impression par moments d’avoir un livre d’Histoire irlandaise qui se plaque sur le reste et en plus il y a des inexactitudes ou plutôt des approximations  : « Vous savez, les garçons, on dit que Cromwell a envoyé les frondeurs dans le Kerry car l’enfer aurait été trop doux pour eux. »  Ah, certes, mais c’est plutôt du Connemara dont il s’agit !!!! Cromwell a dit : « To hell or to Connaught ». Rien à voir. Le Kerry n’est pas aussi aride que la région bien plus au nord. Première chose qui m’a agacée.

Et puis, trouver des gitans au marché ! Là, je ne sais pas à qui exactement je dois m’en prendre, n’ayant pas le texte VO, mais il n’y a pas de Gitans en Irlande. Juste des gens du voyage, appelés « travellers » (« Lucht Siul » en irlandais qui veut dire « le peuple marchant »). Ils parlent le shelta. On ne connaît pas exactement leurs origines, mais ce ne sont pas des Gitans. Certains pensent que ce sont les descendants des expropriés du 18e siècle. Mais c’est nettement remis en cause. L’autre thèse est que ce serait les descendants d’un autre peuple nomade irlandais : les Tarish.  Dans le texte, on trouve à de nombreuses reprises le terme de  » bohémiens ». Ça fait vraiment suranné ! Gens du voyage, tout simplement. Pourquoi se prendre le crâne ?

Revenons à l’histoire. C’est l’histoire d’un deuil. Bon. Pourquoi pas. Mais les personnages sont trop caricaturaux à mon goût : la veuve éplorée qui se demande si finalement elle connaissait bien son mari ; le paysan accroc à sa terre comme une moule à son rocher (ok, ça existe) ; le jeune poète paysan par vocation et l’affreux promoteur immobilier qui était pote, enfant, avec le mari de la veuve, lui fait du charme dans le but de lui spoiler ses terres. C’est un peu de la grosse ficelle !

Si vous découvrez l’Irlande, ce livre vous plaira car c’est bien plein de pluie et d’odeur de tourbe, de pierres sèches usées par les vents. Personnellement je n’ai rien appris. Les moines anachoretes sont justes là pour la déco. Rien de plus.

Sue Hubbard a dédié ce roman à ses parents. Ce qui me fait dire qu’elle a des origines irlandaises, à l’instar du couple de son histoire.

Un livre qui ne fera pas date dans mon esprit. Je l’ai terminé il y a une quinzaine de jours et ses contours s’effacent déjà. Si on veut apprendre sur la vie du Kerry, autant lire Peig, c’est bien plus instructif.

Publié dans Littérature irlandaise | Tagué , , | 8 commentaires

Et m*** ! – Richard Russo

Traduit par Jean Esch

Voici le deuxième texte que je lis de Richard Russo, après son recueil de nouvelles, Trajectoire, paru en 2018. Je n’ai encore jamais lu ses romans. Et m*** !, nouvelle d’une cinquantaine de pages m’y incite fortement car j’ai adoré !

Au lendemain des élections qui ont vu Trump accéder au pouvoir, David et Ellie décident d’inviter deux couples d’amis de toujours, les Schuulman et les Miller, à venir dîner. Tous sont retraités. Ils enseignaient tous ensemble à l’université où ils se sont connus et étaient voisins, jusqu’au jour où les Miller et les Schuulman ont décidé de déménager, au grand étonnement de David et Ellie. Partis plus à l’ouest de la ville, au pied des collines. David et Ellie ont pris cela comme une trahison tout en reconnaissant que la vue des nouvelles maisons de leurs amis était magnifique. Quitter le centre ville embouteillée pour un coin plus campagnard, David n’en voit pas l’intérêt, même si la criminalité est en légère hausse, ce n’est quand même pas le Bronx !

Un drôle de phénomène va se produire à l’issue de cette soirée entre amis au lendemain de l’élection de Trump. A répétition. Un étron bien puant est retrouvé par Ellie dans le jaccuzzi ! Jusqu’à virer à la psychose. Qui peut bien être cette personne visiblement dérangée, qui vient chier chez eux ? Le couple fait appel à la police, sans grand succès. David se confie à leurs amis, évoquant par la même occasion l’état dépressif qui gagne Ellie. Il apprend que les vieux amis se sont brouillés : une dispute par rapport à l’élection de Trump. Et une révélation qui déçoit David. Ellie le tanne pour qu’ils déménagent en Californie, près de leur fille, loin de ces étrons puants qui les rendent dingues.

Pendant la période électorale, David et Ellie avaient clairement affiché leur soutien à Hillary Clinton, à la vue du voisinage, à l’aide d’une pancarte. Un voisin raciste leur dit qu’ils pourront vendre leur maison à des Blancs quand l’odeur de merde aura disparu, sans doute.

Bref, une histoire à l’odeur de m*** de plus en plus forte. L’intrigue tourne autour de qui se livre à une chose aussi répugnante et stupide que de venir chier chez ceux et pourquoi. Autour de David, l’environnement confortable et la situation jusque-là considérée comme immuable se délite peu à peu : les amis et voisins de toujours déménagent ; sa femme devient distante ; sa maison elle-même hostile ; un des amis tente de mettre fin à ses jours à cause de « l’homme orange ».

Sait-on jamais ce que les gens ont dans la tête ? Peut-on prévoir ce qu’ils feront dans le secret d’un isoloir ? Richard Russo peint avec une ironie mordante l’hypocrisie, le manque de courage, la bêtise, autrement dit les failles qui peuvent briser tant une société, qu’une amitié et une famille. La fragilité du bonheur, le vacillement de ce qu’on considère comme acquis pour toujours.

Une belle réussite, une lecture très plaisante, un rythme haletant et un humour noir qui fait mouche !

J’ai aussi aimé l’illustration de ce petit livre de poche, (collection la nonpareille, aux éditions de La Table Ronde) : des mouches sont insérées dans les pages ! Il fallait y penser !

Merci aux éditions de La Table ronde.

Publié dans Littérature américaine | Tagué , , | 3 commentaires

Jamais assez – Alice McDermott

20200607_170005

Traduit par Cécile Arnaud

Les temps sont difficiles. Alors venez donc prendre un peu de plaisir avec une nouvelle parue de 39 pages, parue la première fois dans le New Yorker le 2 avril 2000 : Jamais assez, disponible à présent en français aux Editions de La Table Ronde dans la collection de poche « la nonpareille ».

Le plaisir, c’est bien le leitmotiv de l’héroïne de cette histoire, de l’enfance au troisième âge ! Et fi de ce qu’en pense les autres ! Plaisir coupable, plaisir gourmand. Une addiction à la volupté, au fruit défendu. Des caresses des garçons, hommes, amants puis mari. Enfant, femme, amante, épouse, mère, grand-mère, veuve, rien n’aura raison de son plaisir, saveur chocolat, granité, gelato, vanille-chocolat ou fraise, brownie, noix de pécan caramelisée.

Au son de One for my baby, and one more for the road de Sinatra et de « Kiss me once and kiss me twice and kiss me once again de Bing Crosby, nous traversons la vie de cette femme ordinaire, mère de sept enfants qui décide que l’interdit deviendra volupté, « une langue sur la dernière coulure de caramel dans un pot vide ».

D’une plume ironique et subtile, Alice McDermott signe un portait de femme délicieux !

A découvrir dans toutes les bonnes librairies !

 

 

Publié dans Littérature américaine | Tagué , , | 5 commentaires