Une sacrée salade – Jacques Laurent

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Couverture : Stéphane Trapier

Les éditions de La Table Ronde donnent « carte noire » à Jérôme Leroy pour la réédition de « romans noirs qui méritent de retrouver audience auprès des amateurs du genre et prouver aux autres qu’il s’agit d’une littérature à part entière ».

N’y connaissant pas grand chose en roman noir à la française, j’ai choisi Une sacrée salade, de Jacques Laurent, initialement publié en 1954. Une histoire d’avortement en 1954 m’a clairement attirée. Rappelez-vous qu’à cette époque, cet acte était pénalement répréhensible, et que, quelques années auparavant, Vichy envoyait les avorteuses à l’échafaud.
Lire ce roman noir était un bon moyen de me replonger dans la mentalité et l’ambiance de l’époque et de me mettre dans la peau de la jeune femme de vingt-deux ans, qui se retrouve dans le bureau d’un flic pour se faire cuisiner.

Forbin, inspecteur principal adjoint au Quai des Orfèvres interroge donc Claude-Andrée-Pénélope Racan, dite Peny. Une jeune femme de bonne famille, originaire de Besançon, venue faire ses études de droit à Paris, mais bien vite abandonnées pour se laisser emporter par le tourbillon de la vie.

En guise d’interrogatoire, on assiste à un huis-clos entre un inspecteur intrigué et une jeune femme perdue mais agacée par ce type. Le lecteur sait déjà que Peny a avorté. L’intrigue tient dans le fait de savoir si elle va l’avouer. Le dialogue entre Forbin et la jeune femme s’apparente à une joute, un duel, à qui mènera l’autre en bateau et pendant combien de temps.
Forbin est effectivement un drôle de flic qui arrive à inviter son interrogée à déjeuner (ça m’a beaucoup amusée !). Peny l’intrigue, le désarçonne, l’impatiente. Elle lui dévoile sans vraiment de pudeur, toute sa vie sexuelle et sentimentale, une croqueuse d’hommes qui dit ne pas savoir de qui elle est enceinte. Une belle raconteuse d’histoires aussi, c’est à un moment ce dont on la soupçonne.

« Et pour vous consolez, vous êtes devenue sa maîtresse ? » l’interroge Forbin
« – Je suis devenue sa maîtresse, comme vous dites, parce que ça me chantait. »

« La colère allongeait les lèvres de Peny, comme son sourire. Mais son menton saillait. Elle tira sur sa jupe, posa son sac par terre.
– Ce que le mot maîtresse devient laid quand il est prononcé ici. Je suppose que tout ce que la police touche devient sale, hein ?
– C’est plutôt les histoires que l’on nous demande d’aller voir qui sont sales.
– Il n’y a rien de sale dans mes histoires, à moi, que des choses tristes, d’autres gaies, d’autres qui ont tourné d’une drôle de façon. Je me suis débrouillée au milieu de tout ça. »

Peny est cette jeunesse qu’on ne comprend pas. Une jeunesse dans la France étriquée des années 50, qui revendique sa liberté et ne souhaite pas qu’on lui donne de leçon. C’est l’époque de La fureur de vivre,  et de l’iconique James Dean de l’autre côté de l’Atlantique…

A sa manière, Une sacrée salade est un roman « existentialiste », comme le dit Jérôme Leroy dans sa préface.

La fin est un coup de théâtre et je vous devrez lire le roman pour savoir qui sort vainqueur !

J’ai aimé le style pour son côté suranné qui a tout son charme, mais aussi l’humour (noir !) dont il est pourvu ! Maintenant, je vais adorer le mot « pneumatique » !

Chouette idée que de rééditer des romans noirs tombés en désuétude pour les donner à (re)découvrir.
Viennent de paraître dans la même « optique »et toujours dans collection de poche
« La Petite Vermillon »  :
Il ne faut pas déclencher les puissances nocturnes et bestiales, Kââ ;
Recluses, Séverine Chevalier
Le sang dans la tête, Gérard Guégan

En tout cas, merci aux éditions de La Table Ronde, je suis contente de ma pioche !

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Sous les étoiles silencieuses – Laura McVeigh

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Traduit par Julie Sibony

Ce n’est pas en Irlande que je vous embarque cette fois-ci, mais en Afghanistan, entre les années 1960 et 1990 et vous ajouterez un séjour sans fin dans le Transsibérien.

L’histoire commence dans les années 90, Afsana, jeune Afghane de 15 ans, est dans le Transsibérien, direction Moscou. Elle a quitté Kaboul, sa ville natale quand elle avait cinq ans. Elle a quitté sa maison bleue, son paradis sur terre où elle vivait heureuse avec ses parents, ses frères et sa soeur si belle. L’Afghanistan est alors sous la houlette soviétique, ses parents soutiennent le pouvoir en place. Et puis l’Union soviétique quitte l’Afghanistan. Les moudjahidines font leur loi, vite supplantés par d’autres jeunes gens en colère : les talibans. Les choses dégénèrent gravement, comme vous le savez tous.
Le roman comporte plusieurs parties mais on peut le diviser en deux : celle où Afsana raconte son enfance heureuse dans la maison bleue. Et puis le périple pour sauver sa peau.
A Kaboul, les rues résonnent des cris et rires des enfants, les cerfs-volants décorent le ciel. La capitale est surnommée le Paris de l’Afghanistan, avec ses boutiques de mode et ses cafés. Les femmes aiment s’habiller. La mère d’Afsana est institutrice. Ses frères Jawad et Omar sont des enfants comme tous les autres. C’est la mère d’Afsana qui raconte à sa fille comment était Kaboul avant. Et puis la guerre civile. Il faut fuir vers les montagnes, dans le village des grands-parents, loin de Kaboul, vivre dans des maisons troglodytiques. La famille refait sa vie là-bas. Elle ne pense pas vraiment être rattrapée par le tumulte de la guerre.

« Plus tard, après que nous étions gavées de fruits et de noix, je disais au revoir aux jumelles et rejoignais d’autres enfants au coin de la place pour jouer au buzul-bazi, un jeu d’osselets de moutons. Nos rires et nos cris résonnaient dans toute la vallée. L’après-midi, Javad et Omar et les autres garçons disputaient des parties de volley-ball sur un terrain de fortune dessiné à la craie. »

Pourtant. Les talibans arrivent au village. Les filles ne vont plus à l’école, les femmes doivent rester chez elles et se couvrir. Le terrorisme et l’endoctrinement se mettent en place, de manière insidieuse :

« Masha et Ara ne disaient rien mais semblaient un peu plus terrorisées chaque jour par ce qui les attendait, elles qui étaient en train de sortir de l’enfance et devenir des femmes dans un pays où être une femme était perçu comme un crime. »

« Najib avait été remplacé par un vieux monsieur austère du village voisin qui faisait la classe comme à la madrasa et avec des idées différentes, des idées appuyées par le nouveau régime. Les choses qu’apprenaient Javad commencent à changer. A la place de la géographie et des mathématiques, il rentrait à la maison en ne parlant que de sujets religieux, des nouvelles règles. Il se mettait à nous faire la leçon en soupirant, en disant que nous ne pourrions jamais comprendre car nous n’étions que des filles, et que désormais, il était de sa responsabilité de nous guider, de nous montrer la voie du bien. »

Javad se métamorphose, devient de plus en plus agressif, sous les yeux de ses parents qui n’osent pas trouver à y redire, médusés qu’ils sont.

Un autre drame inattendu survient : un tremblement de terre qui laissera Afsana seule au monde, contrainte de rejoindre un camp de réfugiés au Pakistan, de le fuir car c’est une jungle aussi dangereuse que celle des talibans. Un long périple l’attend. Et puis ce train mythique, le Transsibérien, où elle sympathise avec Napoléon, le contrôleur, enfant des goulags de Sibérie qui lui raconte son histoire.

Et puis Anna Karénine, Tolstoï. Afsana est une grande lectrice qui se passionne pour son héroïne, et ses amours compliquées. La lecture, sa bouffée d’oxygène, ce livre qu’elle dévore alors qu’elle est passagère clandestine dans ce train qui fait des allers-retours d’Est en Ouest. Un jour, elle posera ses valises pour refaire sa vie.

« J’ai écrit ce roman en hommage à tous ceux qui sont obligés de quitter leur maison et de redémarrer à zéro », explique Laura McVeigh, qui a grandi en Irlande du Nord, au coeur de la guerre civile qui l’a poussée à s’interroger sur le pourquoi les hommes se font la guerre. Prise d’une soif de vouloir comprendre le monde, qui n’a fait que croître au fil des années alors qu’elle travaillait avec des militants et des jeunes aux quatre coins de la planète, elle a pris conscience du « poids déterminant de l’accès à l’éducation ». Elle a également travaillé avec des exilés et des réfugiés et connaît l’Afghanistan. Un beau parcours qui suscite l’admiration.

Ce roman est également un bel hommage aux femmes, avec son héroïne forte et intelligente, qui ne se résigne pas, jamais. Une jeune femme qui, avec le recul, malgré l’immense amour qu’elle porte à ses parents, n’hésite pas à se montrer critique à leur égard : pourquoi ne l’ont-ils pas empêché Javad de devenir un monstre ?

Le livre se termine sur de l’espoir mais il a la force de nous rappeler que pour nous, les femmes, rien n’est jamais acquis.

Je connais mal l’histoire de l’Afghanistan – si ce n’est la partie tragique que nous connaissons tous par la force des choses-, ce roman m’a donné envie d’en savoir davantage. J’ai adoré me promener dans les montagnes, habiter dans une maison troglodytique, apprendre des mots inconnus, me frotter à leur sonorité intrigante, croiser des fillettes blondes aux yeux bleus.

Quand je vous dis que lire est un voyage, ce roman en est la preuve ! A découvrir.

Si vous le souhaitez, vous pouvez vous procurer le livre sans frais de port ICI

(Bookwitty est une plateforme qui réunit éditeurs, libraires, blogueurs, écrivains,  traducteurs et journalistes ; le concept vise à rendre visible les livres qui ne sont pas des best-sellers et à les rendre accessibles partout dans le monde. Je suis fraîchement embarquée dans cette aventure après une demande de partenariat de leur part, que j’ai acceptée pour le « fun » d’une nouvelle expérience.  🙂 )

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Mon traître – Pierre Alary

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Avoir été trahi est quelque chose d’abominable. Avoir été trahi pendant 25 ans c’est au-delà des mots. Alors, Pierre Alary a pris un vrai risque en adaptant en BD la terrible histoire d’amitié de Sorj Chalandon avec un membre de l’IRA, racontée dans un roman qui ose à peine dire son nom, Mon traître, chroniqué ici même. Le risque de trahir l’auteur du roman. Ayant lu le roman autobiographique et sa suite, Retour à Killybegs, il fallait que je me fasse mon avis sur cette BD, avec le risque d’être déçue. Je m’étais pris cette histoire de trahison comme une volée de bois vert en plein visage, me demandant comme une histoire aussi dingue pouvait être réelle. Comment peut-on trahir quelqu’un pendant 25 ans sans tomber fou ? Comment, du côté du trahi, peut-on survivre à ça ? Comment peut-on ensuite encore accorder sa confiance à quelqu’un ? Une histoire qui m’avait tordu les tripes, vraiment. J’avais admiré, surtout dans Retour à Killybegs, l’humanité incroyable de Sorj Chalandon, capable de se mettre à la place du traître et d’en sortir un roman sans esprit revanchard.

Je me suis donc plongée dans cette BD en marchant sur des oeufs…
Pourtant, j’ai rapidement renoué avec les émotions contenues dans les deux romans de Sorj Chalandon. La ferveur irlandaise, la fièvre de l’engagement militant, les amis français de ce luthier parisien qui ne comprennent pas ce qui lui arrive, de ne parler, de ne respirer que pour l’Irlande du Nord, la Guinness et les grévistes de la faim de Long Kesh. DSC02111

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Entre les dessins ocre, gris et rouges, qui rendent tellement bien l’ambiance, l’interrogatoire de Tyrone Meehan, par les membres de l’IRA, qui veulent lui faire cracher le morceau, après la révélation.

Tout est juste dans cette BD, les couleurs, les passages choisis du texte de Sorj Chalandon, la tête du traître qu’il a imaginé barbu ; l’allure romantique d’Antoine le luthier, avec ses cheveux souples. A l’image de l’Irlande. Sa découverte stupéfait d’une « autre » Irlande, à quelques kilomètres de Dublin, loin des moutons tranquilles et des images de cartes postales : des images de guerre, d’oppression et d’occupation qui le bouleversent.

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Une amitié forte et rare, une confiance absolue dans cette Irlande du Nord meurtrie…

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La terrible révélation dont la mise en scène retranscrit tout à fait l’émotion ressentie par celui qui est trahi, et de manière universelle, avec cette impression que le ciel vous tombe sur la tête. DSC02107.JPG

Les retrouvailles voulues avec le traître pour tenter d’avoir une réponse, que je vous laisse découvrir à la lecture du livre….

« Personne ne naît tout à fait salaud, petit Français. Mais on en tous un bien planqué dans notre ventre. »
« Le salaud, c’est parfois un gars formidable qui renonce. »

La bonne nouvelle c’est que Retour à Killybegs sera aussi mis en bande dessinée.

Bref, une pépite. 🙂

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Au scalpel – Sam Millar

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Traduit par Patrick Raynal

Disponible également en audiolivre chez Sixtrid (www.sixtrid.fr),
avec la voix de Lazare Herson-Macarel

Retour à Belfast, avec le détective privé Karl Kane dont j’ai fait la connaissance avec Les chiens de Belfast, le premier volume de ses enquêtes. Depuis, il a vécu pas mal d’aventures et c’est ici sa quatrième.
Un petit rappel du personnage : Karl Kane est détective privé à Belfast. De nos jours. Il a une agence avec pignon sur rue, qu’il tient avec sa secrétaire, Naomi, qui est aussi sa compagne. Il est divorcé de Lynne et a une fille, Katie. L’agence est criblée de dettes. Karl est du genre viril, n’aime pas qu’on les lui brise menu, il s’exprime avec un langage fleuri. Il déteste les flics et les bureaucrates. Et les flics le détestent. Cependant, l’inspecteur Chambers est bien souvent obligé de recourir à ses services…
Détail important : il souffre d’hémorroïdes !
(rappelez-vous que Sam Millar est un auteur irlandais !)

Je n’ai pas encore lu les autres volumes de ses aventures et apparemment il s’est passé de choses dans la vie de Karl, puisqu’il y a des références à ses aventures antérieures. Mais cela n’empêche pas du tout la compréhension de l’intrigue présente.

Dans une institution pour les jeunes à problèmes, un pasteur est assassiné par une femme qui lui transperce les yeux avec des aiguilles à tricoter, jusqu’à perforer tout ce qu’il y a derrière…
Une famille décède dans l’incendie de leur maison.
Une petite fille est enlevée par un homme qui l’enchaîne dans une pièce sordide, en compagnie d’une femme.
Une petite frappe du gangstérisme joue au mariole mais cela ne va pas lui réussir…
Et puis il y a un chat, qui a vu des choses !
Bienvenue à Belfast !

Karl ne sait pas qu’il va devoir affronter le passé, son passé : celui de l’assassinat de sa mère quand il était enfant. Le meurtrier va faire son come-back : Walter Arnlod, celui qui a été enfermé, puis relâché, a assassiné deux petites filles vingt ans après, pour être de nouveau enfermé, puis… relâché. Sauf que Karl aurait dû être prévenu, mais ces branleurs du Bureau des libertés conditionnelles n’ont rien trouvé de mieux que d’envoyer le courrier à son père, qui est dans une maison de repos pour gens atteints de la maladie d’Alzeihmer.

Plusieurs intrigues vont naître pour mieux se nouer au fil de la lecture. On va rencontrer Tara, la femme qui enfoncé les aiguilles à tricoter dans les yeux du religieux, à présent enfermée avec la petite fille, toutes les deux à la merci du pire ennemi de Karl Kane. Tara, victime d’un pédophile, va tenter de protéger la gamine des mains de cet autre pervers sadique, celle-ci va y voir en elle une mère de substitution et une amie.

Karl va devoir faire le point avec son père. Il va aussi révéler à Naomi quelque chose qu’il n’a jamais dit à personne, un drame enfoui en lui depuis l’assassinat de sa mère.

Et puis il y a un héros hors norme dans ce livre : un chat ! Un chat détective à son insu. Comme vous le savez, les chats ont des vies à eux que leurs maîtres ignorent…
J’ai adoré la trouvaille !

Je me suis attachée aux victimes, je me suis demandée qui était vraiment Tara (il faut lire le livre pour savoir pourquoi je pose la question ; croyez-vous aux fantômes ?)

Sam Millar dénonce la perversité, les magouilles, les dysfonctionnements, les atrocités commises sur des femmes et des enfants, des flics qui ne sont pas très futés et aussi pervertis que tout le reste ; l’argent qui achète le silence et permet le crime, même le plus atroce.
L’univers de Sam Millar est noir, très noir, version expresso. Le tout avec un humour grinçant explosif. On se surprend à rire des propos de Karl Kane qui est un personnage qui n’a pas la langue dans sa poche. Il m’a fendu le coeur car derrière cette façade de gros dur se cache un être sensible et blessé pour toujours.

La plume de Sam est incisive et noire mais aussi d’un humanisme époustouflant. C’est ce qui fait sa force.

Il me reste à découvrir Le Cannibale de Crumlin Road (tome 2 des aventures du détective qui est dans ma Pile) et Un sale hiver (tome 3), tous deux disponibles au format poche.

Je remercie mille fois Sam de m’avoir envoyé l’audiolivre depuis Belfast : une chouette surprise de Noël !
Ce fut ma première expérience audiolivre que j’ai doublé de la lecture version e-book car j’avais besoin de me replonger dans le texte avec ma voix intérieure à moi.

Vous trouverez chroniqués sur le blog, du même auteur, outre Les chiens de Belfast, d’autres romans noirs qui ne font pas partie de la série Karl Kane :
Rouge est le sang (que l’on trouve aussi en français sous le titre Redemption Factory qui est l’un de mes préférés)
On the Brinks (que je vous conseille vivement pour mieux comprendre les romans de Sam Millar)
Poussière tu seras
Enjoy !

 

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L’Irlande en BD

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La bande dessinée adaptée du roman autobiographique de Sorj Chalandon, Mon traître, a rejoint ma BDthèque pas plus tard qu’hier.

Un petit nouveau dans ma « collection » de BD qui a trait à l’histoire de l’Irlande. Ou plutôt du conflit nord irlandais du Bloody Sunday et ce qui en a découlé. Vu par des Français.

Coupures irlandaises, de Kris (récit autobiographique) et Vincent Bailly (dessins), publié en 2008 chez Futuropolis raconte l’immersion de deux jeunes Français partis passer leurs vacances à Belfast. Hébergés chez l’habitant. Le choc culturel, doublé du choc de la guerre civile qui ne dit pas son nom. A la fin de l’ouvrage, on trouve le témoignage de Kris, l’auteur du texte, sur son séjour à Belfast, dans une famille protestante ; le contexte historique ; le récit d’Annick Monot, « récit d’une Française marquée par l’Irlande » et l’extrait d’une conversation avec Sorj Chalandon, ami de Kris.
J’ai lu cette BD qui est un cadeau qu’on m’a fait, il y a longtemps et j’avais beaucoup aimé.

Ensuite la fameuse série XIII de J. Giraud et J. Hamme, consacre un volume à l’Irlande, avec La version irlandaise (publiée en 2007 chez Dargaud). Encore sur le conflit nord-irlandais. Même chose, je l’ai lu il y a bien longtemps, j’en garde un souvenir moins marqué que Coupures irlandaises, mais également un bon souvenir.

A moi, à présent la découverte de Mon traître en BD par Pierre Alary (éd. Rue de Sèvres) . La chronique du roman est sur le blog, si le coeur vous en dit.

Peut-être existe-t-il d’autres BD sur l’Irlande et si c’est le cas, je serai contente d’en apprendre l’existence !

(NB : tête de linotte, j’ai oublié l’excellente BD James Joyce, l’homme de Dublin, d’Alfonso Zapico, paru en 2013 chez Futuropolis et chroniqué sur le blog, d’ailleurs !)

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Je ne prétends pas à l’exhaustivité, ce blog n’étant pas un catalogue impersonnel sur toutes les publications relatives à l’Ile d’Emeraude, mais, au contraire, sur ce que je connais. Avec parfois, l’effet mon passé en Irlande en plus. Mon regard et parfois mon amusement sur certaines images d’Epinal, quand ce n’est pas mon agacement .

La prochaine fois, on reste en Irlande du Nord, avec le dernier roman de Sam Millar,
Au scalpel, dont je dois vous parler depuis longtemps et que j’aime beaucoup. J’ai aussi le premier roman de Laura McVeigh, ma découverte de novembre ou décembre. J’ai pas mal de retard… 🙂

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Agatha – Françoise Dargent

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Un de mes butins du salon de Montreuil : un roman ado sur Agatha Christie ! Une sympathique couverture, il me tendait les bras au stand Hachette, moi, la fan d’Agatha Christie ! Je ne l’ai pas vu sur la blogosphère ni sur booktube. Pourtant, il est sorti en 2016 (alors merci Montreuil de l’avoir mis sous mes yeux, d’autant que je vais faire une autre heureuse…!)

On rencontre Agatha Miller à l’âge de quatorze ans. Elle est depuis peu orpheline de père, vit avec sa mère dans une demeure bourgeoise, à Torquay, dans le Devon. Entourée des domestiques de la maison. Quel coup de poignard quand elle apprend que sa mère veut vendre la maison familiale car elle n’arrive plus à joindre les deux bouts ! Agatha le refuse de toutes ses forces car c’est la maison de son enfance, celle des souvenirs qu’elle a de son père, quand il rentrait de ses voyages pour son travail. Chamboulée par cet événement, mais aussi chamboulée dans son corps car elle devient une jeune femme et que personne ne lui a jamais appris ce que c’était, Agatha fait jouer son imagination pour détourner sa mère de son projet. Finalement, comme Madame Miller est quelqu’un d’imprévisible qui change souvent d’avis, une solution est trouvée : Agatha partira en pensionnat à Paris, comme Madge, sa soeur aînée l’a fait avant elle. Mère et fille habiteront dans la capitale française pendant ce temps. La maison sera mise en location pour subvenir aux coûts du pensionnat.
Le voeu le plus cher d’Agatha est de devenir… chanteuse lyrique ou pianiste professionnelle. C’est surprenant, non ?

Un moment très sympa avec Agatha, dans le Paris de la Belle Epoque mais aussi dans le sud de l’Angleterre. On va découvrir une jeune fille qu’une éducation stricte guinde, mais nous la découvrons rebelle (cela m’a surprise car je n’avais pas du tout cette image d’elle), maladroite, timide, drôle, mais avec une imagination qui est tout sauf coincée ! Elle se sent différente des autres jeunes filles des pensionnats où elle séjourne où.  Elle se fait de bonnes amies, avec qui elle fait aussi les quatre cents coups. Sa soeur aînée, Madge, reste sa meilleure confidente mais aussi son modèle. Cette soeur qui écrit des nouvelles pour Vanity Fair… Elle est scotchée par le toupet de Nan, sur qui elle prendre modèle aussi et partage des lectures que sa mère réprouve avec la nourrice de son neveu, qui n’est guère plus âgée qu’elle. Rien de plus délicieux que les lectures interdites ! Elle est fan des aventures de Sherlock, va découvrir Gaston Leroux… et puis l’Egypte ! Elle adore lire les faits divers… Pourtant elle n’envisage nullement de devenir écrivain. Elle est bien trop peu sûre d’elle. Elle écrit juste des histoires dans des carnets, où elle consigne aussi ce qu’elle observe et ce qu’elle ressent. Et il y a les lettres à sa soeur, celles à Nan. Elle parle parfaitement français et c’est une belle gourmande qui se demande comment les filles sont capables de s’affamer pour rentrer dans leur corset. 🙂

Françoise Dargent a écrit ce roman à partir de l’autobiographie d’Agatha Christie, un portrait sorti de l’imagination de la lectrice et de l’écrivain qu’elle est. Une restitution qui sonne juste, même si elle ne prétend pas à l’exactitude.

Un roman douillet où il fait bon se réfugier à l’heure du thé ( 🙂 ) pour son ambiance début de siècle et so british. On cherche à travers les lignes notre Agatha Christie qu’on connaît tous à travers ses romans. Saurez-vous la trouver ?

Un roman qui plaira à tous les fans de la reine du crime, jeune et moins jeune.

 

 

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La dernière nuit à Tremore Beach – Mikel Santiago

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Traduit par Delphine Valentin

C’est l’illustration qui a attiré mon oeil. Cette maison perchée sur une falaise derrière un ciel noir. Sans cela, j’avoue que j’aurais raté quelque chose !
C’est d’un roman et plus précisément d’un thriller espagnol dont je vais parler aujourd’hui. Mais un thriller qui se passe en Irlande, dans le plus mystérieux des comtés et le plus reculé aussi : le Donegal !  Mikel Santiago est espagnol, mais en plus il est basque. Il connaît bien l’Irlande où il a fait de longs séjours. Il ne m’en fallait pas plus pour tester cette triple originalité basquo-espagnolo-irlandaise. 🙂

Peter Harper est musicien. Depuis un divorce difficile, il a perdu l’inspiration. Il tente de renouer avec elle en s’isolant dans un coin perdu du Donegal (« coin perdu du Donegal », c’est déjà un joli pléonasme !). Il loue une maison au bord d’une plage dans le hameau de Clenhburran. Un village peu fréquenté pendant la saison touristique, mais où il se transforme en station balnéaire pour faire du surf, ou chasser les crustacés sur la plage, ce genre de choses, loin de la foule déchaînée. Peter a pour seuls voisins, un couple qui vit dans la maison à côté, la seule maison. Nous sommes en été et une tempête cyclonique s’approche des côtes. La météo a sonné l’alarme, une aubaine aussi pour faire marcher le business local en matière de protection mais les Irlandais sont habitués aux coups de tabac. Donc pas de panique.  Sauf que ce jour-là, Peter est victime de la foudre. On le retrouve à l’hôpital avec une bonne grosse migraine. Ce coup de foudre va lui changer la vie. Toutes les nuits ou presque, il va faire des cauchemars. Mais pas n’importe lesquels. Tellement réels qu’il va commencer à s’inquiéter pour sa santé mentale. Dans ses rêves, ses seuls amis (le couple de la maison d’à côté) et son coup de foudre féminin (ben oui !) se trouvent en danger. De plus en plus angoissé par ces visions nocturnes, ces hallucinations, il se confie à Judie (son coup de foudre). Elle lui donne les coordonnées d’un psychiatre de confiance.

Un thriller qui va vous faire tomber dingue et vous faire claquer des dents. Je ne saurai trop vous conseiller de ne pas le lire juste avant d’aller vous coucher (j’ai testé : ensuite c’est vous qui faites de mauvais rêves !). Pendant tout le récit, on tente de trouver une explication : Peter est-il dérangé ? Est-il somnanbule ? A-t-il un sixième sens ou un don pour la voyance ? La maison est-elle hantée ? Ses voisins et sa copine trament-ils un mauvais coup, une sorte de mise en scène, mais alors pourquoi ? Est-ce son ex-femme qui veut se venger de lui ? Bref, il y a un « truc ».

Entre deux événements au suspense haletant, on passe de bons moments dans ce village  du Donegal. On s’attache au quatuor : Judie, Peter, Léo et Marie. Mikel Santiago creuse leur mystère et leur part d’ombre pour mieux nous faire douter. Il explore également le subconscient, les actes manqués, les échecs, le manque de confiance en soi, l’inspiration, l’acte créateur. Un livre où la musique réclame aussi une part de la scène.

« La source d’inspiration (…) comme pour attraper un papillon farouche, nous, les musiciens, avons un filet dans la tête. (…) Nous sommes, d’une certaine manière, des médiums capables de communiquer avec l’autre monde. Un monde de fantômes merveilleux et fuyants. Des fantômes qui sont là pour nous rappeler que nous sommes davantage d’un animal né dans la douleur et destiné à mourir. Des fantômes qui pourraient nous expliquer l’origine du monde, le temps et les étoiles. »

J’ai passé un excellent moment ! Un bouquin sans prise de tête, un pur plaisir à la sauce thriller, qui plaira à ceux qui veulent se divertir, à ceux qui aiment les escapades ventées et les aventures orageuses. Mon seul bémol va au dénouement, qui donne l’impression que l’auteur ne savait plus trop quoi faire de toutes les pistes qu’il a ouvertes. Il y a quelque chose que j’avais deviné. Mais c’est un tout petit détail qui n’enlève rien au plaisir qu’on prend à la lecture de ce livre.
Je sais que je me souviendrai de cette histoire, même si Tremore Beach et Clenhburran n’existent pas sur la carte – mais on retrouve l’esprit mystérieux et envoûtant de ce comté d’Ulster. 🙂

Ce qui est dommage c’est que c’est pour l’instant le seul livre de l’auteur (il date de 2014, paru en France en 2016). Mikel Santiago « partage son temps entre rock’n roll, écriture et programmation informatique » nous dit la quatrième de couverture.

Sans doute le plus irlandais des romans espagnols. S’il  y en a d’autres, il faut me donner les références !

 

 

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Pile à Lire irlandaise : faut faire quelque chose ! :-)

Un billet « blabla »- avant de vous présenter une bien bonne surprise dans la prochaine chronique 🙂 .
Tout ça pour dire qu’en pleine séance de ménage, et sans être frappée par la foudre, j’ai eu une idée géniale , fracassante, pour trouver une solution à ma Pile à lire irlandaise *humour pourri * lire les livres – façon défi 🙂 .
Je me laisse 2 ans. Je profite de cette année 2018 plutôt calme côté nouveautés en provenance de l’île d’émeraude – du moins jusqu’à la prochaine grande rentrée littéraire de l’automne – pour tenter de faire baisser cette PAL Verte.

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Coté livres de poche

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Côté grand format

Si je n’avais que ça, ce ne serait pas si difficile (mis à part deux livres où il faut une brouette : Une enfance irlandaise de Sean O’Casey et une édition de tous les volumes de Les filles de la campagne d’Edna O’Brien), mais le truc c’est que j’ai aussi quelques livres en instance dans ma liseuse : Profil bas de Liz Nugent, (roman policier) ; Le silence pour toujours de Stuart Neville ; Le tango bleu d’Eoin McNamee ; La valse oubliée d’Anne Enright et Le vide et le plein de Paul Murray.

Côté livres papier, je vais pouvoir approfondir la connaissance de l’oeuvre de Kate O’Riordan : Pierres de mémoire m’interpelle depuis un moment, ce sera sans doute le deuxième que je lirai de l’auteure pour cette année. En attendant, Les amants de Liam O’Flaherty, écrivain que j’adore, va sans doute inaugurer le bal du challenge.
Il me reste à découvrir 3 romans de Dermot Bolger, à ses débuts et Le ruisseau de cristal publié en 2014 en France (mais qui date de 1997!).
Je vais faire connaissance avec Maeve Brennan (1917-1993), avec Les origines de l’amour, qui sont des nouvelles, des portraits sur la vie quotidienne quand elle travaillait pour le New Yorker, aux USA où elle s’était installée.
Et puis il y a du roman noir nord-irlandais (Sam Millar, Le cannibale de Crumlin Road ; Adrian McKinty, Une terre si froide) et Stuart Neville. Du polar dublinois, avec Gene Kerrigan A la petite semaine (dont j’ai déjà lu et chroniqué Le Choeur des paumés).

Mais aussi de la romance (oups, là je vais sortir de ma zone de confort !) avec Maeve Binchy et Cathy Kelly .

Je pourrai même ajouter à ce challenge des écrivains français qui écrivent des polars irlandais : Pierre-Olivier Lombarteix, Le trèfle noir ; Gérard Coquet, Connemara Black, et Nicolas Lebel, De cauchemar et de feu, Thomas Lejeune, Renversant .

Bref, me voilà motivée rien qu’en écrivant cette chronique de blabla !
Si certains d’entre-vous veulent se joindre au challenge de cette PAL irlandaise à descendre, c’est avec plaisir : failte !
Un bon moyen de découvrir la littérature irlandaise et de partager.

Je vais tenter de bidouiller un logo pour ce challenge so irish que j’ajouterai ultérieurement à cette chronique.

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Des jours sans fin – Sebastian Barry

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Traduit par Laetitia Devaux

Après Le testament caché, Un long long chemin,L’homme provisoire, Du côté de Canaan (le tout dans le désordre mais tous chroniqués sur le blog), je suis partie pour la cinquième fois à la rencontre de Sebastian Barry, avec le très très très attendu Des jours sans fin, acheté en librairie le jour de sa parution tant j’étais impatiente ! Dévoré illico, tout de suite après avoir terminé l’excellent Dans la baie fauve de Sara Baume. Les mots sont dérisoires pour exprimer mon excellent mois de janvier littéraire !

Cette fois-ci, Sebastian Barry nous emmène aux Etats-Unis, au XIXe siècle. Thomas McNulty, à peine sorti de l’enfance, a fui la Grande Famine pour débarquer sur les côtes américaines comme tant de ses compatriotes. L’histoire débute en 1851, dans le Missouri, où il nous raconte lui-même la fin son « premier engagement dans le commerce de la guerre ». Thomas n’est pas là par conviction personnelle, non, mais parce que s’engager dans l’armée est le seul moyen qu’il a de ne pas mourir de faim. Il sait qu’une vie pourrie l’attend, « La pire paie de toutes les pires paies en Amérique, c’était celle de l’armée. Et puis, on vous donnait des choses tellement bizarres à manger que votre merde était une puanteur. Mais vous étiez content d’avoir du boulot, parce qu’en Amérique, sans quelques dollars en poche, on crève de faim ». Il n’en peut plus de crever la dalle, il est tout de même un peu fier que l’armée l’accepte. Il a un cheval (perclu d’arthrose), un uniforme tout bleu « comme une mouche à viande », et peu importe s’il y a des défauts aux coutures. Il a environ dix-sept ans (il ne connaît pas exactement son âge), l’avenir devant lui, n’est-ce pas ? Il rencontre John Cole, un gars de son âge, beau, en provenance de la Nouvelle Ecosse, orphelin, comme lui. C’est le coup de foudre. Les deux vont vivre une passion amoureuse qui les aidera à tenir, à survivre dans tous les coups durs. Accrochez-vous, lecteur, vous allez vivre des jours sans fin, à l’instar de nos deux jeunes gars, qui, lorsqu’ils ne sont pas engagés par l’armée, se produiront dans des saloons, travestis en femme, mais aussi connaîtront des moments de bonheur…

Vous allez vivre en direct les guerres indiennes contre les Sioux et passer du temps sur le champ de bataille de la guerre de Sécession, entre Tuniques bleues et Jambes jaunes. Vous allez vous prendre une page de l’Histoire américaine dans la face. Vous allez souffrir de la météo infernale : il fait une chaleur accablante qui propage les maladies si elle ne vous tue pas d’abord ou il fait un froid de gueux, qui vous achève si vous ne restez pas la merde gelée au cul, dans le meilleur des cas. Vous allez aussi crever de faim. Si vous résistez à tout ça, vous devrez esquivez les balles perdues ou celles qui vous visent ; vous devrez résister et contourner la ruse indienne. Vous vadrouillerez dans le Missouri, mais aussi le Kentucky, la Virginie et bien ailleurs…

Le roman de Sebastian Barry a clairement une allure de western. Il y a beaucoup de sang versé et de morts, mais il y a aussi au milieu de ce chaos, de l’espoir et de la joie de vivre. C’est aussi une histoire d’amour et une belle famille recomposée et atypique. Thomas et John adoptent une jeune Sioux, Winona qu’ils vont chérir plus que tout. Le jeune fille va les aimer comme des pères, apprendre leur langue ; ils vont mutuellement s’entraider, effacer les frontières de leur culture respective pour se porter tout l’amour du monde comme un bras d’honneur à la haine.

Un drame va tout faire basculer, j’ai été emportée par l’angoisse et je criais mentalement à l’injustice, nan, pas ça, c’est pas possible !! Les dernières pages du livre portent les stigmates de mon angoisse… 🙂 . Heureusement, cette histoire est portée par l’Espoir. Et c’est ce qui en fait un roman majestueux et inoubliable.

J’ai aimé le parallèle entre la conquête de l’ouest de l’Irlande par Cromwell et la conquête de l’ouest américain, que le narrateur souligne avec ironie. Le massacre des Indiens par des Irlandais engagés dans l’armée pour ne pas crever de faim, et le massacre des Irlandais par des Anglais des siècles plus tôt…
Et puis, casser des cailloux est une « spécialité » irlandaise née pendant la Grande Famine, « ça s’appelait des boulots de charité ». Thomas n’est plus à ça prêt, mais prêt à vivre à tout prix, tellement heureux de se sentir vivant ! « En général, les déserteurs, on les fusille, j’avance. Les Jambes jaunes fusillent, les Tuniques bleues pendent, renchérit John Cole. Dans les deux cas, t’es foutu. » Même déguisé en femme.

J’adore la plume de Sebastian Barry, ceux qui me suivent depuis un moment le savent. Je n’ai pas été déçue, ni par son humour, ni par le lyrisme ni par le romanesque de cette histoire, adaptée de celle que son grand-père lui racontait à propos d’un grand-oncle parti pour les Amériques.
Un roman dédié et inspiré par son fils Toby, qui, un jour, a fait son coming out en révélant à ses parents son homosexualité. Toby qui est la figure inspirante de Thomas McNulty.

Sebastian Barry a reçu pour la deuxième fois le Costa Book of the Year, pour ce roman, fait exceptionnel et unique pour un écrivain. Le prix lui avait été décerné une première fois pour le fabuleux Testament caché (en 2008).

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Dans la baie fauve – Sara Baume

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Traduit par France Camus-Pichon

Un homme de cinquante-sept ans, seul et solitaire, lit une annonce sur une vitrine de brocante, entre « une veste de peau de mouton, un tambourin en bois d’hévéa, un canard empaillé et un kit de calligraphie » : « CHERCHE MAITRE COMPATISSANT ET TOLERANT, SANS AUTRE ANIMAL DE COMPAGNIE, NI ENFANT DE MOINS DE QUATRE ANS. » En guise de photo, une tête de chien estropié. La photo est la moins nette et la plus sinistre de toutes.  Néanmoins, l’homme fond complètement pour cette bouille et fonce le récupérer au refuge. Ce chien a la particularité d’être borgne. Son nouveau maître dit ressembler tantôt à un indien, tantôt à un troll.

« A quoi je peux ressembler, vu de ton oeilleton solitaire ? Tu m’arrives tout juste au mollet et je suis massif comme un rocher. Mal fagoté, avec une barbe mitée. Les traits passés au rouleau compresseur, le poil pareil à de la limaille de fer. Quand je reste immobile, je me voûte sous le poids de mon propre bloc de peur. Quand je marche, je clopine sur mes pieds de cul-terreux et mes jambes mal proportionnées. Mes rotules cailleuses sortent par les déchirures de mon jean ».
« A une époque, sous certaines lumières et certains angles, j’avais des cheveux noirs corbeaux aux reflets d’un bleu électrique, mais ils sont maintenant mouchetés de gris comme une corneille ébouriffée. J’en fais une tresse qui descend sur la bosse de mon dos de rocher, et parfois je me dis que, si j’avais des gens avec qui blaguer, on me surnommerait GRAND SACHEM à cause de la largueur de mon visage ».
Le véritable prénom du narrateur est Ray, (nommé une seule fois page 17, mais il a tout sauf l’apparence d’un rayon de soleil ou de lune, comme il l’avoue lui-même !).

One Eye est aussi bizarrement fichu : « Tu pourrais faire trois mètres de haut que tu ressemblerais quand même à un chat de gouttière. On voit tes côtes. Ta croupe se termine par une queue coupée aux trois quarts et ton poids te tire vers l’avant comme une brouette. Tes pattes sont tout en os, tes épaules tout en muscles. Ton cou est trop court pour ton corps, ta gueule trop grande pour ton crâne, tes oreilles justes assez longues pour se replier sur elles-mêmes. (…) Il manque un morceau de tes babines, et elles sont figées en un rictus. »

Nous allons passer quatre saisons, du printemps à l’hiver, avec ce couple atypique et branquignole. Voilà l’histoire dans les grandes lignes : le narrateur ramène le chien dans la maison de son père, qui est maintenant la sienne. Tout se passe bien jusqu’au moment où les deux amis partent en promenade. One Eye est le roi des bêtises, malgré son handicap : il croque les autres chiens, qu’il voit très bien !  Le début des embrouilles pour le narrateur qui est prêt à tout, sauf à se séparer de son chien. Il décide donc de tracer la route, dans sa vieille bagnole tout aussi branquignole que le reste et nous voilà partis sur les routes irlandaises, en particulier du côté de Tawny Bay (la « baie fauve »), où le varech pue tout ce qu’il peut. Le roman prend une allure de road trip, de roman d’aventures…

Si on ne connaît rien du passé du chien, on va en apprendre un peu plus sur le narrateur, à travers son long monologue à son animal. C’est un être cabossé par la vie, en retrait de la société, il vivait la plupart du temps reclus chez lui. Son père est mort…. en s’étouffant avec une saucisse ! Pourtant, il ne le regrette pas car c’était un homme froid, égoïste etc.

On se prend d’affection pour le bonhomme comme pour le chien. Cependant, le gars a fait un truc qui m’a filé la chair de poule (il vous faudra lire le roman pour savoir quoi !). J’ai un peu changé d’avis sur  lui en cours de route. Au début on le voit comme un pauvre bougre inoffensif. Certes, il n’est pas méchant, son père était un type moche, mais quand même il fait un truc de fou ! 🙂

J’ai été bluffée par l’écriture de Sara Baume, dont c’est le premier roman traduit en français : à la fois poétique, trash, avec des touches d’humour. J’ai été scotchée par la manière dont elle décrit les plantes, les oiseaux, les rochers, bref la nature. Rien n’échappe à sa plume ciselée. Et on court, on court, on court, on roule, on roule, on roule ! Une écriture dynamique !

J’ai eu la chance d’assister à la rencontre organisée à Paris cette semaine et donc d’en savoir un peu plus. Sara Baume est plasticienne de formation, elle a expliqué ne pas pouvoir écrire autrement qu’en décrivant avec exactitude ce qu’elle voit. Le chien lui a été inspiré par son propre chien, Wink (à qui elle rend hommage à la fin du livre) ; « wink » signifie « clin d’oeil » en anglais britannique et irlandais (mais bien autre chose en argot américain, ce qu’elle ignorait !). Bien heureusement elle n’a jamais vécu comme son personnage, même si à un moment de sa vie, elle habitait avec son compagnon dans un appartement insalubre, sans chauffage etc, tendance squat d’artistes. Ce qui lui a donné de l’inspiration pour la maison de son personnage.
Personnellement, je n’ai pas pensé à Jack London en lisant ce roman. Je n’ai jamais vu Croc Blanc dans la peau de One Eye.  Parce que l’ambiance est globalement différente par le décor et les deux personnages. Le père de Croc Blanc était borgne, mais on ‘y pense pas d’emblée, au regard du contexte.
Il a été évoqué un rapport avec les romans de Jón Kalman Stefánsson (Entre ciel et terre, pour ne citer que celui-ci). J’ai trouvé que c’était quand même très différent, dans l’ambiance et l’histoire, une fois encore.
Bref, Sara Baume a sa propre originalité…

Dans la baie fauve
est plein d’humour, de tendresse, de poésie et empreint d’une ambiance décalée qui ne ressemble à rien d’autre, même pas au roman finlandais Le lièvre de Vatanen.

Je ne peux que vous inviter à découvrir cette auteure dotée d’un vrai talent. De la vraie bonne littérature irlandaise dont vous vous souviendrez !
Elle a écrit un deuxième roman, qui j’espère bien arrivera jusqu’à nous. Elle nous confiés qu’après avoir terminé l’écriture de Dans la baie fauve, ou plutôt Spill Simmer Falter Wither 🙂 , elle n’avait pas du tout dans l’idée d’écrire encore de la fiction, en tout cas plus une histoire de chien. Elle s’intéresse à ce qui est à la marge entre l’essai et la fiction. Mais contre toute attente, elle a écrit un deuxième roman et elle s’est surprise à prendre des notes pour un troisième.
Moi je dis : youpi !

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